Requiem pour les vivants, texte et mise en scène de Delphine Hecquet
Requiem pour les vivants, texte et mise en scène de Delphine Hecquet
Ainsi est faite la vie théâtrale en cette fin d’année, ce spectacle créé à Bayonne est le second des cinq derniers que nous avons vus en une semaine. Après celui de Maëlle Puelchoutres à Mantes-la-Jolie, puis de Cécile Feuillet à Paris, avant ceux de Marion Pélissier à Marseille et d’Aurélie Namur à Montpellier dont nous vous parlerons très vite. Point commun : ces pièces ont toutes été écrites et mis en scène par des autrices, et c’est tant mieux. Malgré les rigueurs budgétaires actuelles, quelque chose bouge enfin dans le théâtre contemporain…
Corniche Kennedy à Marseille, l’été: des jeunes filles et garçons gens vont se baigner et plonger dans la mer du haut des rochers. La grande excitation: disparaître pour mieux revenir quelques secondes après à la surface et se sentir encore plus fort, plus vivant. Le plaisir aussi de vivre collectivement une expérience dangereuse, en oubliant les règles émises par les autorités et parents.« Moi j’ai besoin de ça, dit Marthe, j’ai besoin d’avoir des points de côté. Quelque chose qui me rappelle que je suis fragile. Si tu restes là, au bord, t’auras jamais de point de côté, alors peut- être que ça te rassure, mais moi c’est tout le contraire. J’ai compris ça très tôt, qu’il fallait que je me souvienne que je suis fragile et que quelque chose d’extérieur me le rappelle. »
Mais Jonas qui avait mal anticipé son plongeon, se tuera sur un roc. Fin de la récré… Fin de l’adolescence? Choc, puis sentiment de colère devant qui est vu comme une injustice, perte irréparable, longue tristesse absolue, puis acceptation de cette mort accidentelle avec, toujours devant soi malgré les années qui passent, l’ombre de ce jeune disparu. Cela nous a fait penser à une tragédie des années cinquante: au fronton de Guéthary, un village proche de Bayonne, un adolescent avait été foudroyé par une pelote basque qu’il avait reçue sur la nuque. Envoyée par la chistéra de son meilleur ami avec lequel il jouait paisiblement, un soir de printemps…
Là aussi, intense douleur de leur bande: la mort brutale d’un jeune est toujours considérée comme profondément injuste. Ici, les amis de Jonas vont devoir aller l’annoncer à Hélène, sa mère… vite désemparée et en pleurs. Une scène de toute beauté malgré ces effroyables circonstances. Delphine Hecquet a pris soin de ne pas tomber dans le pathos et fait habilement répéter plusieurs phrases en boucle, comme pour mieux exorciser verbalement les choses
Sur le grand plateau au sol noir, l’appartement de cette famille, avec au-dessus, un plateau de jeu sans garde-fou mais très bien conçu par Matthieu Sampeur et où les acteurs joueront aussi et sauteront derrière dans le vide. Une belle évocation du danger… On tremble pour les acteurs! Côté cour, un gros rocher. Et en fond de scène, un grand écran où se succèderont les titres des épisodes, jusqu’au Requiem final et surtout les images de baignades en groupe de ces jeunes et un corps flottant les bras étendus sur l’eau bleu émeraude comme si le nageur faisait la planche.Magnifique symbole du thème du spectacle: un aller et retour permanent entre la vie et la mort…
Au début, peu de paroles mais surtout des danses impeccablement chorégraphiées par Angel Martinez Hernandez et Vito Giotta, de la compagnie La Horde. Ces jeunes gens, comme hélas souvent! après un accident de la route d’un copain voire de plusieurs, sont accablés mais devront apprendre à faire leur deuil et essayeront de survivre en s’entraidant : pas d’autre choix. Pour eux, est brutalement arrivée l’obligation de voir la vie autrement qu’elle n’était jusque là… Et cela, l’autrice le dit très bien. La mère elle-même, montera là-haut avec eux pour vaincre ses peurs. Ils bâtissent alors ensemble une façon de transformer cette absence en présence.
Corniche Kennedy, un roman de Maylis de Kerangal, a aussi ce même point de départ mais ici, pas d’histoire de drogue, simplement un plongeon mal anticipé et c’est la tragédie… Cet apprentissage de la mort arrive à un moment de la vie où on s’allonge sur les plages ensoleillées et où on plonge dans la mer. La mort obsède Delphine Hecquet: « Je ne suis ni croyante, ni une scientifique confrontée en tant que médecin. J’éprouve beaucoup d’absurdité et de violence dans le fait que nous construisions toute notre vie des choses, et que la mort y mette un point final. L’écriture est une manière d’y répondre, puisqu’on laisse des traces. (…) Nous essayons de montrer comment les vivants se débrouillent-pas si mal que ça finalement ! J’aimerais être croyante pour obtenir des réponses d’un dieu mais j’en trouve beaucoup par l’écriture et la recherche avec les interprètes. D’où l’importance du corps dans ce spectacle. »
Et en effet, ici la gestuelle des personnages, seuls ou en groupe, est primordiale. Et il y a un engagement physique permanent avec ces sauts dans le vide, un leitmotiv rappelant celui, mortel de Jonas dans la Méditerranée. Comme l’avaient fait Hervée de Lafond et Jacques Livchine pour la fin de Noces et Banquet à Blaye (Gironde) : les jeunes acteurs issus de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot sautaient depuis le haut de la forteresse de Vauban. Le public savait bien qu’il y avait un trucage mais.. comment ne pas être impressionné! Comme ici….
Delphine Hecquet a écrit et mis en scène Les Évaporés (voir Le Théâtre du Blog) et Nos solitudes. Elle crée Parloir il y a deux ans à la Scène nationale du Sud-Aquitain dont elle est cette saison artiste-compagnonne. Cette mise en scène est, comme toujours chez elle, d’une grande rigueur: danses et dialogues s’enchaînent sans à-coup et cette sorte de poème à la fois oral et très physique est remarquablement mis en scène et chorégraphié et elle dirige très bien Damoh Ikheteah, Claire Lamothe, Léo-Antonin Lutinier, Angel Martinez Hernandez, Julien Ramade, Hugo Thabaret, Mathilde Viseux. Ils montent du sol avec facilité déconcertante à l’espace au-dessus-deux mondes «celui des vivants, et celui des morts» dit-elle… Marie Bunel, actrice expérimentée, qu’on a souvent vue au cinéma mais aussi au théâtre, entre autres dans Rêve d’Automne, une pièce de Jon Fosse mise en scène par Patrice Chéreau joue la Mère. discrète mais émouvante, avec une belle présence. Et le chant collectif final est de toute beauté.
Il y a parfois quelques trous d’air dans le texte issu d’une écriture de plateau, c’est à dire d’improvisations, et on n’entend pas toujours très bien les acteurs malgré les micros H.F quand il sont au fond de ce -trop- grand plateau nu. A ces quelques réserves près, le spectacle, encore un peu brut de décoffrage, va se solidifier très vite et mérite vraiment d’être vu.
Philippe du Vignal
Le spectacle a été créé les 20 et 21 novembre à la Scène Nationale du Sud-Aquitain, Théâtre Quintaou, 1 allée de Quintaou, Anglet (Pyrénées-Atlantiques).
Le 25 novembre, Le Parvis-Scène nationale de Tarbes (Hautes-Pyrénées). Le 27 novembre, Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan (Landes).
Les 3 et 4 décembre, L’Empreinte, Scène nationale de Brive-Tulle (Corrèze). Le 10 décembre, Odyssées, Périgueux (Dordogne) Les 12 et 13 décembre, Théâtre d’Angoulême (Charente). Le 17 décembre, Gallia-Théâtre, Saintes (Charente-Maritime)
Le 28 janvier, Salins-Scène nationale de Martigues ( Bouches-du-Rhône).
Les 20 et 21 mars, Théâtre Liberté, Toulon (Var). Les 31 mars et le 1er avril, Le Méta-Centre Dramatique National de Poitiers (Vienne).
Le 8 avril, Scène nationale d’Albi (Tarn).


