Festival Théâtres en mai à Dijon: Trust me for a While, conception et mise en scène d’Yngvild Aspeli
Festival Théâtres en mai à Dijon:
Trust me for a While, conception et mise en scène d’Yngvild Aspeli
Artiste récemment associée au Théâtre Dijon-Bourgogne, la metteuse en scène, actrice et marionnettiste norvégienne, directrice de la compagnie Plexus Polaire, fait depuis 2010 un remarquable travail visuel et introspectif autour de marionnettes à taille humaine. Elle crée des univers esthétiques singuliers, marqués par une imposante scénographie comme entre autres dans Signaux (2011), Maison de Poupée (2023).
Première en salle de ce nouveau spectacle, après une tournée dans les lycées, centres sociaux et maison d’arrêt en Bourgogne-Franche-Comté depuis janvier 2025. Cette forme courte de cinquante minutes, était destinée, à l’origine, à un public d’adolescents. Le spectacle se concentre sur le cœur du métier de marionnettiste à une échelle intimiste, avec une scénographie épurée. Yngvild Aspeli a fait appel à de jeunes interprètes, récemment diplômés de l’Ecole Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette à Charleville-Mézières où elle-même fut élève de 2005 à 2008..
Sur le plateau, trois structures sur roulettes avec des rideaux scintillants. Au centre, une valise à la verticale. Quand le public arrive, un chat-une marionnette très réaliste- apparait plusieurs fois et à différents endroits, nous scrutant et brandissant une pancarte où est écrit: Applaudissements. Puis entre le ventriloque Pédro Hermelin Vélez avec sa marionnette Terry. Il explique comment elle fonctionne dans une mise en abyme et « un rationalisme merdique qui tue l’illusion », comme le dit Terry qui a du répondant. Cela donne lieu à des situations cocasses où la marionnette demande à son maître de la gratter à l’intérieur de son corps, en lui retirant la tête… Crise existentielle ! La marionnette prend alors conscience de son existence et a peur ! Son maître ne croit pas en elle. Terry lui demande de conserver une ou deux illusions dans ce triste monde, de lui faire confiance et commence à chanter une Trust me for a While.
Terry prend alors de plus en plus d’autonomie jusqu’à s’animer et à parler tout seul sans l’aide de Pédro, lequel prend peur et lui tape violemment la tête contre la valise : Terry a le crâne ouvert ! Une vision à la fois de peur et de comique). Malgré la pose d’un bandage, la marionnette meurt mais reprend vie en bousculant l’espace-temps, avec des questions sur la vraie réalité des choses : «Il n’y a pas de public, tout comme moi… Peut-être la réalité n’est-elle qu’une illusion? »
Sur une musique angoissante, la scénographie change et les trois structures bougent les unes devant les autres et suivent des tableaux où la marionnette disparait et attaque à plusieurs reprises le ventriloque dans de remarquables auto-manipulations.Pédro, ensanglanté, tache les rideaux. Terry surgit avec un couteau mais la tête et la main dissociées dans l’espace. On s’aperçoit alors que ce n’est pas la marionnette qui tient le couteau prêt à égorger son maître mais lui-même, dans une vision d’épouvante.
La marionnette, enfermée dans la valise, en ressort mais à taille humaine (une comédienne habillée comme Terry et portant un masque). Très dérangeante, elle commence à faire d’étranges bruitages et chante à nouveau Trust me for a While. Pendant cela, Pédro se fait attaquer par le chat qui lui mord et lui griffe le visage. Il finit par l’étrangler et le met dans la valise. Terry, grandeur nature, demande alors si le chat est vivant ou mort ? Les deux, répond-t-il.
Les structures se mettent à bouger et Terry assomme Pédro et le met dans la valise,. « On va voir qui est la marionnette maintenant!» Les rôles s’inversent alors et Pédro apparait avec un corps minuscule semblable à celui d’une poupée et deux grosses mains (en fait celles de Terry) le maltraitent. Les structures bougent à nouveau et le chat qu’on voit de dos et à la taille disproportionnée, remue la queue et est caressé par les grosses mains de Terry.La scénographie change une dernière fois : les mains géantes parcourent les rideaux puis Pédro (à taille humaine) est dans la valise et Terry ( une marionnette) dessus.
Le chat (qui a repris sa taille normale) brandit un panneau avec le mot : Fin. Un retour définitif, a fin du cauchemar ? Ici, à la différence de ses grosses productions, Yngvild Aspeli se concentre sur la figure du double, entre un ventriloque et sa marionnette, un marionnettiste et sa poupée. La metteuse en scène a simplifié le dispositif technique, mais aussi les apparences avec « un magicien raté (d’où une technique volontairement approximative en ventriloquie) et un personnage possédé armé d’un couteau ».
Dans ce spectacle, l’étrange et dérangeant Terry a un passé trouble et va prendre le contrôle de son maître. Yngvild Aspelichoisi de traiter le côté maléfique et horrible de la dualité intrinsèque à l’interprétation où la schizophrénie peut amener à la folie meurtrière: «Il y a quelque chose d’assez terrifiant, dit-elle, et en même temps d’irrésistible, avec une marionnette ventriloque. La représentation humaine, très reconnaissable et pourtant loin d’être réaliste et cette marionnette est l’incarnation de notre peur la plus forte et la plus fondamentale : celle de l’innocence cachant l’horreur.
Cette créatrice s’intéresse particulièrement à l’utilisation d’un mannequin ventriloque pouvant incarner la folie. « Pour être propulsé directement au centre désordonné, fou et fascinant de l’esprit humain (…), une bataille interne avec soi-même, sans être totalement soi-même. Une partie de soi que l’on peut contrôler – jusqu’à ce qu’elle nous contrôle tout à coup. »
Ce spectacle renvoie à des films comme Magic (1978) de Richard Attenborough avec un ventriloque psychotique et surtout The Ventriloquist’s Dummy, la partie réalisée par Alberto Cavalcanti, d’un film à sketchs de Dead of Night (1945). Avec Maxwell Frere, un ventriloque dont la marionnette tend à s’autonomiser un peu trop et accuse un autre ventriloque, d’encourager cette révolte. La dimension surnaturelle et psychotique du film en fait un modèle du genre.
Dans L’Attrait des ventriloques, Erik Bullot décrypte les enjeux dramatiques du ventriloque et de sa marionnette à travers une judicieuse sélection de films qui renvoient souvent à des troubles profonds et tragiques comme la schizophrénie, la possession ou le transfert de personnalité dans des récits dramatiques, fantastiques et horrifiants.
La metteuse en scène crée des effets temporels, ellipses, apparitions et disparitions, avec une économie remarquable du décor et une utilisation judicieuse de la bande son et de la lumière. Encore une réussite pour Yngvild Aspeli.. Avec ce format inédit où elle joue subtilement sur les archétypes avec une forme à la fois populaire et spectaculaire, elle questionne notre libre-arbitre, et nos décisions individuelles constamment manipulées.
Sébastien Bazou
Spectacle vu le 23 mai, à la Minoterie, Dijon ( Côte-d’Or)
Biennale internationale des arts de la Marionnette au Mouffetard, Paris (V ème), les 27 et 28 mai.
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