À Pondichéry, le Théâtre Indianostrum en danger Une lettre de son directeur Koumarane Valavane
À Pondichéry, le Théâtre Indianostrum en danger, une lettre de Koumarane Valavane, son directeur
Nous avons découvert cette troupe aux Francophonies de Limoges en 2018, quand elle y créa Chandala l’impur, une adaptation de Roméo et Juliette qui nous avait enchantés. Avec cette histoire d’amour contrarié entre un intouchable et une jeune Brahmane, l’auteur revisitait les formes traditionnelles du théâtre indien à l’aune de la modernité, pour dénoncer la violence du système de castes.
Trois ans après, Flying Chariot(s) (L’Epopée tragi-comique de la droiture), nous avait aussi convaincus: un lanceur d’alerte sacrifiait sa liberté à la vérité, mais dans cet acte, il trouvait une autre forme de liberté (voir Le Théâtre du blog).
Koumarane Valavane nous alerte aujourd’hui: le Théâtre Indianostrum, qu’il a fondé en 2007, est menacé de disparition. Installé depuis douze ans dans un ancien cinéma français, la salle Jeanne d’Arc - d’où son nom complet: Indianostrum Pathé-Ciné Familial- , il doit quitter les lieux pour cause de spéculation immobilière. Le projet initial de ce dramaturge franco-indien, ancien membre du Théâtre du Soleil: donner un statut social et professionnel aux membres de la troupe et inventer un mode de financement permettant une démarche artistique exigeante. Il avait invité en 2015 Ariane Mnouchkine et son École Nomade. Sont nés de ces échanges, plusieurs spectacles, dont Une Chambre en Inde par le Théâtre du Soleil (voir Le Théâtre du blog).
Mireille Davidovici
Dans la nuit, au milieu du néant…
Voici le corps de la mère, marchez, courez, sautez, dansez comme un enfant, la scène-mère vous accueillera, protégera, inspirera… Débute ainsi une séance de travail au théâtre Indianostrum, 7 rue Romain Rolland à Pondichéry. Nous y sommes depuis le 1 janvier 2012 et nous en serons chassés le 31 août 2024. Pourquoi ? Parce que les artistes ont toujours été traités ainsi…
A Pondichéry, cette salle de cinéma et de théâtre de l’époque coloniale, quasi abandonnée, est un don de la France à l’église, située dans le white town, ancien quartier français devenu un haut lieu du tourisme. Le curé digne d’un roman de Victor Hugo, nous a alors accueillis, protégés, bénis. Nous y avons construit une cuisine, un gradin et une scène et nous nous sommes mis à faire du théâtre sans relâche : la scène-mère a accouché de centaines de comédiennes et de comédiens et elle a été témoin de prestigieuses rencontres entre les artistes indiens et les artistes du monde entier. Musique, chant, récit, bref, ce théâtre a fait son travail : élargir la conscience individuelle et collective à travers des récits lumineux.
Le réveil majestueux de ce lieu mythique a attiré la vénérable mouche qui aime faire grossir son portefeuille. Elle a un plan bzzz prospère et fantastique : une salle de réception. Dégageons le théâtre, démolissons le patrimoine et oublions nos valeurs et nos principes… Nous avions tenté de résister face aux bonnes manières de nous déloger : répandre des rumeurs, appeler à l’aide le Pouvoir et user d’intermédiaires : les vénérables gardiens de notre Démocratie. Oui, ce lieu appartient à l’église, c’est indéniable! Alors le gouvernement de Pondichéry, le consulat et les notables nous ont dit ceci : allez planter vos tentes ailleurs. Un rappel douloureux du sort ancestral de l’artiste : errer…
Ironie du sort, notre théâtre est entouré d’une école, d’un cimetière, d’une église et d’un hôpital. Pourrions-nous fermer un de ces lieux sans penser à une alternative ? Les élèves se battraient pour leurs savoirs, les malades pour leurs soins, les fidèles pour leur Esprit, les morts pour leur paix… Est-il alors insensé de vouloir sauver un théâtre ? Oui, ce lieu où notre intelligence, notre corps, notre esprit, notre âme et notre inconscient vibrent au son d’un récit et ceci depuis des millénaires. Bien sûr, on peut vivre sans musique, sans chant et sans théâtre, croyez-moi, c’est comme vivre sans soleil, dans la nuit au milieu du néant. La lueur ? Un conte, un mythe, une légende ou la capacité humaine à remplir le vide de désirs, d’émotions, de sens et de la beauté.
Le repli sur soi est le nouveau poison. Un théâtre au centre de la cité où l’énergie de la parole fait de nous tous un être plus ouvert, plus sensible, plus curieux, plus éclairé, en est l’antidote. Vous me comprenez ? Qui d’autre que l’Église peut mieux saisir le pouvoir du Verbe ? Personne ne nous entend dans la cacophonie touristique de la rue Romain Rolland…
Moi, artiste impuissant aux gestes éphémères, je me soumets à ceux qui nous chassent d’ici, je quitte la ville qui ferme son théâtre et je demande pardon à Jeanne d’Arc de l’abandonner aux bulldozers. Enfin, je déclare que notre scène-mère mourra le 31 août.
Cher public, je te convie à ses funérailles qui auront lieu du 16 au 30 août. Il y aura du chant, de la musique et du théâtre : des mots pour pleurer, des rythmes pour se consoler et des gestes à partager. Ne vous inquiétez pas, nous vous épargnerons nos plaintes, rêves inachevés, élans brisés, espoirs anéantis. A partir du 1er septembre, dans l’obscurité, le silence s’en chargera…
Koumarane Valavane, directeur du Théâtre Indianostrum







































