Festival d’Avignon Line up forever, (Immersion dans Café Müller de Pina Bausch), création de Boris Charmatz
Festival d’Avignon
Line up forever, (Immersion dans Café Müller de Pina Bausch), création de Boris Charmatz
En 95, la feuille de salle annonçait la reprise de Café Müller dans la Cour d’Honneur: « Le Tanztheater est de retour à Avignon. Et c’est un retour historique. Pas seulement parce que cela va réveiller dans le cœur des festivaliers quelques souvenirs encore vibrants. Mais aussi parce que Le Sacre du Printemps et Café Müller sont des étapes de la naissance d’une œuvre. Le sens de la rétrospective et de la relecture, sont des notions récentes dans le spectacle. On va ainsi pouvoir constater avec Café Müller (1978), un nouvel imaginaire, prometteur de longues années de fécondité. Et décrypter dans cette œuvre mythique, la biographie de l’artiste, identifier, sur pièces et non plus dans les espaces troubles de la mémoire affective, les obsessions et les abandons. Ecouter un peu mieux l’époque, en somme. »
Presque trente ans après, Boris Charmatz, directeur artistique du Tanztheater à Wuppertal s’attaque à un mythe: «Avec Forever, créé à partir de Café Müller, je me demande comment amener une pièce majeure du répertoire contemporain vers le futur. » En 2023, il la remonte avec une nouvelle distribution. «J’ai alors perçu, dit-il, une étroite corrélation entre les mouvements répétés de la fameuse porte à tambour qui trône en fond de scène, et ceux des interprètes qui répétaient inlassablement mouvements et enchaînements. Pour moi, il y avait un sens à explorer, un sens d’autant plus profond que la pièce elle-même semble n’avoir ni vraiment de début ni vraiment de fin : quand elle commence, la danse donne l’impression d’avoir commencé hors champ. Sa fin n’est pas classique et ne marque pas la fin d’une histoire et elle donne l’impression de pouvoir se répéter à l’infini! Symboliquement, c’est ce que nous essayons de faire avec la compagnie: la danser à nouveau, alors même que ni Pina, ni Malou Airaudo, ni Dominique Mercy ne sont là pour nous accompagner. On pourrait penser que c’est presque impossible, surtout en l’absence de notation, ou à partir de simples captations. Mais pourtant nous essayons de la danser: pour toujours. »
La mémoire a conservé peu de choses de cette pièce. Seules quarante-cinq minutes de Café Müller sur la musique mythique d’Henry Purcell, le décor de tables et chaises de bistrot. Ici présentées, précédées de vingt-cinq minutes de ce qui correspondrait à un brouillon de répétition, avec des réflexions de Pina Bausch, dites en voix off par Audrey Bonnet et les danseurs. Entre 13 h et 20 h, vont se succéder plusieurs séances avec des équipes de jeunes recrues du Tanztheater à Wuppertal et de nombreux anciens de la compagnie : Nazareth Panadero, Héléna Pikon qui a dirigé les répétitions avec Barbara Kaufman, Jean-Laurent Sasportes… Ils vont rejouer des scènes immortelles de cette pièce. Cette première démarche réunissant toutes les générations du Tanztheater est belle mais pour autant cela crée-t-il une nouvelle œuvre? On retrouve les gestes mythiques de Café Müller et entend les mots célèbres : « Courir vers le mur, s’y jeter, se heurter, se relever, s’enlacer, aller vers l’autre, mettre le côté les obstacles, donner au gens de l’espace, s’aimer! ». Pourquoi sommes nous là? Pour les initiés depuis longtemps à la religion de Pina Bausch, venir à la Fabrica relève du pèlerinage. Mais pour les autres? Ce beau travail de transmission risque de rester au bord de la route, orphelin d’un mythe que le public a du mal à ressentir.
Jean Couturier
Jusqu’au 21 juillet à la Fabrica, Avignon.

