Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Christophe Rauck

Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Christophe Rauck

Une pièce créée en 2017 au Royal Court Theatre à Londres dans une mise en scène de Katie Mitchel. Une sorte de condensé de la vie de  Carol, la mère, Anna sa fille et Bonnie, sa petite-fille. Dans les années 70, 80 et 90 pour Carol: 1990 à 2000 pour Anna, et 2030 pour Bonnie. L’autrice anglaise nous raconte leurs histoires et sur le plateau avec monologues et dialogues dont souvent certains simultanées. Carol, après une tentative de suicide, est hospitalisée. et donnera naissance à une petite fille. Mais seize ans plus tard, elle réussira enfin son suicide. Anna, une jeune toxicomane, a épousé un documentariste. Mais incapable d’assumer une maternité, elle aussi se suicidera quand ils auront une fille, Bonnie. Homosexuelle devenue médecin, celle-ci ne voudra pas avoir d’enfant pour casser la malédiction générationnelle pesant sur les femmes de sa famille. Des histoires qui s’entrecroisent. On entend ou, du moins, on essaye d’entendre ces dialogues souvent dits simultanément mais pas assez fort, sur un aussi grand plateau. Il y a aussi de nombreux autres personnages secondaires d’âge différent.

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L’autrice multiplie les scènes simultanées avec maîtrise, du moins textuellement… Et ce texte a visiblement fasciné Christophe Rauck: «Alice Birch est, aujourd’hui, une autrice de série que Netflix et la BBC s’arrachent, et ça se comprend lorsque nous lisons sa pièce. Elle réussit ce coup de génie de raconter une série sur le suicide en deux heures trente. Comme souvent chez les auteurs anglais, elle s’appuie sur un récit presque classique avec une minutie psychologique qu’elle puise sans doute de l’écriture scénaristique dans la construction des trois personnages de femmes. Mais en plus de la force de ce récit, de la précision des personnages et de leurs rapports, il y a cette forme incroyable et ce pari fou qui consiste à faire jouer en même temps trois histoires pourtant situées dans des temporalités différentes. »

Vous avez dit précision, radicalité, force d’un récit presque classique? Oui, Alice Brich traite avec un savoir-faire méticuleux ces histoires de malédiction générationnelle: transmission de culpabilité de mère à fille, quête d’identité, vie sexuelle, revendications féministes, volonté ou refus d’avoir un enfant, addiction à la drogue… Les erreurs commises par les ancêtres  qui se transmettent sont un thème dans le vent… mais que traitaient déjà formidablement Eschyle dans la trilogie Agamemnon, Les Choéphores,  Les Euménides  et dans Les Perses, Sophocle dans Electre et Euripide dans Iphigénie en Tauride où il reprend la malédiction sanglante des Atrides. Les scènes d’Anatomie d’un suicide à l’architecture compliquée, s’intercalent et se bousculent, avec parfois, les mêmes phrases revenant en boucle sur le temps, non plus d’apprendre à vivre mais à y renoncer…
De là, « à entrer en totale empathie avec ces femmes »comme le voudrait Christophe Rauck? Ce texte ressemble souvent trop à un exercice de style universitaire sur un thème imposé, du genre: «En deux heures, traitez d’une saga familiale sur trois générations avec, comme thème principal, le suicide, vous évoquerez aussi le monde hospitalier et créerez trois protagonistes féminines et de nombreux personnages subalternes. » Sur ce vaste espace, les courtes scènes se succèdent avec, à chaque fois, déménagement de meubles et accessoires-une mode actuelle: ce qui parasite l’action. Défilent ainsi canapé en cuir trois places sur roulettes, lit d’hôpital, table et chaises, baignoire, toilettes, etc. Ce qui a pour résultat de casser le rythme. . Et, sauf à de rares moments, on n’est jamais vraiment accroché : mon voisin s’est endormi plusieurs fois et sur le même rang, il y a eu des désertions…
Sans doute en cause: d’abord, une écriture plus filmique, que théâtrale : le public aurait besoin de s’y retrouver un peu et cette simultanéité de moments-séduisante pour un metteur en scène-pourrait être efficace… à dose homéopathique ! Mais quand cela devient un procédé, on a envie de crier : stop. Et la distribution est inégale: Audrey Bonnet, Servane Ducorps et Mounir Margoum s’en tirent bien mais on entend souvent mal les autres acteurs, surtout quand ils joeun assis en fond de scène derrière un tulle, une autre mode scénographique… Christophe Rauck peut arranger cela mais, en ce soir de première, même au sixième rang, c’était assez pénible et nuisait à ce  désir d’empathie » envers les personnages dont nous sommes assez éloignés.
Et les acteurs peinaient visiblement à les imposer… La scénographie d’Alain Lagarde bien réalisée, manque pourtant de clarté: le metteur en scène semble avoir eu en fait quelque difficulté à maîtriser ce grand espace où, dans le texte, l’action se passe dans une maison et à l’extérieur. Bref, cet enchaînement de courtes scènes ne retient pas vraiment l’attention. Mais comment s’emparer de cette dramaturgie où les phrases se répondent, d’une génération à une autre et arriver  à maîtriser un texte par moments virtuose mais lourd, avec de nombreux personnages comme dans une série, et complexe? Cela  relève d’une mission impossible. La volonté de casser le récit est un procédé déjà ancien mais ici les rapports entre les personnages manquent de profondeur. Et même s’il y a de belles images, ce spectacle trop long (deux heures) est vite ennuyeux et décevant. Nous avons connu Christophe Rauck, mieux inspiré. Vous êtes prévenu : évitez d’y emmener des lycéens ou des étudiants.
Mais, à vous de voir, cela vaut peut-être le coup d’aller jeter un œil (pour être informé) sur le travail de cette jeune dramaturge et scénariste peu connue chez nous mais confirmée en Grande-Bretagne. Elle a reçu plusieurs prix et en 2018, pour Anatomie d’un suicide, le prix Susan Smith-Blackburn accordé à une écrivaine britannique…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 19 avril, Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National (Hauts-de Seine). T. : 01 46 14 70 00.

Du 15 au 23 mai, Théâtre National Populaire de Villeurbanne (Rhône).

La pièce a été traduite avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtral et est publiée en anglais chez Methuen Drama (2021).

 


Archive pour mars, 2025

KATA, chorégraphie et interprétation d’Anna Chirescu

KATA, chorégraphie et interprétation d’Anna Chirescu

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©Julien Benhamou

A l’Etoile du Nord, le festival Immersion Danse s’ouvre avec un solo dansé autobiographique d’Anna Chirescu, prix de la révélation chorégraphique 2024 du Syndicat professionnel de la Critique de théâtre, musique et Danse. Cela commence étrangement avec un récit plein d’humour dit par la danseuse, à l’abri des regards, à propos d’un fruit : le coing, un élément de la tarte traditionnelle en Roumanie. Un fruit un peu négligé en France mais emblématique de ce pays.
Puis Anna Chirescu entame vingt-six suites de mouvements de kata, certaines rythmées par ses vocalises. Ensuite nous entendons et découvrons en fond de scène, le récit de la mort médiatisée de Nicolae Ceaușescu, dictateur au pouvoir en Roumanie de 74 à 89.
Au même moment, elle apparaît, méconnaissable, en costume de danse traditionnelle et entame une danse rituelle ancestrale. Cette première partie n’est pas toujours lisible, malgré son engagement physique et sa belle occupation de l’espace. Le soleil se lève enfin à l’Est, même si le roumain est une langue latine,et quand Anna Chirescu nous parle de son père, tout devient clair.
En 2020, elle a reçu une vidéo de lui, filmé en tenue blanche de karatéka, avec ses partenaires. Ils s’entraînaient sur une plage et les images, d’une grande beauté en noir et blanc, sont de 1980, année où son père va fuir le régime totalitaire à l’occasion d’un voyage en France. Il
avait obtenu un « passeport de compétition ».
Nous comprenons alors mieux la signification de ce solo… Anna Chirescu a remonté le fil du temps et, aux saluts, l’émotion était perceptible dans son regard. En cinquante minutes, nous sommes devenus les témoins d’un parcours intime. Quand les frontières sont devenues instables et que la folie masculine est au plus haut degré, ce témoignage prend un autre sens! L’Histoire est un éternel recommencement et ce solo illustre bien le sous-titre de ce festival : Pour que la danse ne vous laisse pas indifférent!

Jean Couturier

Les 19 et 20 mars, Théâtre de l’Etoile du Nord, 6 rue Georgette Agutte, Paris ( XVIII ème). T. : 0142 26 47 47.
Les 2 et 3 juin, Pavillon de Romainville, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint Denis.   

75018 Paris

L’exposition Louvre Couture

L’exposition Louvre Couture

Le mariage entre musées et haute-couture a toujours été favorable à ces entités. On se souvient, entre autres, des très belles expositions du passé, Azzedine Alaïa à la Villa Médicis à Rome ou Balenciaga au musée Bourdelle à Paris, (voir Le Théâtre du Blog). Aujourd’hui, le plus grand musée d’art du monde, le Louvre accueille dans son Département : Objets d’art, la haute- couture française et européenne.

© Jean Couturier

© Jean Couturier

« Il y a une attente du public, dit Olivier Gabet, son directeur, pour que l’exposition de mode s’ouvre à d’autres sujets qu’elle-même. La mode s’adressant à la mode, c’est sympathique mais peut vite être stérile : cela, même fait avec subtilité, tourne autour d’une marque. Les musées ouvrent d’autres perspectives aux créateurs des maisons de mode qui sont aussi des lieux de patrimoine et conservation d’archives sur leur histoire institutionnelle.”
En 1949, Christian Dior avait appelé Musée du Louvre, une de ses robes du soir,  courte, en faille de soie et brodée noir et blanc. Ici, présentée à l’entrée de l’exposition dans le pavillon Richelieu.“Composer et jouer avec les objets d’art a été un véritable défi, précise Nathalie Crinière, scénographe de l’exposition. Le placement des robes découlant aussi de l’endroit où se trouvent les œuvres, il a fallu vraiment les loger là où on pouvait mais en donnant l’impression qu’elles ont toujours été là. »

Impressionnante est ici l’adéquation des robes avec l’espace où elles sont présentées. Karl Lagerfeld avait créé pour Chanel en 2019, une veste avec un motif décoratif inspiré d’une commode du XVIII ème siècle, ici placée en arrière de cette robe. Une autre : Bambi (2010) est surmontée d’une coiffe en fourrure synthétique représentant des bois de cerf créée par Jean-Charles de Castelbajac répond tout à fait à la tapisserie de Bayeux montrant les chasses de la Renaissance. Toutes sont remarquablement mises en valeur dans les collections permanentes. Une robe de bal en velours contrecollé de sa collection Prêt-à-Porter printemps/été 2020 semble attendre l’invitation pour une valse dans la salle-à-manger des appartements Napoléon III. Le public aura aussi l’occasion de redécouvrir ce musée exceptionnel. Il faut vite aller voir ces chefs-d’œuvre et ne pas hésiter à revenir: la richesse artistique de cette exposition dans ce Louvre en majesté est exceptionnelle.

Jean Couturier

Le Louvre, Paris (Ier) jusqu’au 21 juillet. Exposition accessible en réservant un billet Musée du Louvre-collections permanentes. www.louvre.fr

 

Même si le monde meurt de Laurent Gaudé, mise en scène de Laëtitia Guédon

Même si le monde meurt de Laurent Gaudé, mise en scène de Laëtitia Guédon

C’est  une reprise du spectacle créé il y a deux ans au Théâtre de la Cité à Toulouse (voir Le Théâtre du Blog). une dystopie comme on dit maintenant… « 17 août, 17 h 58 : c’est la date et l’heure de la fin du monde, annoncée par les scientifiques. Au milieu du chaos provoqué par cette prédiction, une femme attend un enfant qui ne naîtra pas. Vient alors pour elle l’urgence de le mettre au monde et pour lui de vivre toute une vie en seulement quelques jours. » (…)
Que ferions-nous si cette fin du monde était annoncée pour dans quelques heures.  Laurent Gaudé, est un dramaturge maintenant reconnu   C’est une sorte de cérémonie autour de la vie à donner et de la mort, sur le thème de: et nous que ferions-nous s’il ne nous restait plus que quelques heures à vivre ?

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

On sent parfois dans ce texte comme un souffle, celui de la tragédie et de l’épopée grecques. Des tables basse en fer grillagé avec sur chacune, un jarre d’eau: côté jardin, un beau cercle de gros morceaux de bois noirs  très minimal art et côté cour, un grand disque suspendu avec images vidéos de Benoît Lahoz qui fait penser à la disparition notre planète mais aussi à d’autres: une vraie réussite… Comme si nous assistions à une plongée dans l’espace. Reste à passer à l’oralité sur un plateau …
Et là, cela va beaucoup moins bien. Laëititia Guédon a cru bon, pour que les flots de  musique électronique ne couvrent pas les voix  de jeune acteurs, de recourir aux micros H.F. D’abord c’est totalement inefficace et  très laid quand les indispensables boîties forment de protubérances sous les costumes (assez laids: ceux du quotidien!) ou sont bien visibles sur le torse nu d’un comédien et sauf à de rares moments, nous sommes obligés d’écouter une soupe sonore, loin du texte poétique de Laurent Gaudé.
Et la metteuse en scène utilise encore les poncifs actuels: fumigènes à dose intense, lumières latérales rasantes, atmosphère crépusculaire, phrases projetées en blanc sur fond de scène noir difficiles à lire, jeu statique face public style Stanislas Nordey. Les jeunes acteurs: Marine Déchelette, Mathieu Fernandez, Élise Friha, Marine Guez, Alice Jalleau, Thomas Ribière, Julien Salignon et Jean Schabel font ce qu’ils peuvent mais ce spectacle -en soixante-dix minutes assez ennuyeuses-ressemble trop à un travail d’école qui n’aurait jamais dû  être joué en public et que vous pouvez vous épargner.
Et on se demande pourquoi  le Théâtre de la Tempête l’a programmé. Les applaudissements ont été bien frileux: cela se comprend.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 6 avril, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes. Métro: Château de Vincennes+navette gratuite. . T. : 01 43 26 36 36.

 

 

 

 

 

Les Petits Chevaux de Séverine Cojannot, Matthieu Niango, Camille Laplanche et Jeanne Signé, mise en scène de Jeanne Signé

Les Petits Chevaux de  Séverine Cojannot, Matthieu Niango, Camille Laplanche et Jeanne Signé, mise en scène de Jeanne Signé

​La pièce créée  à la Reine Blanche il y a deux ans, est reprise dans ce théâtre nommé anciennement Théâtre de Ménilmontant, rénové par Serge Paumier et Nathalie Lucas et nommé Théâtre des Gémeaux Parisiens. C’était une ancienne salle paroissiale où avait débuté le metteur en scène Guy Rétoré, avant de diriger le Théâtre de l’Est Parisien… au lieu et place de l’actuel Théâtre de la Colline. Vous suivez toujours?
Lebensborn (de leben: vie et born : fontaine de vie en ancien allemand était une association patronnée par l’État national-socialiste pour créer et développer une  » race aryenne parfaitement pure et dominante »! Des maternités ont donc été construites depuis 1935 par  Heinrich Himmler  pour faire naître et grandir des enfants «racialement parfaits ». En Pologne, en France à Lamorlaye (Oise) près de Chantilly, Danemark, Norvège, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas. En dix ans,y  sont nés environ 20.000 enfants.

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Les mères, surtout enceintes de S.S., y étaient admises après sélection sur critères raciaux. Quelques semaines après leur accouchement, elles devaient soit aller en Allemagne avec leur bébé, soit l’abandonner définitivement. Cette future élite serait mise plus tard au service du III ème Reich, quand Hitler aurait gagné la seconde guerre mondiale…. Ce qui, au début, dans l’esprit de nombreux Allemands, ne faisait alors aucun doute. Les Lebensborn ont inspiré  Moi qui ai servi le roi d’Angleterre de Bohumil Hrabal un roman qui a été adapté au cinéma. Il y a eu aussi un autre film germano-norvégien D’une vie à l’autre de  Georg Maas et Judith Kaufmann (2012) :l’histoire d’une enfant née en 1944 d’une mère norvégienne et d’un soldat allemand, enlevée à sa mère pour être élevée dans un Lebensborn allemand et et qui adulte s’échappe de RDA et arrive en Norvège pour y rechercher sa mère. Et  La bonne étoile d’Elsie de Sarah Mc Coy, évoque le lebensborn de Steinhöring. Et Dans le berceau de l’ennemi, cette  fiction de Sara Pennypacker  (Sarah Young), est inspirée de ces faits historiques. Max de Sarah Cohen-Scali raconte l’histoire d’un petit garçon, Konrad Von Kebnersol, né dans un lebensborn et qui croit fortement en  l’idéologie nazie.
Isabelle Maroger, elle, a traduit dans un roman graphique Lebensborn, sa vie et celle de sa mère née dans un Lebensborn en Norvège et qui vit en France; avec elle. Elles iront là-bas découvrir cousins et grandes-tantes… Dans  Lignes de faille, Nancy Huston raconte l’histoire, sur quatre générations, de la descendance d’une enfant ukrainienne, arrachée toute bébé à ses parent pour être adoptée par une famille allemande… Et ces Lebensborn figurent aussi dans  des séries comme The Man in the high castle, et X Company,
Mais Les Petits Chevaux est  inspirée de témoignages, comme celui de la mère d’un co-auteurs, née dans un Lebensborn.  La  pièce, particulièrement intéressante a été écrite à partir de témoignages et faits réels, est aussi la première  sur le sujet.  Ses autrices vont en quête des  origines de ces personnes adoptées et posent des questions universelles sur l’hérédité, la maternité et l’identité réelle  Après la capitulation de l’Allemagne, les enfants qui avaient été plus ou moins livrés à eux-même, seront découverts par les Américains,  puis trimballés, d’une maternité à l’autre et sans grande affection. Mais les S.S. avaient brûlé les archives et ces orphelins, trop jeunes pour être identifiés, seront rapatriés vers leur pays supposé d’origine, au petit bonheur, la chance. Un Belge pouvait aussi bien arriver ainsi en France et y être accueilli dans une famille. Ce sont maintenant des personnes âgées de quatre-vingt ans environ… C’est tout cela que que cette pièce écrite  par Séverine Cojannot, Camille Laplanche, Matthieu Niango et Jeanne Signé, elle retrace la quête des origines d’Hortense:Violette apprend que sa mère Hortense, une dame d’un certain âge  a été ainsi  adoptée, elle  va la pousser à rechercher ses origines. Née en 44 au Lebensborn de Lamorlaye, elle est ensuite arrivée, après-guerre, à Commercy (Vosges) où elle est adoptée. Mais, t elle découvre aussi bouleversée, qu’elle est la fille d’un S.S.S. à plus de soixante ans et qu’elle a une demi-sœur allemande.  Sur le beau plateau, des grands et plus petits cartons et à l’intérieur, quelques-uns éclairés avec les photos de visages d’enfants. La pièce a un peu de mal à commencer vraiment. Mais Florence Cabaret, Séverine Cojannot, Nadine Darmon, Samuel Debure bien dirigés, sont tous crédibles et incarnent avec sobriété et sans aucun pathos, ces personnages à la fois de tous les jours mais hors du commun. Mention spéciale à Samulel Debure dans un double rôle d’homme, âgé puis jeune.
L’ensemble du texte, inégal, sent l’écriture collective et mériterait d’être resserré. Mais comment ne pas être sensible à l’évocation bouleversante de ces vies  cassées par une guerre. L’Histoire bégaie! Durant l’invasion de l’Ukraine, le gouvernement russe a été accusé de déportations d’enfants et d’adoptions forcées.  Et  Vladimir Poutine a signé un décret visant à faciliter et accélérer l’adoption d’enfants ukrainiens réputés orphelins…
La mise en scène est sobre et efficace malgré quelques maladresses et longueurs sur la fin. Mais pourquoi Les Petits chevaux se joue-t-il seulement, les lundi et mardi à 19 h: ce qui est dissuasif! Bon, il y avait quand même une cinquantaine de spectateurs… Chapeau!

Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 avril, Théâtre des Gémeaux Parisiens, 18 rue du Retrait, Paris (XX ème). T. : 01 87 44 61 11.

 
 

Rapt de Lucie Boisdamour (Lucy Kirkwood), traduction de Louise Bartlett, mise en scène de Chloé Dabert,

Rapt de Lucie Boisdamour (Lucy Kirkwood), traduction de Louise Bartlett, mise en scène de Chloé Dabert

Le spectacle a été créé en décembre 2023 à la Comédie-Centre Dramatique National de Reims. Cela se présente comme une sorte d’énigme-supercherie permanente, avec théâtre dans le théâtre: une dramaturgie où les plus célèbres dramaturges: Shakespeare, Molière, Corneille, Pirandello  se sont essayé avec succès: ce qu’on appelle maintenant  une mise en abyme, cela fait plus chic…  Mais ici cela ne commence paq très bien avec, en guise d’avertissement, cette phrase projetée sur le décor: « Le  Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis souhaite vous présenter ses excuses : la pièce que vous allez voir est différente de celle qui a été annoncée. Le vrai titre de cette pièce est : Ravissement. Le  Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis a accepté de produire la pièce secrètement, dans l’espoir de sensibiliser le public sur cette affaire et rendre justice aux Quilter. Une grande partie de ces informations qui suivent sont sous embargo. (…) Nous ne prenons pas à la légère la décision d’enfreindre la loi. » Ouaf! Ouaf! Ouaf! Le nom de la soi-disant jeune autrice  Lucie Boisdamour, déjà sonne bidon!

 

© Victor Minelli

© Victor Minelli

Un jeune couple, Noah et Céleste Quilter (Andréa El Azanet Arthur Verret) vit ensemble depuis peu. Lui ne semble pas faire grand chose  que pianoter sur internet; un peu allumé, il s’est récemment converti aux bienfaits de l’écologie et flirte sans arrêt avec les théories conspirationnistes. Céleste, elle, est infirmière et voit chaque jour comment dans son hôpital, la dégradation des soins est patente et  comment s’installe, scandale après scandale, un profond malaise dans la société anglaise. Le couple finira par avoir un enfant mais curieusement, on ne le verra presque pas… Nous allons assister pendant une heure quarante à la persécution que ressentent Noah et Céleste Quilter. Puis à l’inexorable dégradation de leur vie: sans travail, ils s’enfonceront dans la misère et disparaîtront mystérieusement… Ce serait à la suite de manœuvres criminelles du Gouvernement…

Sur le grand plateau, une scénographie très construite de Pierre Nouvel avec, à jardin une cuisine, au centre une salle à manger-salon et à cour, la chambre du couple.Et pour isoler chaque moment,  des parois en tulle gris semi-transparent, ce qui permet aussi d’y projeter un flot de vidéos: flashbacks, images de manifs ou de ce qui passe dans l’appartement. Mais on voit mal les personnages et Chloé Dabert use de ce poncif: le grossissement des visages! Un effet de cinéma mais au théâtre? L’autrice Anne-Lise Heimburger) en Lucy Kirkwood et intervient sur le canapé du salon ou par images interposée pour faire le récit ou le commentaire de ce qui se passe. C’est compliqué?  Pas trop, mais comme dans un mauvais polar, jamais crédible.
La faute à quoi? D’abord à un scénario à peine solide et aux dialogues d’une médiocrité exemplaire. Et la metteuse en scène  qui a pourtant été élève du Conservatoire National devrait savoir ce que diction veut dire! On entend bien ses jeunes acteurs… quand ils sont filmés. Mais souvent mal, quand ils sont sur scène: là, impossible de faire une seconde prise de vue. Et croire que les micros H.F dont elle les a équipés, va arranger les choses, est assez naïf. Il y à là un manque de rigueur étonnant et la direction d’acteurs cela existe. Quant à la véracité de cette histoire, ce qu’on nous montre nous laisse indifférent… Faire du théâtre dans le théâtre, mettre la pagaille dans la représentation  et raconter les choses sans les montrer.. Pourquoi pas? Mais c’est un sport de haut niveau. Et là, cela ne fonctionne pas… comme les séries de mails répétitifs avec des réponses soi-disant censurées, à de soi-disant questions. On a envie de crier Stop! Les acteurs ne sont pas venus saluer… Pour nous faire croire à quelque chose mais à quoi?
Chloé Dabert avait mieux réussi son coup, quand elle avait remarquablement mis en scène Le Firmament (voir Le Théâtre du Blog) où les un jury de douze femmes d’âge différent, était chargées de voter la peine de mort d’une jeune domestique, Sally Poppy qui affirmait être enceinte pour éviter la peine capitale. Des personnages nettement affirmés, dans une mise en scène somptueuse. Ce qui n’est pas le cas ici Vous l’aurez compris: impossible de vous recommander ce Rapt.

Philippe du Vignal

Du 15 au 22 mars, Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Le 9 avril , Le Grrranit-Scène nationale de Belfort.

La pièce est éditée aux éditions de L’Arche.

Par grands vents, texte et mise en scène d’Elena Doratiotto et Benoît Piret

Par grands vents, texte et mise en scène d’Eléna Doratiotto et Benoît Piret

Surprenant, comme les grands vents qui soudain font rage, ce spectacle nous invite à entrer dans un univers poétique et loin d’une construction théâtrale classique. Ni début ni fin…Dans un éclairage lunaire en fond de scène, deux tas de pierres aux reflets argentés, un espace peu accueillant!  Arrivent alors de la salle, Stan et Simon, un peu perdus, clowns au maquillage imparfait et à la recherche d’un endroit vivable pour, sait-on, y donner un spectacle…  Oh! Surprise, ils découvrent une source. Et là, va commencer une folle traversée. L’eau occupera une place dramaturgique importante dans cette histoire : élément de partage et convivialité, symbole de renaissance, miroir, elle servira de lien entre les personnages, et les situations…

 

© Matthieu Delcourt

© Matthieu Delcourt

Mais le public-attentif-est comme Stan et Simon, désorienté ! Le texte déstabilise, pour le pire ou le meilleur, notre attention. «C’est d’abord un plateau de théâtre, disent Elena Doratiotto et Benoît Piret, ou plutôt un terrain de jeu qui s’avère être un terrain tremblant. » Une expression  à propos de Kaspar Hauser, du dramaturge Jean-Christophe Bailly, au cœur de cette création : «Ce que peuvent bien être l’innocence et la faute, ce que sont la civilisation et le langage (…)  les hommes, les bêtes, les odeurs, les couleurs, le jour, la nuit- tout cela, au lieu d’être plus ou moins admis, plus ou moins su, est remis à la pensée comme un terrain tremblant. »
Ce lieu unique se révèle chargé par les siècles, être ce terrain où actions, matières et mémoires se sont déposées. Il n’y a ici, pas véritablement d’intrigue mais des strates de récit successives. Six personnages hauts en couleur : Stan, Simon, Cory, Anette, la Messagère on ne peut plus déjantée, et le Propriétaire vont se rencontrer et  nous faire vivre des moments existentiels mais sans pathos: une représentation de la nature humaine menée avec vivacité, onirisme et humour et certaines loufoqueries. L’esthétique de ce spectacle et sa construction témoignent de la sensibilité artistique d’Elena Doratiotto et Benoît Piret, diplômés de l’E.S.A.C.. à Liège, où ils travaillent ensemble depuis 2015.  

La richesse et la pérennité de l’art théâtral se manifestent subtilement dans l’écriture. La tragédie antique n’est pas oubliée : par bonheur, les comparses ont avec eux un texte de Sophocle: «Stan- J’ai perdu mon livre. Simon – Oh non ! Stan- Mon petit livre de tragédie…Simon – Merde ! Stan -Mon petit texte de Sophocle, j’ai perdu mon petit Sophocle…  » Et les auteurs cherchent à exprimer la nature humaine, avec vivacité, onirisme et humour.  Antigone est là, avec le personnage d’Annette; régulièrement, elle va honorer, bouquet de fleurs à la main, la tombe de son frère Jean.
Bien vite, les spectateurs se prennent au jeu-et c’est la fragilité de la pièce-pour laisser aller leur imaginaire sur un chemin hors du commun, absurde parfois,et dionysiaque. Le spectacle en dix-sept tableaux, est fragmenté et rythmé à travers ses thèmes multiples, son écriture, le son du tambour et la réunion d’univers disparates. Avec  la Messagère, on passe à la tragédie grecque : » Haaaaaaa ! Quelle horreur ! Malheur ! C’est horrible ! Il s’est passé quelque chose d’horrible… Nous… C’était…. C’est… « Nos arcs ne nous ont servi à rien, et notre armée entière a péri, domptée par le choc de leurs navires impétueux. » (Elle s’interrompt). Non ce n’est pas ça ! » Et elle revient à l’époque, contemporaine ou hors temps ? de la pièce,  dans cet ancien palais hanté par l’Histoire, ses violences et ses mystères : Stan- Oh ! Regarde Simon, au loin, de la poussière ! Simon- Elle est légère… Elle est soulevée par la course d’une messagère. Stan- Des choses vont s’éclaircir ! « 

Malgré le choix d’un texte et d’une mise en scène pas toujours maîtrisés et malgré la qualité inégale des interprètes, Par grands vents donne libre cours à nos rêves et fantasmes. Dans notre société occidentale tyrannisée par l’immédiateté, et souvent ignorantes et/ou se préoccupant peu de la langue, des richesses littéraires, historiques, spirituelles de notre Humanité sur  vingt-cinq siècles, et de ses origines, Par Grands Vents met en éveil notre conscience intérieure. Avec originalité et esprit créatif, il ouvre un horizon, inhabituel et nécessaire, sur la vie… L’invention dans la structure dramatique, Elena Doratiotto et Benoît Piret nous offre une rencontre avec l’indicible, l’Histoire, la mort, les Dieux grecs, l’oubli et la mémoire. Un poème théâtral écrit pour un large public…

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 8 mars au Théâtre Joliette, 2 place Henri Verneuil, Marseille ( II ème). T. : 04 91 90 74 28. 

 Les 28 et 29 mars, Théâtre Antoine Vitez, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Les 9 et 10 avril, Théâtre 71, Malakoff (Hauts-de-Seine). 

Le tiers-théâtre et l’Institution

 Le tiers-théâtre et l’Institution 

 Dans les journaux, les salons et les cantines, on ne parle que du retournement des alliances mondiales, des menaces de guerre et de l’empoignade historique Donald Trump/Volodymyr Zelensky. Au théâtre de l’Unité, nous préparons le  kapouchnik de mars-notre cabaret mensuel délicat. Croit-on vraiment aux menaces de guerre ? Il n’y avait plus un sou dans les caisses de l’Etat et on voit les milliards affluer pour ré-armer la France….
Alors, évidemment, pondre de nouvelles théories sur le théâtre n’est pas la priorité….Mais la vie du spectacle continue avec des nominations, débats, prises de position… Et je continue à suivre l’évolution des politiques culturelles. A l’occasion de la sortie d’un nouveau bouquin d’Eugenio Barba, l’envie me vient de parler du tiers-théâtre, un immense continent en France. Il vit et prospère hors réseaux institutionnels. Il a peu de moyens: juste des subventions territoriales ou des aides du ministère de la Culture mais elles restent  modestes en comparaison avec celles accordées aux lieux labellisés.
Le metteur en scène Eugenio Barba et son Odin Teatret a, le premier, défini ce concept de tiers-théâtre. Eugenio Barba qualifie son travail de théâtre-laboratoire. Il a maintenant quatre-vingt huit ans et, a toute sa vie, théorisé le théâtre. Il a écrit de nombreux livres qui font aujourd’hui autorité pour ceux qui s’intéressent à la création et  la recherche. Inspiré par  le travail de Jerzy Grotowski (1933-1999),: « « Le théâtre doit reconnaître ses propres limites. S’il ne peut pas être plus riche que le cinéma, qu’il soit pauvre. » L’Odin Teatret est sans aucun doute une des compagnies les plus inventives avec une équipe fidèle d’artistes chevronnés et a un réseau qui s’étend dans le monde entier, surtout en Amérique du Sud.
 Eugenio Barba s’est toujours défini dans un espace non-institutionnel. Alors, quid de  l’Institution? Le T.N.P. à Villeurbanne est un Centre Dramatique national bien doté: onze millions d’euros mais s’est fait rogner sa subvention. Son directeur, Jean Bellorini, en a profité pour démissionner et va diriger le théâtre de Carouge à Genève. Cela arrive très rarement de passer d’un théâtre national, à un autre, beaucoup plus modeste. Jean Bellorini s’explique: onze millions de subvention mais il faut rémunérer quatre-vingt huit employés! Alors, ne reste qu’un million pour la création! La bureaucratie l’écrase: dans ce genre de paquebot, tout est compliqué, prévu à l’avance et les marges de liberté sont minimes…
 

© Sophie Kantorowicz compagnie Dare  Dare

© X Sophie Kantorowicz de la compagnie Dare Dare

A l’opposé, le tiers-théâtre, très proche du public, est léger, mobile, circule dans tous les recoins de la société. J’assiste à l’anniversaire des vingt ans de la petite compagnie Dare Dare, ébloui par l’atmosphère chaleureuse, l’inventivité tous azimuts et les bricolages géniaux. Ici on organise le désordre de façon très savante. Autre exemple: le Michtô, festival des arts de la rue et des chapiteaux né en 2006 à Maxéville près de Nancy et dont l’organisation est totalement collective… Il y a ici de l’utopie à revendre. Et quand on voit le Théâtre équestre Zingaro à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ou le Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes, des lieux habités par des passions extrêmes, tous les détails sont soignés et  il y a un accueil  exceptionnel.

 A l’Odéon Théâtre de l’Europe, ou à la Comédie-Française, pas de moment après le spectacle où on attendrait les artistes au bar. La représentation est à peine finie que les portes se referment… Et si on veut les voir c’est à la sortie, sur le trottoir!  Julien Gosselin  a fréquenté le Channel-Scène Nationale de Calais et récemment nommé directeur de l’Odéon, voudrait y récréer  la même ambiance chaleureuse.
 Evidemment dans le tiers-théâtre, on ne change pas de direction tous les six ans…. Bien-sûr Francis Peduzzi à Calais a eu plus de vingt ans pour inventer le Channel. Mais quand la Mairie l’a trouvé trop encombrant, elle a exigé son départ! Le Ministère de la Culture l’a laissé tomber, comme peut-être même le Syndeac. Les Scènes nationales sont-elles condamnées à être des lieux froids et sans âme ?
Avec Hervée de Lafond, nous avons voulu prouver le contraire, quand nous avons dirigé la Scène Nationale de Montbéliard. Nous l’avons transformée en Centre d’Art et de Plaisanterie. L’utopie a duré neuf ans et nous avons réussi à secouer la ville entière et à lui faire vivre des moments épiques, entre autres avec le Réveillon des boulons (en référence à Peugeot à Montbéliard) un gigantesque spectacle de rue  la nuit de la Saint-Sylvestre qui attirait  plus de 25.000 personnes. Vingt ans plus tard, cela laisse encore des traces. Regarder la vie  en farce: un de nos slogans. Qui aurait dit : rien de grand ne peut sortir de l’institution.Sans doute moi, mais je n’en souviens pas…

 

Le 15 mars, Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).
 
 
 

La Grande dépression de Raphaël Gautier, mise en scène d’Aymeline Alix

La Grande dépression de Raphaël Gautier, mise en scène d’Aymeline Alix

Une idée lumineuse : travailler sur la dépression, face sombre  de la psychologie comme de l’économie. De quoi sont donc faites ces chutes? L’auteur braque le projecteur sur une année choc : 1933. Hitler et le parti nazi prennent le pouvoir en Allemagne et ’aux Etats-Unis Walter Disney invente la souris Mickey, avec sa truffe noire, ses oreilles rondes et ses gros gants blancs, séquelle inattendue de la crise (économique) de 1929. Embrigadement aveugle d’une nation d’un côté, et de l’autre « entertainment » éblouissant (de l’ancien français entretenement) qui devient mondial. La pièce tient le pari : embrasser tous les espaces du récit, du cabinet de consultation de la psy, à une prise d’otage à Disneyland et nous fait assister à une réunion de musicologues nazis consacrée à la définition d’une esthétique authentiquement aryenne et nous partageons les états d’âme et d’affaires de Walter Disney, et très accessoirement de ses employés.

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L’Ariane qui nous conduira dans ce labyrinthe (dont notre société n’est pas vraiment sortie aujourd’hui) : un dépressif pressé de ne plus l’être. La troupe : Chadia Amajod, James Borniche, Christian Cloarec, Nathan Gabily, Agnès Proust et Stanislas Roquette, fonctionne bien, dans une scénographie pratique mais sans charme sinon quand elle sert d’écran ondulé, déformant, à de très brefs films de Mickey. Le spectacle est rapide, drôle, et même pédagogique, montrant du doigt le premier piège de la dépression : faire croire à l’individu qu’il est seul, abandonné à sa maladie, alors que la grande dépression est avant tout une maladie sociale et politique. C.Q.F.D. : 1933, année exemplaire de la destruction de l’humanisme.

 Un message  enrobé de fantaisie et un jeu d’acteurs-marionnettes efficace. On apprécie et pourtant le spectacle se heurte à un moment donné à un plafond, celui du jeu incarné et de l’adresse au public. Si, pour seulement cinq minutes, trois minutes, le « preneur d’otages de Disneyland » nous adressait un discours de révolte avec une vraie sincérité, un engagement, le spectacle trouverait l’ancrage, la gravité-et même le centre de gravité-qui lui manque. La metteuse en scène craint de tomber dans un jeu réaliste ou naturaliste et cela nous prive de ce qui pourrait être un précieux instant de transgression, un moment réel et vrai «qui brise la mer gelée en nous» (toujours Kafka). Nous sentons le besoin de cette effraction mais nous devrons nous en passer. Dommage! Avec un thème de cette force et de cette originalité, on attendait plus qu’une bonne soirée…

 Christine Friedel

 Jusqu’au 6 avril, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. Métro: Château de Vincennes+navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.

Théâtre et amitié triptyque : Je pars deux fois / La table planétaire / Théâtre et Amitié, textes de Nicolas Doutey, mise en scène de Sébastien Derrey, co-mise en scène de Vincent Weber pour la dernière pièce

Théâtre et amitié, un triptyque : Je pars deux fois /La Table planétaire /Théâtre et Amitié, textes de Nicolas Doutey, mise en scène de Sébastien Derrey, avec Vincent Weber pour le dernier

 Ces trois pièces ont été créées à l’Olympia-Centre Dramatique National de Tours en janvier dernier. Sur un plateau blanc, deux petites tables de jardin: sur l’une, une bouilloire pour l’eau du thé, et sur l’autre, une cafetière à bec en inox. Sous une lumière blanche des plus crues, Paul et Pauline et ensuite une autre Pauline vont se parler, toujours debout. Comme une femme et un homme dans la seconde pièce où une dizaine de figurants silencieux vont traverser la scène plusieurs fois. Et il y aura deux hommes et une femme dans le dernier texte.
D’abord pour éclairer votre lanterne-ou du moins essayer!- quelques extraits de la longue note d’intention du metteur en scène : «Trois pièces pour approcher l’expérience d’un théâtre de paix. Trois propositions pour interroger le présent partagé du théâtre, son trouble fondamental, comme une invitation à l’étonnement et à la jubilation du jeu. Et où grâce à la confiance et l’humour, l’expérience de l’incertitude ne conduirait pas à une frustration mais au contraire, à une libération du regard et du mouvement. Ce qu’écrit Nicolas Doutey se situe dans un endroit rare, loin de l’ironie, qui est celui d’un théâtre de paix et d’étonnement. Ce qui est touchant d’abord chez ses personnages c’est l’attention qu’ils portent les uns envers les autres, comment ils s’écoutent. (…) Le spectateur est convoqué à suivre le cheminement chaotique et comique d’une pensée qui avance dans un décalage burlesque permanent. »

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Voilà, vous êtes convoqués et… prévenus. Dans Je pars deux fois, un  théâtre qui veut être sans doute expérimental et en «décalage burlesque» permanent  » (sic), Paul et Pauline cherchent en vain ce qui a pu changer dans leur relation. Un chien, un ami, le bateau à prendre, un braquage, une éventuelle séparation qu’ils veulent opérer mais ensemble et dans la même maison… Nous comprenons qu’ils se rencontrent, se séparent, se retrouveront, ou pas. Cela commence sur l’air du « Jamais sans toi mais jamais avec toi », très mode ces derniers temps. Mais c’est mal parti: «Pourtant la pièce évolue vers la reconnaissance d’une disparition du problème,notamment à travers l’apparition et l’acceptation d’une multiplicité.» Tous aux abris!
Ce texte répétitif et laborieux, vaguement proche du théâtre de l’absurde . mais on est loin d »Eugène Ionesco et  Samuel Beckett et de leur art fabuleux de la langue française… Cela qui ferait peut-être, à la rigueur, l’objet d’un sketch, nous laisse indifférent et distille goutte à goutte un remarquable ennui. Les choses ne s’améliorent guère dans le second volet de ce triptyque où on retrouve un acteur du premier, et un autre qui sera au dernier. Bavardage sur bavardage… ces personnages semblent désorientés…  Et l’ennui s’installe alors solidement.
Arrive alors une douzaine d’acteurs amateurs: ils se figent,  bloquant en silence toute action des protagonistes dans cet espace blanc : enfin un petit moment théâtral et une belle image, pas désagréable à voir (dans cet océan d’ennui, on se raccroche à ce qu’on peut!). Mais rien à faire, encore et toujours l’ennui, cela tourne à vide… Même si nous devons éprouver, comme le dit Sébastien Derrey, avec un poil de prétention, «une nouvelle sensation de la consistance des choses, une pensée et une émotion dont nous sommes invités à faire ensemble l’expérience. » (sic)

Il y a enfin Théâtre et amitié, le troisième volet qu’il a mis en scène avec le chorégraphe Vincent Weber. Pierre déballe un grand carton contenant une table livrée en éléments qu’il va falloir monter. Et Wen, une jeune femme va l’aider. Tout le monde a, un jour, été confronté à ce petit jeu de construction pour adultes où la notice écrite dans un français approximatif n’apprend rien et où il manque souvent quelque chose égaré dans le carton.
Wen aurait dû visser, auparavant les cercles en fer qui maintenant les quatre pieds: erreur fatale! Et il faudra donc refaire ce montage assez facile. Souvenirs, souvenirs : chez une consœur qui nous avait appelé, nous avions monté, avec une autre consœur, deux hauts rayonnages pour livres. Et l’ensemble- pas en bois mais en mélaminé blanc-de chaque côté d’une belle cheminée en marbre, avait pourtant  de l’allure. Oui, mais nous nous sommes aperçus à la toute fin que nous avions posé l’une des deux plinthes  à l’envers et qu’elle n’était pas tout à fait du même blanc. Horreur et damnation! Il aurait donc tout fallu démonter et remonter! Nous avons renoncé. Merci, Ikea pour ses notices mal rédigées…
Mais revenons à notre table: arrive un homme inconnu du couple: c’est Gérard d’Aboville, le célèbre navigateur qui arrive de Brest. En 1980,  il avait traversé l’Atlantique en solitaire à la rame depuis le Cap Cod aux États-Unis, soit 5.200 kms ! Il s’avoue fatigué et accepte volontiers un peu de fromage et un café.  Et vite remis, il va, lui,  monter correctement les pieds de la table…Happy end, comme on dit en bon français! Ou  » Amaiera zoriontsua » en basque!
Là, au moins, un peu de loufoque et on sourit aux vingt minutes réussies de ce sketch parfois assez drôle et sans prétention. Mais pour le reste, même si Rodolphe Congé, Vincent Guédon, Catherine Jabot, Nathalie Pivain, Olga Grumberg et Frédéric Gustaëd ont une impeccable diction et se débrouillent pour essayer de donner une vie à ce texte, on touche ici le fond de la médiocrité. Parisiens et Béthunois, vous pourrez vous épargner cette chose affligeante ! Une soirée perdue mais il n’y a pas mort d’homme… Et de toute façon, comme l’écrivait l’immense Miguel de Cervantes:«Tout s’en ira dans la lessive…» Ce n’est pas la première fois que nous sommes déçus par la programmation de Théâtre Ouvert… Et sa directrice aurait sans doute  intérêt à faire de meilleurs choix.

 Philippe du Vignal

Du 13 au 22 mars, Théâtre Ouvert-Centre National des Dramaturgies Contemporaines, 159 avenue Gambetta, Paris (XX ème). T. : 01 42 55 55 50.

Comédie de Béthune-Centre Dramatique National (Pas-de-Calais), les 29 et 30 avril.

 Éditions Théâtre Ouvert pour Je pars deux fois et Théâtre et amitié et Éditions Esse Que pour La Table planétaire.

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