Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Christophe Rauck
Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Christophe Rauck
Une pièce créée en 2017 au Royal Court Theatre à Londres dans une mise en scène de Katie Mitchel. Une sorte de condensé de la vie de Carol, la mère, Anna sa fille et Bonnie, sa petite-fille. Dans les années 70, 80 et 90 pour Carol: 1990 à 2000 pour Anna, et 2030 pour Bonnie. L’autrice anglaise nous raconte leurs histoires et sur le plateau avec monologues et dialogues dont souvent certains simultanées. Carol, après une tentative de suicide, est hospitalisée. et donnera naissance à une petite fille. Mais seize ans plus tard, elle réussira enfin son suicide. Anna, une jeune toxicomane, a épousé un documentariste. Mais incapable d’assumer une maternité, elle aussi se suicidera quand ils auront une fille, Bonnie. Homosexuelle devenue médecin, celle-ci ne voudra pas avoir d’enfant pour casser la malédiction générationnelle pesant sur les femmes de sa famille. Des histoires qui s’entrecroisent. On entend ou, du moins, on essaye d’entendre ces dialogues souvent dits simultanément mais pas assez fort, sur un aussi grand plateau. Il y a aussi de nombreux autres personnages secondaires d’âge différent.
L’autrice multiplie les scènes simultanées avec maîtrise, du moins textuellement… Et ce texte a visiblement fasciné Christophe Rauck: «Alice Birch est, aujourd’hui, une autrice de série que Netflix et la BBC s’arrachent, et ça se comprend lorsque nous lisons sa pièce. Elle réussit ce coup de génie de raconter une série sur le suicide en deux heures trente. Comme souvent chez les auteurs anglais, elle s’appuie sur un récit presque classique avec une minutie psychologique qu’elle puise sans doute de l’écriture scénaristique dans la construction des trois personnages de femmes. Mais en plus de la force de ce récit, de la précision des personnages et de leurs rapports, il y a cette forme incroyable et ce pari fou qui consiste à faire jouer en même temps trois histoires pourtant situées dans des temporalités différentes. »
Vous avez dit précision, radicalité, force d’un récit presque classique? Oui, Alice Brich traite avec un savoir-faire méticuleux ces histoires de malédiction générationnelle: transmission de culpabilité de mère à fille, quête d’identité, vie sexuelle, revendications féministes, volonté ou refus d’avoir un enfant, addiction à la drogue… Les erreurs commises par les ancêtres qui se transmettent sont un thème dans le vent… mais que traitaient déjà formidablement Eschyle dans la trilogie Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides et dans Les Perses, Sophocle dans Electre et Euripide dans Iphigénie en Tauride où il reprend la malédiction sanglante des Atrides. Les scènes d’Anatomie d’un suicide à l’architecture compliquée, s’intercalent et se bousculent, avec parfois, les mêmes phrases revenant en boucle sur le temps, non plus d’apprendre à vivre mais à y renoncer…
De là, « à entrer en totale empathie avec ces femmes »comme le voudrait Christophe Rauck? Ce texte ressemble souvent trop à un exercice de style universitaire sur un thème imposé, du genre: «En deux heures, traitez d’une saga familiale sur trois générations avec, comme thème principal, le suicide, vous évoquerez aussi le monde hospitalier et créerez trois protagonistes féminines et de nombreux personnages subalternes. » Sur ce vaste espace, les courtes scènes se succèdent avec, à chaque fois, déménagement de meubles et accessoires-une mode actuelle: ce qui parasite l’action. Défilent ainsi canapé en cuir trois places sur roulettes, lit d’hôpital, table et chaises, baignoire, toilettes, etc. Ce qui a pour résultat de casser le rythme. . Et, sauf à de rares moments, on n’est jamais vraiment accroché : mon voisin s’est endormi plusieurs fois et sur le même rang, il y a eu des désertions…
Sans doute en cause: d’abord, une écriture plus filmique, que théâtrale : le public aurait besoin de s’y retrouver un peu et cette simultanéité de moments-séduisante pour un metteur en scène-pourrait être efficace… à dose homéopathique ! Mais quand cela devient un procédé, on a envie de crier : stop. Et la distribution est inégale: Audrey Bonnet, Servane Ducorps et Mounir Margoum s’en tirent bien mais on entend souvent mal les autres acteurs, surtout quand ils joeun assis en fond de scène derrière un tulle, une autre mode scénographique… Christophe Rauck peut arranger cela mais, en ce soir de première, même au sixième rang, c’était assez pénible et nuisait à ce désir d’empathie » envers les personnages dont nous sommes assez éloignés.
Et les acteurs peinaient visiblement à les imposer… La scénographie d’Alain Lagarde bien réalisée, manque pourtant de clarté: le metteur en scène semble avoir eu en fait quelque difficulté à maîtriser ce grand espace où, dans le texte, l’action se passe dans une maison et à l’extérieur. Bref, cet enchaînement de courtes scènes ne retient pas vraiment l’attention. Mais comment s’emparer de cette dramaturgie où les phrases se répondent, d’une génération à une autre et arriver à maîtriser un texte par moments virtuose mais lourd, avec de nombreux personnages comme dans une série, et complexe? Cela relève d’une mission impossible. La volonté de casser le récit est un procédé déjà ancien mais ici les rapports entre les personnages manquent de profondeur. Et même s’il y a de belles images, ce spectacle trop long (deux heures) est vite ennuyeux et décevant. Nous avons connu Christophe Rauck, mieux inspiré. Vous êtes prévenu : évitez d’y emmener des lycéens ou des étudiants.
Mais, à vous de voir, cela vaut peut-être le coup d’aller jeter un œil (pour être informé) sur le travail de cette jeune dramaturge et scénariste peu connue chez nous mais confirmée en Grande-Bretagne. Elle a reçu plusieurs prix et en 2018, pour Anatomie d’un suicide, le prix Susan Smith-Blackburn accordé à une écrivaine britannique…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 19 avril, Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National (Hauts-de Seine). T. : 01 46 14 70 00.
Du 15 au 23 mai, Théâtre National Populaire de Villeurbanne (Rhône).
La pièce a été traduite avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtral et est publiée en anglais chez Methuen Drama (2021).










