Les Pères ont toujours raison /Die Väter haben immer Recht de Bernard Bloch, Heiner Müller et Pascal Schumacher
Les Pères ont toujours raison /Die Väter haben immer Recht de Bernard Bloch, Heiner Müller et Pascal Schumacher
Nous entrons dans un modeste et précaire, musée Heiner Müller, poète et dramaturge allemand (1929-1995) en Allemagne de l’Est, sans avoir jamais accepté de passer à l‘Ouest, comme le lui proposaient ceux qui avaient fait son succès de ce côté-ci du rideau de fer. Mais on comprendra que le succès n’a ni sens ni intérêt pour lui. Il doit vivre dans son pays, en faire grincer les articulations, démonter les évidences et pointer les contradictions. En prologue, il nous aura accueilli avec sa réponse à ses confrères de l’Union des écrivains qui venaient de l’exclure pour sa pièce La Déplacée. Rude adresse et compliments bien sonnés : « Je vous ai tendu un miroir. Vous l’avez fracassé sur mon crâne, parce que votre nez ne vous plaisait pas. À présent, il ne reste plus personne pour vous montrer votre visage ».
Côté cour, on entre dans un chez lui, reconstitué par Raffaëlle Bloch. Peu de photos de lui: son visage barré par ses lunettes sévères laissent quand même filtrer une étincelle d’ironie. Nous sommes dans l’appartement standard et fonctionnel de cet «ossi » (citoyen de la République Démocratique Allemande) tandis qu’un tapis rouge se déploie à l’opposé jusqu’à un distributeur de boissons rutilant et quelque peu rétif (Ah ! Consommer !).
À face, la pianiste Chiahu Lee qui rythme, arrête, discute ou dialogue avec le comédien (compositions de Pascal Schumacher. « Vous connaissez Heiner Müller ? Oui ? Non ? Un peu ? » L’auteur et acteur Bernard Bloch entre dans le vif du sujet. C’est vrai, le théâtre de la fin du vingtième siècle l’aura connu, grâce avant tout, aux traductions et mises en scène de Jean Jourdheuil. Mais aujourd’hui? Quelle transmission? La réflexion politique du dramaturge et poète n’aurait-t-elle plus aucune urgence dans un monde qui penche dangereusement vers l’extrême droite?
A la question : quel sera l’effet de la réunification de l’Allemagne? « Ils reviendront.», répond le père. On entend le pire. Ce qui n’ôte pas son sourire lucide au poète. Ni sa gravité, au père exilé. Les pères ont (toujours) raison. En allemand aussi. Nous recevons avec bonheur ce spectacle à deux côtés égaux : francophone et germanophone : on entend le son même de la poésie d’Heiner Müller. Et le jeu de l’acteur Marc Baum-plus jeune que Bernard Bloch et d’une autre école de théâtre, plus à distance, puisqu’il n’est pas l’auteur de cet hommage aux pères-renouvelle le spectacle.
On reçoit autrement le texte (sur-titré) qu’on aura déjà entendu et dont on connaît le cheminement. Et puis, ce qui se produit pour la compagne du narrateur dans le récit : écouter et entendre une langue qu’on ne connaît pas, ou mal, nous permet d’être pleinement à ce que l’on ressent : la richesse du langage corporel, la musique des mots, l’expression qu’on ne saisit pas toujours, quand on est pris par le sens. Et c’est un autre bonheur. Il faut écouter dans sa langue et dans la nôtre, cet homme capable de donner pour titre: Erreurs choisies à l’un de ses livres. Et qui peut aussi écrire ce poème dédié aux suicidées : « Je suis Ophélie. Que la rivière n’a pas gardée. La femme à la corde, la femme aux veines ouvertes, la femme à l’overdose sur les lèvres de la neige, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz. Hier, j’ai cessé de me tuer. J’ouvre grand les portes, que le vent puisse pénétrer, et le cri du monde. ”
Il faudra guetter les prochaines dates de représentation-non encore connues-et ne pas manquer cette double rencontre.
Christine Friedel
Le spectacle a été joué du 8 au 11 janvier à l’Echangeur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis).

