Article 353 du Code pénal de Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d’Emmanuel Noblet
Article 353 du Code pénal de Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d’Emmanuel Noblet
A l’origine, une fois de plus, l’adaptation d’un roman, celui éponyme de Tanguy Viel (2017) qui prolonge en contrepoint Paris-Brest paru en 2009. Le titre fait référence à l’article 353 du Code pénal. En fait, le Code de procédure pénale, applicable dans les années quatre-vingt dix. Un juge d’instruction va auditionner Martial Kermeur. Avant que la Cour d’assises (trois juges professionnels (un président, deux assesseurs) et six jurés ( citoyens inscrits et tirés au sort sur les listes électorales) se retire pour délibérer sur la culpabilité et la peine infligée, le président donne lecture de l’instruction qui est aussi affichée en gros caractères, dans le lieu le plus apparent de la salle de délibérations : » Sous réserve de l’exigence de motivation de la décision, la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d’assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve ; elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : » Avez-vous une intime conviction ? «
Les pièces de théâtre sur les procès avec jugement sur la culpabilité ou l’innocence d’un prévenu, ne se comptent plus. Mais plus rares sont celles qui portent sur l’intime conviction d’un juge d’instruction, face à ses doutes devant un coupable qui a avoué. Le juge d’instruction est saisi par le procureur de la République quand il s’agit d’un crime. Emmanuel Noblet qui a signé l’adaptation et la mise en scène, interprète aussi le Juge : « C’est tout le principe du théâtre, traiter de l’intime et de nos convictions. » Il avait déjà adapté avec succès pour la scène (voir Le Théâtre du Blog) Réparer les vivants, un roman de Maylis de Kerangal. Le Juge va écouter le long récit de toute une vie, celle de Martial Kermeur, la cinquantaine, un chômeur divorcé et père d’Erwan, onze ans au moment des faits.
Il l’a convoqué à la suite de la mort d’Antoine Lazenec, un promoteur immobilier aux belles paroles séduisantes mais véreux et sans aucun scrupule. Il avait fait miroiter à Martial Kermeur et à quelque trente autres habitants-dont le maire d’un bourg dans la presqu’île de Crozon face à Brest- de beaux appartements sur plans dans une résidence à construire. Les papiers ont été signés devant notaire mais elle ne sera même jamais commencée. Martial Kermeur, licencié avec beaucoup d’autres, de l’arsenal de Brest et chômeur démuni, recevra une prime. Le maire du village lui avait trouvé, contre un gardiennage, un logement dans une annexe du « château », une belle demeure. Il espère, avec cette prime de licenciement (510.000 francs soit environ 540.000 €actuels) s’acheter une petite maison où il pourrait vivre avec Erwan son fils, dont il a la garde. Lazenec, promoteur immobilier, lui, veut s’enrichir sur « un tas d’or recouvert de choux-fleurs » comme il dit élégamment et y construire une belle résidence qu’il vendra sans difficulté.
Martial Kermeur avait investi la totalité de ses économies dans cette opération et la transaction s’était effectuée devant notaire. Mais Lazenec a dilapidé la somme nécessaire aux travaux de construction et a mené grand train de vie : il se balade dans le village en Porsche dernier modèle, offre à un coup à boire à ses nombreuses victimes, s’achète un bateau…Le maire qui avait vendu un terrain de la commune à Lazenec pour cette opération est accablé et se suicidera d’un coup de revolver… Erwan qui a maintenant dix-neuf ans, voudra venger son père et commettra un acte gratuit… qui lui coûtera cher : il détache les amarres d’une trentaine de voiliers et sera condamné à deux ans de prison. Bref, un beau gâchis…
Martial Kermeur, lui, est en colère et exaspéré par le mépris et la suffisance de Lazenec qui lui propose de l’emmener à la pêche sur le bateau qu’il vient d’acheter et qui osera même lui dire : «Je ne suis pas rancunier. » Là, c’en est trop et Kermeur finit par balancer dans la mer cet escroc depuis son bateau et le laisser se noyer. Il aurait pu le poursuivre mais reconnaîtra avoir voulu se faire justice lui-même. Ce qui, bien entendu, est interdit par la Loi. Et que deviendra-t-il après cette vie brisée? Une fin-presque-heureuse, comme disent nos amis anglais: le juge lui évitera un procès et donc une probable condamnation. Le spectacle finira sur un Martial Kermeur regardant la mer depuis sa cuisine.
Pour sauver cet homme qui a reconnu sa culpabilité, le jeune juge sait qu’il y a eu meurtre mais n’applique pas la loi: « Ça pourrait aussi être un accident. » Mais n’importe quel étudiant en droit sait qu’on ne peut invoquer l’intime conviction, au seul stade de l’instruction. Et ildifficile de croire qu’après sept ans sans le moindre début de chantier, aucune des victimes de cette redoutable escroquerie- « le futur Saint-Tropez du Finistère » promis par Antoine Lazenec- n’ait jamais osé porté plainte… Malgré ces approximations juridiques et une dramaturgie minimale où on aurait aimé que le Juge s’exprime un peu plus, ce quasi-monologue fonctionne bien et après tout, nous sommes dans une récit fictionnel… Ici, seulement des hommes d’âge différent, et en filigrane, Erwan, le fils de Martial qui mettra la lutte des classes à son programme: ce que son père n’avait pas su, ou pas voulu faire. Quant au personnage de la mère d’Erwan et ex-épouse de Martial, vaguement évoquée, n’offre guère d’intérêt.
Sur le plateau, une découpe dans un terrain herbeux, là où devait s’élever la magnifique résidence et le fauteuil du Juge qui va écouter Martial Kermeur. En fond de scène, quelques belles images vidéo de la côte et d’une mer agitée. Emmanuel Noblet (le Juge), en costume strict et chaussures bien cirées, parfois assis mais le plus souvent debout, donne quelques répliques à Vincent Garanger (Martial Kermeur). Pantalon trop grand, chandail et tennis fatigués, le dos un peu affaissé, cet immense acteur est parfaitement crédible dès son entrée en scène et jusqu’au bout: diction impeccable, aucune criaillerie, aucun surjeu. Il « incarne » au meilleur sens du terme et avec une grande vérité, cet ouvrier moralement épuisé par tout ce qu’il a vécu. On le connait depuis longtemps: Pièces de guerre d’Edward Bond, mise en scène d’Alain Françon, La Musica Deuxième de Marguerite Duras… Il a été aussi un merveilleux Georges Dandin, dirigé par Jean-Pierre Vincent…Et il a aussi récemment joué chez Julie Deliquet dans Welfare.
Sur une heure et demi, cette performance de Vincent Garanger est exceptionnelle. Emmanuel Noblet et lui s’emparent avec une rare maîtrise de ce texte sur l’escroquerie dans l’immobilier avec ravages à la clé: plusieurs milliers d’euros à virer sur un compte bancaire douteux, prix de vente alléchant pour piéger les acheteurs… ou encore graves malfaçons se révélant quelques mois après l’achat, comme dans certains logements construits pour les J.O. C’est aussi une des raisons du succès de ce spectacle très applaudi: personne ne peut être insensible à cette fable contemporaine où l’auteur démonte le mécanisme de l’escroquerie avec ses ravages sur la société. Petite, moyenne ou énorme, qui, de nous, n’en a jamais subi? Et l’auteur nous invite à réfléchir sur la dignité de cette victime. Là, chapeau, le théâtre, même tiré d’un roman, fait vraiment sens. Nous souhaitons longue vie à ce spectacle.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 12 février, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris ( VIIIème). T. : 01 44 95 98 00.
Le roman est paru aux éditions de Minuit.

