Ruination : The True Story of Medea, mise en scène et chorégraphie de Ben Duke direction musicale Yshani Perinpanayagam (en anglais surtitré en français)
Ruination : The true story of Medea, mise en scène et chorégraphie de Ben Duke direction musicale d’Yshani Perinpanayagam (en anglais, surtitré en français)
Le mythe antique étant du domaine public et libre de droits, tout un chacun peut l’interpréter comme il l’entend. Et pour celui de Médée, nul ne s’en est privé ! Des écrivains : Euripide, Sénèque, Pierre et Thomas Corneille, Dario Fo, Léon Daudet, Catulle Mendès, Jean Anouilh, Yukio Mishima, Heiner Müller, Christa Wolf… Des compositeurs : Marc-Antoine Charpentier, Luigi Cherubini, Darius Milhaud, Iannis Xenakis, Gavin Bryars. Mais aussi des peintres: Rembrandt, Joseph Turner, Eugène Delacroix, Alfons Mucha, des cinéastes: Pier Paolo Pasolini, Lars von Trier… Et nombre de chorégraphes, chacun à leur façon: Jean-Georges Noverre, Auguste Vestris, Pierre Gardel, Martha Graham, Birgit Cullberg, Rosalia Chladek, John Neumeier, Angelin Preljocaj…
Ben Duke, cofondateur et directeur artistique de Lost Dog et acteur versé dans la danse, influencé par un chorégraphe comme Lloyd Newson (DV8 Physical Theatre), nous livre sa version de la tragédie. Le texte fait allusion à Sarah Bernhardt, monstre sacré du théâtre français qui incarna Médée en 1898 au Théâtre de la Renaissance. Qui dit ruination dit : perte, destruction, dégradation, dévastation, mort dans le pire des cas, ruine tout simplement, ou ruine morale, si l’on préfère. Tous ces aspects évoqués ici dans une pièce qui prétend décrire la vraie histoire de l’héroïne. La destruction s’applique au mythe mais aussi à la manière de l’évoquer sous différents aspects. Le concept heideggerien d’abbau, que Jacques Derrida traduisit par déconstruction, s’applique donc à la forme que développe depuis quelques années, le metteur en scène et chorégraphe. Avec la danse-théâtre, expression hybride s’il en est, il applique à Médée, un traitement tragi-comique. Nullement à la belle franquette mais avec une haute exigence, une précision mathématique, des moyens de production réduits, du travail et du talent. La scénographie de Soutra Gilmour est efficiente, les éclairages de Jackie Shemesh, particulièrement soignés et la distribution exceptionnelle : Miguel Altunaga, Jean Daniel Broussé, Maya Carroll, Liam Francis, Anna-Kay Gayle, Hannah Shepherd et les musiciens : Sheree DuBois, Yshani Perinpanayagam et Keith Pun.Mots d’esprit, gags visuels et également sonores-les plus difficiles à mettre en œuvre- nous réjouissent, même si leur écoulement aurait pu être un brin plus bref…. Raquel Meseguer Zafe, la dramaturge, mène rondement la chose et rend l’intrigue limpide, ou presque. Deux chants bouleversants donnent de la profondeur à ce faux musical de West End.
La ruine peut être au singulier ou au pluriel, un peu comme enfer. Une pique est adressée à la danse académique dès l’entrée du public avec quatre moniteurs à tube cathodique, installés côté cour par Hayley Egan, diffusant en boucle un extrait du ballet Casse-noisette, au programme de Covent Garden, quand y a été créée Ruination. Le spectacle commence par une séquence infernale : un flashback, avec, d’emblée, un jugement. Sans autre forme de procès, si l’on peut dire. Comme dans quasiment tous les films hollywoodiens. Hadès (Jean-Daniel Broussé) est le Procureur, chargé d’accuser Médée. Le corps de Jason gït sur un brancard, emballé sous film plastique, corps christique sous son suaire et qui se réveillera, ou ressuscitera soudain. Perséphone (Anna-Kay Gayle) joue l’avocate du héros qu’un jury populaire (représenté par un spectateur pris au hasard) changera en anti-héros.
Le parti-pris visant à blanchir Médée pour ses crimes n’est pas totalement nouveau. Celui de tirer du mythe, une œuvre à la fois graveet spirituelle ne fait aucun doute. Raphaël de Gubernatis qui nous a incité à découvrir cette pièce, y a noté « l’esprit d’Offenbach». Dont Orphée aux enfers fut créé au Théâtre de la Gaîté Lyrique en 1874.
On pourrait ajouter d’autres ingrédients : distanciation brechtienne, anachronisme assumé à la Hellzapoppin le film de H. C. Potter (1941), solos et duos par Hannah Shepherd (Médée) et Liam Francis (Jason), ou par ce dernier avec Maya Carroll (Glaucé) sous influence punk, bruts de décoffrage, façon Michael Clark.
La partition musicale de la pianiste et cheffe d’orchestre Yshani Perinpanayagam est sensationnelle, avec thèmes romantiques au piano, passages chantés par le haute-contre Keith Pun et, surtout, la chanteuse soul Sheree DuBois aux deux interventions magistrales, digne successeuse de Mahalia Jackson.
Nicolas Villodre
Spectacle joué du 21 au 26 janvier au Théâtre des Abesses-Théâtre de la VIlle-Sarah Bernhardt, 31 rue des Abbesses, Paris ( XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

