Clap de fin au Théâtre de l’Unité!

Clap de fin au Théâtre de l’Unité!

Nous reviendrons cet été sur ce que fut l’aventure exceptionnelle du Théâtre de l’Unité créé en 68 par Hervée de Lafond et Jacques Livchine. Méprisé par les institutions et cordialement détesté par nombre d’autres compagnies, elles, bien en cour.  Ils ont quand même réussi à jouer partout en France et dans le monde entier (deux fois dans le in d’Avignon avec de merveilleux spectacles de rue et en salle. Et ils ont dirigé la Scène Nationale de Montbéliard pendant neuf ans.

©x Jacques Livchine, Hervée de Lafond et Claude Acquart leur scénographe il y a quelques années

©x Jacques Livchine, Hervée de Lafond et Claude Acquart leur scénographe il y a quelques années

Mais, sous le règne de Stanislas Nordey au Théâtre National de Strasbourg, lui-même ni un de ses collaborateurs ne s’est jamais déplacé pour aller jusqu’à Audincourt (le voyage jusqu’à Montbéliard dure environ une  heure et demi!) ou ailleurs, voir un des spectacles du Théâtre de l’Unité et éventuellement le programmer. Pourtant, Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont toujours su créer des spectacles populaires au meilleur sens du terme avec une rare exigence artistique comme, entre autres, leur Kapouchnik, ce cabaret qui, à Audincourt, a connu plus de cent trente éditions mensuelles!  Ouvert à tous sur réservation et  chacun à la sortie donne ce qu’il veut.
Retenu en province pour raisons familiales, nous n’avons pu y assister mais Jean Couturier vous racontera demain ce que fut cette dernière Nuit unique, une autre forme de cabaret qui dure toute une nuit. Créée il y a huit ans déjà au festival d’Aurillac et dont nous vous avions rendu compte (voir Le Théâtre du Blog).

« Souvent, nous nous disons, là on n’ira pas plus loin, c’est fini et pourtant à chaque fois, nous repartons » voulaient croire Hervée de Lafond et Jacques Livchine… Mais hier, ce fut la der des der-forcément très émouvante pour le public et pour ces combattants exemplaires qui n’ont jamais  ménagé les puissants avec des spectacles magistralement décalés, souvent crus mais sans aucune vulgarité. Oui, le Théâtre de l’Unité a bien mérité du théâtre contemporain et sans lui, manquerait une palette haute en couleurs.
 » Les souvenirs sont nos forces, disait Victor Hugo. Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates, comme on allume des flambeaux.” Oui, cela fait du bien de se remémorer ces spectacles que nous avons presque tous vus. Aucun mauvais souvenir, même d’un joué en lointaine banlieue parisienne,  inodore et franchement raté, de l’avis même de leurs auteurs. 

Mais ces « métastasés, exténués et de plus de quatre-vingt ans », comme ils le disent eux-même, veulent passer la main à trois collaborateurs, aidés en cela par Martial Bourquin, le maire exemplaire d’Audincourt qui les a toujours aidés. Cette fabrique de théâtre a une belle salle de répétitions,  des bureaux et une merveilleuse grande salle à manger…
Le Théâtre de l’Unité appartient à l’histoire du théâtre contemporain mais souvent aussi à celle des critiques qui l’ont soutenu. Sa dernière création que nous avions pu voir, se passait à l’automne dernier, malgré une météo exécrable dans un ancien théâtre romain…Une adaptation très réussie de L’Assemblée des femmes d’Aristophane, mise en scène par Hervée de Lafond.  Et la toute simple promenade Rimbaud qui l’avait précédée, était aussi une réussite… Et les Ruches, un atelier de formation annuel pour les jeunes, est  un beau succès
Nous souhaitons le meilleur à Hervée de Lafond comme à Jacques Livchine et à ceux auxquels ils ont remis les clés de leur cher Théâtre de l’Unité. A très vite donc, pour un feuilleton sur leur aventure théâtrale: “Les souvenirs d’un homme constituent, disait Adlous Huxley,  sa propre bibliothèque.” Mais  il en aussi commune à tous ceux qui ont vu pendant plus d’un demi-siècle, ses créations. A chaque fois que nous en avons parlé dans une conférence, le public qui regardait des extraits de film ou des photos, des spectacles de l’Unité était sidéré par un mélange d’audace et d’humour cinglant… et cuisiné avec la plus grande rigueur. Un grand merci à Hervée de Lafond et Jacques Livchine pour ce qu’ils auront apporté au théâtre. On attend celui de madame Rachida Dati… Que ceux qui l’ont entendu, nous écrivent.

Philippe du Vignal

Un témoignage de Fred Fort, compagnon de route de la compagnie Annibal et ses éléphants, et de L’Oeil du Baobab

« Nous jouons dans la rue, parce que dans les théâtres, il fait froid. » dit Jacques Livchine, metteur en scène ou plutôt metteur en songes, comme il aime se définir. La météo de cette nuit du samedi 28 juin lui a donné tort. Ce qui ne le perturbe en rien: « Je ne suis pas toujours d’accord avec moi-même. » Il faisait un bon 30° à l’Avant-Seine de Colombes et cette chaleur donnait un air de plage d’été à la scène où matelas et transats pour le public encadraient un couloir réservé aux artistes, hautement surveillé par Hervée de Lafond qui alpagua le premier spectateur qui osa s’y aventurer, avec juste ce qu’il faut de tendresse et moquerie pour gagner la complicité de tous.

Passeront de vingt-trois heures à six heures du matin, des scènes, chansons, chorégraphies et carabistouilles comme seul, le Théâtre de l’Unité  peut se permettre de le faire, en jouant avec l’instant présent, l’ici et maintenant. Avec le même métier et la même  facilité, quand il revisite L’Avare de Molière ou un texte de Blaise Cendrars… Allongé sur les matelas ou calé dans les transats, le public était venu avec  couvertures (qui s’avérèrent bien inutiles par cette canicule), oreillers, gourdes, vêtements de rechange…Ce qui évoqua pour Jacques Livchine, un groupe de réfugiés.
Réfugiés? C’est bien ce que nous étions:  réfugiés du rationnel, réfugiés de l’habituel, réfugiés du déjà-vu: « Avec le Théâtre de l’Unité, c’est toujours autre chose! »Et cet autre chose qui pouvait ressembler à une performance, était en fait un voyage en train. Un souvenir du Transsibérien qu’Hervée et Jacques  empruntèrent autrefois, juste avec leurs instruments de musique. Souvenirs aussi des origines de Jacques dont les parents quittèrent Odessa en 1923. Une bande-son récurrente d’un bruit de locomotive avec de la fumée recouvrant souvent le plateau et enrobant les artistes du manteau évanescent que sont les souvenirs personnels et chansons que l’on a entendues autrefois, à jamais gravées dans nos mémoires… Elles nous rappellent des jours heureux (et on les reprend en chœur) ou des jours plus sombres où se mêlent Jacques Brel et Barbara, ombres furtives le long du grand couloir.

Un voyage, ponctué d’heure en heure, par les grands mystères de l’humanité, le rêve, l’amour, le cauchemar, la mort…Et c’est la grande force et l’étrange beauté de cette Nuit unique où se télescopent la mémoire intime et la vie réelle de chaque artiste, avec les textes d’auteurs judicieusement choisis, comme ceux de Marcel Proust, Henri Michaux, avec Boris Vian en dessous, et Anton Tchekhov, naturellement… Hervée de Lafond  nous parle d’un voyage au Viet nam, pays de sa naissance et Jacques ressuscite son père, pour une énième et bienveillante engueulade…
Fabrice Denys,  qui aimerait en placer une, prend une guitare pour chanter de vieux tubes italiens, alors qu’il vient de poser sa contrebasse, pour accompagner Catherine Fornal au violoncelle. Puis Ludo Estebeguy nous livre son histoire d’amour avec une «carte postale ». Un instant de liberté totale de parole dont chaque interprète s’accapare pour échanger le bonheur d’être là avec nous, cette nuit-là.Puis Léonor Stirman et Mélanie Colin-Cremonesi se remettent au piano.  Julie Cazalas devient Bérénice et régulièrement, Charlotte Maingé nous rappelle avec son corps, tout ce qui se joue, à mesure que nous nous enfonçons dans cette  nuit unique. Six  heures de total abandon à une extrême poésie et à l’humour de l’immédiat. Pas une suite de vignettes mais un paysage qui défile, visuel, sonore, mémoriel, poétique, absurde parfois.  Le public ne s’y trompe pas, même après les fulgurances d’excellents artistes qui chantent aussi bien qu’ils dansent et qui jouent avec profondeur et légèreté. Mais ici, pas d’applaudissements comme après les numéros dans un cabaret. Nous savons tous que c’est une étape du voyage qui prendra fin après les six heures promises. 

Un  très long voyage… Marie Leila Sekri demandant régulièrement à Jacques : « C’est encore loin , Montmartre? » Six heures qui peuvent sembler longues mais on peut dormir et manger. Hervée de Lafond nous ramène systématiquement vers Hanoï et la baie d’Along et en profite pour offrir des nems. Jacques Livchine, lui,  revient toujours vers Odessa, Léon Tolstoï, Piotr Tchaïkovski…  Et fait chauffer des blinis qu’il nous sert avec un petit verre de vodka. Mais inexorablement, la locomotive ralentit… Tous les acteurs voudraient encore chanter, danser, rire avec le public mais aucun d’eux n’arrive à dire le mot de la fin! Et se mettre en place pour les saluts leur semble impossible.  Le public voudrait lui aussi que ce voyage dure…

© Quesemand

© Quesemand   Hervée de Lafond à la fin de cette Nuit unique

Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Hervée et Jacques,  quatre-vingt deux ans chacun, l’ont prouvé une dernière fois, ce samedi 28 juin avec cette dernière Nuit unique et la dernière représentation du Théâtre de l’Unité! Le public, debout, applaudit très longuement et personne ne veut quitter le train. Assise sur un tabouret, Hervée est remplie d’une énorme émotion, comme si elle portait la somme de toutes celles qu’elle a suscitées depuis soixante ans d’Unité. Les yeux commencent à se mouiller mais après quelques minutes, elle fait arrêter ce fracas de gratitude…
Elle sent bien que sinon, cela ne s’arrêterait pas. Ce n’est plus cette nuit qui est unique mais aussi ce moment où l’on doit se séparer -et définitivement- de tout ce qui s’est joué entre le public et cette compagnie sur plusieurs décennies. et que l’on essaye de retenir  en tapant dans ses mains. Pour faire fi de tout cela, le cœur sûrement trop gros, elle donne au public les consignes de rangement: plier les transats et rouler les matelas…pour toujours. Nous ne réfugierons plus, loin de la bêtise et de la fureur du monde, dans les nuits chaudes et bouleversantes du Théâtre de l’Unité….

Fred Fort, compagnon de route des compagnies Annibal et ses Éléphants, et de L’Oeil du Baobab.
 
*L’Avant-Seine de Colombes est l’un des rares théâtres municipaux à programmer des spectacles créés dans un espace public. Chaque année, Samia Doukali se rend en juillet au festival Chalon dans la rue et en rapporte des pépites. Le public a ainsi découvert Opéra Pagaïe, La Française de Comptage, le Théâtre de l’Unité, le Groupe Berthe, Bitonio, Nicolas Turon,… Et  la saison prochaine, viendront, entre autres, Margo Chou, Typhus Bronx, la compagnie Opus…

 


Archive pour juin, 2025

Journée à 35°, je me prélasse…

Journée à 35 °, je me prélasse…Je me dis que cela fait presque vingt ans que, tous les samedis, je philosophe sur l’état du monde et par conséquent, sur mon état. A 12 h 45, j’ai presque une sensation de douceur de vivre… Mais en ai-je le droit? Cela continue Gaza et l’étouffement, l’Ukraine, le Soudan… et mon impuissance totale. Et puis, cela y est, Israël bombarde l’Iran! Que penser de tout cela ? Les mollahs promettent de détruire Israël, aussitôt qu’ils auront l’arme nucléaire… Au moins, c’est clair.

© Phil Lovy Jacques Livchine joue Donald Trump au Kapouchnik

© Phil Lovy Jacques Livchine en Donald Trump au dernier Kapouchnik

Mon entourage de tous les jours est indifférent. Rien à foutre, disent-ils, c’est pas chez nous, on ne sait même pas où est l’Iran…  Les j’m’en-fichistes, est le parti le plus important en France…
Les élections européennes ou municipales, rien à foutre! Une possible dissolution  du gouvernement, rien à foutre… Et quand un Arabe ou un migrant tue quelqu’un, leur haine envers les étrangers monte.
Mais quand une jeune surveillante est assassinée par Julien, un jeune blanc de quatorze ans, ils disent: c’est malheureux mais c’est la vie, et cela n’empêchera pas nos salades de pousser.

Sociologue amateur, je connais tous les clivages. Pascal Praud, Hanouna, ça leur plait. Mais France Inter et le service public, Quotidien de Yann Barthes, rien à foutre, c’est pas pour eux. Télé 7 jours, oui, mais pas Télérama. Le Kapouchnik, notre cabaret mensuel, certains j’m’en-fichistes y viennent mais surtout pour rire. Il y a en a un- on se connait par chiens interposés- m’a avoué : c’est mon seul journal chaque mois…

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).

 
 

  

 
 
 
 
 

Festival d’Avignon Alexeï et Yulia, texte et mise en scène de Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart

Festival d’Avignon

Alexeï et Yulia, texte et mise en scène de  Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart

©x

©x  Alexeï Navalny en 2024.

L’avocat Alexeï Navalny, né en 76 à Moscou et mort en février 2024 au centre pénitentiaire de Kharp,  était un militant anticorruption et un des principaux opposants à Vladimir Poutine. Sorti de dix-huit jours de coma après avoir été empoisonné au Novitchok à Berlin par une  police secrète russe… Il estimera être de son devoir de rentrer à Moscou: « J’ai décidé de ne plus avoir peur. » Sa femme essaye de l’en dissuader. Faut-il aller affronter le danger avec le risque presque certain de se faire emprisonner, voire assassiné, ou bien résister en exil avec, aussi le risque d’un nouvel assassinat?

Sabrina Kouroughli et GaëtanVassart ont imaginé la dernière nuit de ce couple très soudé par les épreuves mais qui va être séparé, peut-être à jamais. Ce texte a été inspiré entre autres par Limonov d’Emmanuel Carrère, Femme non-rééducable (Anna Politovaskaïa) de Stéfano Massini , et des documentaires de France 2 et Arte sur le parcours d’Alexeï et Yulia Navalny, Patriote d’Alexeï Navalny, L’homme qui défie Poutine et des articles parus  dans Lemonde.fr  Olga Mikhaïlova, un destin russe dans l’ombre d’Alexeï Navalny. Et un autre dans Mediapart où son avocate regrette de n’avoir pas réussi à retenir Alexeï…

©Aglaé Bory

©Aglaé Bory  Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart

« L’idée de ce spectacle est née à la lecture du Journal de prison d’Alexeï Navalny, disent Gaëtan Vassart et Sabrina Kouroughli. Il y évoque avec émotion la confiscation régulière de ses écrits et regrette la perte d’un texte sur une conversation avec Yulia, la veille de son retour en Russie. Il disait n’être jamais parvenu à retrouver l’inspiration à force d’être surveillé, empêché, censuré. Ce récit manquant, effacé par la violence du régime, nous l’avons rêvé à sa place. En recréant ce dialogue interdit, nous avons voulu faire entendre ce que le Pouvoir a tenté de réduire au silence. Faire parler ce vide. «  

Il s’agit donc pour ce couple de porter à la scène mais aussi de jouer un moment crucial de la vie de cet autre couple que formaient Alexeï et Yulia. Quelle soit la décision prise par lui, pour «faire entendre un dialogue d’amour et de courage », et «raconter l’intime et le politique dans un même souffle ». C’est la dernière nuit à Berlin avant le retour à Moscou et elle essaye entre colère et tendresse, de le retenir… Mais devant sa ténacité, elle prendra la décision de partir avec celui qu’elle aime, tout en sachant qu’au moins mal, elle pourra juste le soutenir mais que, de toute façon, il sera arrêté… Ils vont rejouer ce qu’ils ont vécu : empoisonnement, procès, séparation et lutte au quotidien.

Une scénographie minimaliste avec un sol-miroir et quelques tubes fluo blanc verticaux. Dans le fond, un long banc en bois avec, posée dessus, une mauvaise couverture soigneusement pliée comme dans les casernes ou établissements pénitentiaires. Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart, entre récit et narration mais loin-et heureusement- d’un théâtre documentaire, incarnent cette femme déterminée à faire l’impossible et cet homme lucide et courageux qui sait ce qu’il risque, après la tentative d’assassinat dont il a été victime, s’il remet les pieds à Moscou. Ils tiennent tous les deux et réciproquement: le régime peut éliminer leur couple à tout moment et à jamais. Que peuvent-il face à un président qui a, sur eux, pouvoir de vie et de mort ? 

Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart avaient écrit et créé Toni Musulin en 2014 dans ce même Théâtre des Halles: l’histoire d’un convoyeur de fonds qui s’était emparé seul d’environ onze millions d’euros sans violence ni arme. «Une manière disent-ils, d’interroger la marginalité, la désobéissance, la frontière entre légende et réalité. »Ici, aux meilleurs moments, ces auteurs et metteurs en scène arrivent à hisser Alexei Navalny au rang de mythe contemporain,  celui d’un homme prêt à sacrifier son amour et sa vie pour mener un combat exemplaire qu’il juge indispensable à la Russie contre un pouvoir dictatorial.
Présence et jeu impeccable, mis en scène d’une sobriété indispensable, bel accompagnement de chansons de Vladimir Vyssotski, acteur, poète et chanteur qui incarna une forme de dissidence populaire  jusqu’à sa mort en 1980 et Perfect day de Lou Reed dont  certaines chansons ont accompagné les moments les plus douloureux des Navalny, notamment pendant le coma d’Alexeï. Ce récit/dialogue fonctionne bien, même si le texte marque le pas quand il est arrêté à un des aéroports de Moscou… Il faudrait sans doute revoir la fin…Même si le spectacle se clôt par une belle image:
 des seins nus avec les couleurs de l’Ukraine peintes sur le corps, et une couronne de roses rouges dans les cheveux.

Les services de Vladimir Poutine se foutent complètement de ce court spectacle qui est sans doute le premier créé sur la vie d’Alexei Navalny dans le premier festival de théâtre au monde. Il ne changera malheureusement pas le cours de l’Histoire mais a le grand mérite d’être une piqûre de rappel surtout en ces temps troublés que nous connaissons et de ne pas faire oublier l’action de ce résistant courageux et de son épouse, figure politique qui s’exprime devant les plus hautes instances internationales et qui, l’an passé, a été nommée présidente de la Human Rights Foundation. Oui, le théâtre peut aussi servir à cela…

Philippe du Vignal

Spectacle vu en avant-première au Carreau du Temple, Paris.

Du 5 au 26 juillet, relâche les mercredis 9, 16 et 23 juillet, Théâtre des Halles, 4 rue Noël Biret, Avignon (Vaucluse). T. :  04 32 76 24 51.

Je n’ai pas lu Foucault, texte de Céline Caussimon, mise en scène de Sophie Gubri

Je n’ai pas lu Foucault, texte de Céline Caussimon, mise en scène de Sophie Gubri

Un titre un peu ironique…En milieu carcéral, ce n’est jamais facile d’animer un atelier-théâtre ou danse.  Toujours sans grands moyens ni beaucoup de temps ni d’espace. Olivier Py, quand il était directeur du festival d’Avignon, avait quand même réussi à faire sortir quelques prisonniers pour aller jouer à l’extérieur… Quand on veut parler d’œuvres d’art, classiques, modernes voire contemporaines,  au moins, un projecteur et un ordinateur pouvant stocker en bonne définition des œuvres, cela suffit.  Mais comment ? Là, les choses se compliquent singulièrement et l’idée de cette actrice-chanteuse expérimentée: faire parler et écrire des taulards sur des toiles connues ou moins, se révèle d’une belle acuité et elle a fait cette expérience, de nombreuses fois dans les prisons pour  hommes et pour femmes en région parisienne.

©x

©x

Mais comment faire se rencontrer taulards et La Ronde  de nuit de Rembrandt,  Le Joueur de cartes de Georges de la Tour, La Chambre de Vincent van Gogh mais aussi plus près de nous, une œuvre d’Edward Hopper, ou non figurative de Jean-Michel Basquiat.
Peuvent-ils entrer dans l’univers d’un artiste et s’y « promener », comme ceux qui sont libres d’aller à un vernissage ou dans un musée? La réponse est oui et certains prisonniers font des rapprochements très justes.  L’un est fasciné par une poule noire, au centre d’une cour de ferme peinte par le jeune Gauguin…  Un autre-ce qui est plus étonnant, se dit proche d’une toile de Jean-Michel Basquiat, comme lui, d’origine africaine: « Le noir, c’est ma couleur preferer… Par ce que c’est mon coter sombre ». Bien entendu, il ne connaissait même pas son nom.
Regard précis, sensibilité,  associations…  Cela sonne juste: M : – « Ça, c’est africain ! » B : – « Africain ? Ah oui ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »M : – « Les couleurs …. »B : – « Les couleurs, c’est africain ? »- « C’est les couleurs d’un boubou… »- « Où tu vois un boubou ? »- « Non, c’est vrai, il n’y a pas de boubou. Il y a le chapeau… « - « Le chapeau ? C’est un boubou, le chapeau ? « - « Euh non, c’est plutôt mexicain… »- « Laissez-le dire, Madame, pour lui, l’Amérique latine et l’Afrique, c’est le même continent…  » –  » Non, j’ai pas dit que c’est le même continent. »- « Alors pourquoi tu dis que c’est africain ? »M. ne répond rien. Il part. Il est vexé. J’éteins Basquiat. M. a vu juste. Basquiat par ses origines et par sa peinture, réunit l’Afrique et l’Amérique latine. C’est le même continent. Oui.

Ici, le mot pédagogie a encore un sens: Céline Caussimon  commente et analyse avec humilité mais brillamment les œuvres, en allant à l’essentiel  et sans jamais s’attarder. Aucun bavardage inutile, aucun commentaire pédant et elle sait dialoguer avec ses jeunes interlocuteurs. - »Vous connaissez Cézanne, Madame ? » Il n’a pas dit Picasso, il n’a pas dit Van Gogh, non, Cézanne. Il n’y a aucun Cézanne dans les œuvres que je leur propose. Est-ce que je connais Cézanne ? Oui… Non. Je suis pas spécialiste !
Apparition du Tricheur de Georges de la TourComment ça a commencé ? Tout est parti de lui. Dans l’aile Sully, Musée du Louvre, je tombe sur lui. Je m’arrête. On est les yeux dans les yeux… Il a la grâce d’un danseur mais c’est un méchant, un tricheur. Je regarde la ligne des mains … Je suis les directions des regards. Cette zone blanche qui éblouit au centre. Lui, dans sa pose suspendue. Silence, que va-t-il se passer ?Je ne bouge pas… Je voudrais savoir la suite de l’histoire. Je suis au Louvre exceptionnellement. J’accompagne des personnes dites « éloignées de la culture ». Je suis comme le groupe que j’accompagne : je découvre.Économie du trait, cadrage resserré, l’ombre et la lumière pour raconter une intrigue. C’est une séquence de cinéma. Peinte par Georges de la Tour. En 1635. C’est simple de regarder la peinture. On peut tous le faire.

Mais Céline Caussimon est prudente:  « Nicolas Poussin, c’est un joli nom… (apparition du  Jugement de Salomon. ) Jugement de Salomon ! Trop de références. Vidéo Rembrandt : trop complexe. (disparition Jugement de Salomon et apparition de Saskia) On n’y entre pas aussi facilement que dans une partie de cartes avec tricheur. Est-ce la limite ?Est-ce qu’on peut être touché si on ne connait pas. Rembrandt ?… Comment regarde-t-on un Rembrandt, si on ne sait pas que c’est un Rembrandt ?  »

Nous sommes à Réau, quartier des femmes. Patricia, quarante ans, tout sourire :- « C’est fou, Madame, on s’aperçoit qu’on prend jamais le temps de regarder… Je vois des gens qui sont en convivialité. Je vois ces mêmes gens qui sont unis dans la même cause. Je vois une lumière qui éclaire au milieu d’eux. Je vois un homme qui joue du tambour. Je vois un homme qui est habillé en rouge avec un fusil. Je vois un chien. Je vois une femme qui essaie de se cacher. Je vois la vie. »L’enfermement non choisi peut-il favoriser une telle perspicacité? De quoi être troublé. Et c’est cela que nous transmet aussi avec intelligence Céline Caussimon. « J’ai voulu témoigner, dit-elle, de ces personnes en marge ( 86.000 aujourd’hui). Pour ne pas oublier qu’ils sont là, invisibles et juste à côté de nous. » Ce seul en scène est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’art et la prison… 

Le temps du spectacle (une heure) comme l’espace (une petite salle) doivent être à peu près similaires à ceux utilisés dans une prison. Et avec ce solo bien mis en scène par Sophie Gubri, l’actrice donne la parole à ces taulards dont nous ne saurons jamais rien mais aussi à des gardiens.  Un échange rare entre ce qu’on n’ose appeler une leçon d’histoire de l’art et ces exclus qui ont souvent une vision plus juste de l’art pictural, que bien des visiteurs encombrant les grandes expositions… Une pensée pour Jean-Roger Caussimon (1918-1985) excellent acteur et chanteur que nous avions vu autrefois au théâtre. Le papa de Céline aurait sans doute bien aimé ce spectacle que vous ne regretterez pas d’avoir vu.  

Philippe du Vignal 

Spectacle vu en avant-première à la S.A.C.D. , 43 rue Ballu, Paris (VIIIème).

Du 5 au 26 juillet à 10 h, La Factory,  45 rue des Teinturiers,  Avignon. T. : 09 74 74 64 90.

 

Écrits sur le théâtre de Vsevolod Meyerhold ( tome 1: (1891-1917)

Livres et revues

Écrits sur le théâtre de Vsevolod Meyerhold, tome I (1891-1917)

Béatrice Picon Vallin, directrice de recherches émérite au C.N.R.S., a traduit cette somme en quatre volumes. Soit plus plus de 1.500 page; la plus vaste édition en Europe à part la Russie. Parus à l’Âge d’homme et maintenant épuisés, ils sont essentiels pour analyser, donc mieux saisir les origines du théâtre moderne et contemporain,  de la mise en scène ou du jeu de l’acteur, de la création artistique mais aussi de la pédagogie. Cette nouvelle édition, revue et augmentée, est aussi plus riche en remarquables illustrations.

©x

©x

Cet immense créateur (1874-1940) sans qui le théâtre russe puis européen ne serait pas ce qu’il est actuellement, a tout réinventé: le jeu avec d’importants mouvements,; à une époque où, avant Jacques Copeau, les acteurs  jouaient le plus souvent face public, la scénographie très étudiée pour être un outil au service de l’acteur avec de nombreux praticables, l’introduction de vraies machines sur le plateau, un autre temps que celui indiqué par l’auteur, le recours au mime et à l’improvisation sur des thèmes empruntés à des pièces existantes, l’importance de la musique et des arts plastiques sur le plateau, notamment ce qui concerne  le grotesque, le « balagan », théâtre de foire comme source d’inspiration, l’usage du masque, la participation du public au spectacle. En 1918, il est aussi le premier à avoir organisé un enseignement de la mise en scène…  Encore une fois tout ce qui a été le théâtre du XX ème siècle avait déjà été pensé par Meyerhold, ce qui rend ces textes aussi étonnamment d’actualité.

Ce livre est le premier de la réédition en quatre volumes. Dans une longue préface qui est plutôt un livre en soi documenté, Béatrice Picon-Vallin, spécialiste reconnue de Meyerhold,  montre avec l’intelligence des arts de la scène et la grande rigueur qu’on lui connait, le parcours du metteur en scène de 1891 à 1917 qui a toujours mis la recherche au centre de ses préoccupations. Et il y a de très nombreuses et émouvantes photos de ses spectacles, en particulier de La Mouette au Théâtre d’Art ( 1898), avec lui-même dans le rôle de Treplev.
Quant aux textes réunis, ils sont de valeur inégale mais tous intéressants:  entre autres, un récit de son voyage à Paris que lui fait découvrir Guillaume Apollinaire: l’architecture ancienne, le cirque Médrano… mais il n’aime guère les cabarets devenue selon lui « le domaine de tous les bourgeois »sauf un : espagnol. 
On ne peut tout citer mais il y a aussi des extraits de son Journal de 1907 à 1912. La Baraque de foire (1914) où Meyerhold réfléchit sur ce que peut être le travail de l’acteur nouveau. On le sent déjà obsédé par l’envie de mettre en place un jeu physique-la fameuse bio-mécanique- « sans réalisme, ni psychologisme » et  d’une scénographie qui doit beaucoup au constructivisme…
Il y a un ensemble de courts textes tout à fait passionnants sur la préparation avec Golovine du Bal masqué de Lermontov qu’il voit comme  un des piliers du théâtre russe avec Nicolas Gogol. Il y a enfin des analyses  très fines sur le cinéma où le metteur en scène étudie le jeu de l’acteur, différent de celui sur un plateau. On oublie souvent qu’Eisenstein fut son élève et son assistant-metteur en scène…
Ce livre est complété par un ensemble de notes où Béatrice Picon-Vallin a regroupé des informations très utiles sur les mises en scène de celui qui fut l’ami de Tchekhov et bien sûr, un index.
Que ces presque six cent pages ne vous fassent pas peur: interlignage des textes soigné et mise en page très bien réalisée… Ce livre est tout à fait passionnant pour ceux de nos lecteurs qui connaissent ou pas bien le travail de Meyerhold ou ceux, notamment les élèves comédiens et/ou metteurs en scène qui veulent le découvrir. Et d’un prix tout à fait abordable.

Philippe du Vignal

Le livre vient de paraître aux éditions Deuxième Epoque. 30,00 €. 

Intervention d’Angélica Lidell à la remise du Prix de la Critique (Théâtre, Musique et Danse) pour la saison 2024-2025.

Intervention d’Angélica Lidell à la remise du Prix de la Critique (Théâtre, Musique et Danse) pour la saison 2024-2025

Dämon, El funeral de Bergman, texte et mise en scène d’Angélica Liddell (Espagne) a obtenu le prix du meilleur spectacle théâtral étranger (ex-aequo avec Quatre murs et un toit, d’après des extraits de Bertolt Brecht, adaptation et mise en scène de Lina Majdalanie et Rabih Mroué (Liban/Allemagne).
Au dernier festival d’Avignon, (voir Le Théâtre du Blog), Angelica Lidell avait cité des extraits de leurs articles pas très élogieux et insulté sur scène nos collègues Fabienne Darge du Monde. Armelle Héliot de France Inter et Stéphane Capron de Scèneweb qui avait porté plainte  et demandé que les insultes soient retirées: elle avait joué sur son nom de famille Capron: “cabrón” (“connard” en espagnol), puis pour faire bonne mesure, l’avait traité d »enculé” et “trou du cul « .
« Une artiste peut dire ce qui lui plaît sur un plateau de théâtre, avait-il remarqué mais il me semble que la limite à la liberté d’expression demeure le respect des autres. Rien ne justifie cette outrance. Je n’ai jamais insulté quiconque en exerçant mon métier.”Tiago Rodrigues, directeur du festival rappela, lui, que « l
es propos portés sur scène dans le cadre d’un projet artistique ne peuvent être considérés comme une position du festival qui n’a pas à interférer avec l’intégrité des œuvres présentées.” Angélica Liddell a visiblement des comptes à régler avec les critiques, avait réaffirmé sa haine envers eux mais  ici, elle a longuement remercié dans une courte  intervention ceux qui étaient présents à cette soixante-deuxième remise de prix…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

«Je remercie d’abord les quarante figurants de la partie centrale du spectacle qui a eu lieu dans la Cour d’Honneur, en particulier, ceux âgés en fauteuil roulant avec qui nous avons initié une vraie histoire d’amour. Nous avons tous été unis dans une passion assez complexe.
Je remercie le Syndicat de la critique pour cette reconnaissance qui est la plus belle récompense que Dämon pouvait recevoir. Ce prix redonne de la complexité aux arts: c’est un prix donné à la pensée, à la dialectique, aux conflits, aux passions et à l’adversaire: l’art n’est rien, sans un adversaire.
Je voudrais aussi penser aussi que la beauté a été récompensée. Je viens d’une génération punk. Je viens d’un endroit où il était possible de chanter avec une seringue plantée dans le cou, d’ insulter, cracher et uriner en public. Je viens d’une génération qui voulait détruire le monde et surtout s’autodétruire et où la folie était au cœur de la création. Le beau était violent, et le violent était beau. Je crois que cette liberté , cette sauvagerie esthétique et cet excès ne doivent pas être perdus!
Je suis un samouraï et me battrai jusqu’à la mort qui sera toujours au centre de ma vie. Et c’est inséparable de ma carrière folle dans la défense de l’art. « La culture, a dit Pier Paolo Pasolini, est une résistance à la distraction.» Merci au festival d’Avignon et au théâtre de l’Odéon qui sont mes maisons bien aimées en France. Et merci de m’avoir permis de recueillir les particules d’un génie: je n’ai été qu’une fiancée, sous l’immense influence d’Ingmar Bergman. Je remercie ceux qui, le jour de la première, à Avignon, ont ovationné la pièce debout et m’ont félicitée. Mais je remercie ceux qui, le lendemain, m’ont tourné le dos, ont refusé de me saluer, m’ont refusé la parole, ont changé de trottoir… Ils ont décidé de me nuire, ils m’ont méprisé, en pénalisant un acte artistique. Je les remercie, parce que l’Art défend la liberté de tous. Merci. »

 Jean Couturier

 

Souvenirs d’un jeune homme de Gaspard Cuillé et Benjamin Romieux, d’après La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique et En Marge du théâtre de Jean Anouilh, mise en scène Emmanuel Gaury

Souvenirs d’un jeune homme de Gaspard Cuillé et Benjamin Romieux, d’après La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique et En Marge du théâtre de Jean Anouilh, mise en scène Emmanuel Gaury

©x Jean Anouilh en 1940

©x Jean Anouilh en 1940

Qui connaît encore, parmi les jeunes acteurs et metteurs en scène, cet auteur disparu en 1987 ? Jean Anouilh publie la même année juste avant de mourir La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique, un livre de souvenirs. Ce jeune Bordelais débarqué à Paris, ne connaissait rien au théâtre mais rencontre  Jean-Louis Barrault au lycée Chaptal,  Jean Giraudoux en 1928 à la comédie des Champs-Élysées où se jouait Siegfried. Il lit Paul ClaudelLuigi PirandelloGeorge Bernard Shaw. Il y a pire école pour un futur dramaturge…

Jean Anouilh travaille quelques semaines au bureau des réclamations des Grands Magasins du Louvre, puis deux ans à l’agence de publicité Étienne Damour, chargé de trouver des slogans pour vendre des instruments ménagers et y rencontre des poètes comme Jacques PrévertGeorges Neveux mais aussi Paul Grimault,  et Jean Aurenche, futurs réalisateurs de cinéma. Mais il a déjà l’envie d’écrire pour le théâtre et en 1932, Jean Anouilh fait représenter sa première pièce, Humulus le muet, écrite avec Jean Aurenche. Echec.
Mais il propose 
L’Hermine à Pierre Fresnay qui veut la jouer et la crée au Théâtre de l’Œuvre avec 90 représentations ! Inespéré pour un auteur inconnu… L’adaptation au cinéma lui procure un peu d’argent et il peut faire déménager ses parents «vers la banlieue de leurs rêves »
Il offre
 ensuite Le Voyageur sans bagage à Louis Jouvet dont il était devenu le secrétaire général quand le grand metteur en scène dirigeait la Comédie des Champs-Elysées,. Mais les rapports étaient difficiles entre eux… Louis Jouvet laissa traîner et finalement, Jean Anouilh donne le manuscrit à Georges Pitoeff. « il me dit simplement qu’il allait monter ma pièce de suite. Puis, il me fit asseoir et se mit à me la raconter… J’étais jeune, je ricanais (intérieurement) pensant que j’avais de bonnes raisons de la connaître. Je me trompais. Je m’étais contenté de l’écrire, avec lui, je la découvrais… (…) Ce pauvre venait de me faire un cadeau princier : il venait de me donner le théâtre. »
Grand succès
avec cent-quatre vingt dix représentations ! Ce dont le pauvre et jeune auteur devenu tout à coup célèbre lui fut éternellement reconnaissant. En 40, c’est la guerre, Jean Anouilh est mobilisé et affecté à Auxerre, comme secrétaire d’un commandant. Fait prisonnier en juin, il est libéré grâce à l’oubli d’un tampon sur son livret militaire et fait croire à son arrestation comme civil. Jean Anouilh rejoint alors à Paris, sa femme et son bébé.

©x

©x

En 40 Le Bal des voleurs est repris par André Barsacq au théâtre de l’Atelier puis suivent deux nouveaux succès avec Léocadia, mise en scène de Pierre Fresnay et Le Rendez-vous de Senlis, dans ce même théâtre et toujours par André Barsacq. Chacune avec environ 170 représentations ! Très rare aujourd’hui.
Jean Anouilh raconte très bien la tragédie que fut l’invasion des troupes allemandes et l’exode des civils vers le Sud de la France. À l’été 1941, avec sa femme, ils se réfugient dans le Béarn où il travaillera à Eurydice. Ils protègent Mila, juive d’origine russe et femme d’André Barsacq et l’hébergeront plusieurs mois à leur retour à Paris.
Il fait jouer Eurydice inspirée par le célèbre mythe, une pièce qu’a mise en scène Emmanuel Gaury ici même (voir Le Théâtre du Blog). Puis en 44 donc pendant l’occupation allemande, une Antigone jouée avec grand succès. Suivirent plus tard, des comédies comme entre autres, Pauvre Bitos… Mais connu pour avoir flirté avec l’extrême droite-peut-être est-ce la raison- il n’a jamais ou très peu été joué dans les théâtres et centres dramatiques nationaux. Mais depuis quelques années, son théâtre est de nouveau mis en scène mais toujours dans les théâtres privés.
« Dans ce recueil sous-titré : Souvenirs d’un jeune homme, Jean Anouilh jette surtout un regard tendre et amusé sur ses débuts d’auteur sans le sou, dit le metteur en scène. Ces textes que nous marions à des pensées trouvées dans un autre recueil d’Anouilh, En marge du théâtre, n’ont jamais été portés à la scène. Ils racontent tous l’itinéraire d’un homme qui s’est trouvé en passant de la plume à la scène. »

Sur le plateau, une petite table, une lampe, quelques livres. C’est toute la vie d’un homme qui défile devant nous et les deux anciens élèves de Jean-Laurent Cochet, nous livrent avec plaisir et une impeccable diction, cette tranche d’histoire du théâtre. Le public, pas très jeune qui visiblement a fréquenté l’œuvre de Jean Anouilh, est réjoui, en entendant ces jeunes acteurs s’emparer de l’histoire de celui qui a toujours été en marge, qui n’a rien fait pour se rendre sympathique… Mais dont les comédies, bizarrement, ressurgissent ces derniers temps…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 7 juillet, Théâtre de Poche-Montparnasse, 53 boulevard du Montparnasse, Paris T. : 01 45 44 50 21.

 

1664, conception et interprétation d’Hortense Bellhôte


1664, conception et interprétation d’Hortense Bellhôte

Elle est déjà là assise au bord la scène. Au fond, projetés de nombreux portraits du XVII ème siècle et au centre, le logo 1664 de la brasserie fondée… cette année-là par un certain Jérôme Hatt à Strasbourg, devenue Kronenbourg… Cette conférence-spectacle a été créée en 2022 par cette performeuse-historienne de l’art, autrice d’un beau Oubliés de la Révolution française (voir Le Théâtre du Blog). Ici, elle emmène le public au château de Vaux-le-Vicomte qu’elle connait bien: elle y a consacré un master en histoire de l’art. Hortense Bellehôte fait aussi le portrait d’une jeune femme de vingt-deux ans qui lui ressemble physiquement. Assez portée sur l’alcool, le tabac et la dope, elle est figurante en 68 dans Start the Revolution without me, un film d’Orson Welles qu’il tourna… à Vaux-le-Vicomte.

©x

©x

Elle nous parle de ce château exceptionnel et de ses jardins-dont Louis XIV était jaloux- construit entre 1657 et 61 par Nicolas Fouquet, surintendant des Finances qui y fait travailler Le Vau pour l’architecture, le peintre Le Brun pour la décoration de vestes et nombreuses pièces en enfilade et Le Nôtre pour de magnifiques jardins et invite entre autres Molière et La Fontaine.
En 61, il reçoit 
Louis XIV et six cent courtisans à une fête somptueuse, avec jets d’eau, feux d’artifice et une comédie-ballet Les Fâcheux de Molière. Mais accusé de malversations et d’enrichissements suspects par Colbert, il sera condamné en 1664 à la confiscation de ses biens et emprisonné à vie à la forteresse de Pignerol où il mourra vingt ans plus tard.
Hortense Bellhôte nous raconte tout cela avec une grande maîtrise et en projetant
de nombreuses images qu’avec un vidéo-projecteur, elle envoie sur grand écran, au plafond et sur les côtés du théâtre  En permanence, Nicolas Fouquet peint par Charles Le Brun, nous regarde d’un air malicieux. Aidée par Lou Cantor et Béatrice Massin*, Hortense Bellhôte nous parle aussi de danse baroque avec de nombreux dessins d’époque très précis sur les mouvements à faire. De loin, tout cela peut être vu comme un peu foutraque mais pas du tout, cette ex-professeur d’histoire de l’art, à la fois précise et drôle, va plus loin qu’avec un simple cours. En s’aventurant aussi sur le terrain de sa vie personnelle et de ses relations avec son père…à la limite de la confession mais tout en nuances et par petites touches, histoire d’en dire assez mais jamais trop…  Un spectacle intelligent et souvent brillant.

Mais l’autrice aurait pu nous épargner ses nombreux appels aux spectateurs; ceux du premier rang, couverts par ses soins de grands tissus, claquant en rythme des mains. On se croirait, vu l’âge moyen du public, à une animation dans une maison de retraite et c’est dommage. Mais si Hortense Bellehôte joue près de chez vous, allez-la voir, cela vaut le coup…

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris ( XVIII ème).

* Voir le très bon catalogue de l’exposition sous la direction de Laurence Louppe: Danses tracées : dessins et notation des chorégraphies, Centre de la Vieille-Charité, Marseille (1991). 

 

 

Judith Magre : esquisse d’un portrait

Judith Magre : esquisse d’un portrait

 Elle est là dans une belle robe, très souriante, disponible, attentive… à quatre-vingt-dix huit ans. Et chaque lundi, au théâtre de Poche-Montparnasse, en complicité avec Eric Naulleau, elle dit Apollinaire (voir Le Théâtre du Blog). «Ce n’est pas terrible ici… Je n’habite plus dans mon appartement, rue de Tournon. J’ai été renversée par une moto et opérée. Mais ici, on m’a fait chuter et je me suis cassé le coccyx… Ma chambre dans cette résidence est au Nord. Heureusement, je vais dans le couloir plein Sud, voir trois merveilleux couples d’oiseaux… Je leur parle. La chambre qui jouxte la mienne est occupée par un très vieux monsieur: s’il meurt avant moi, je la prendrai : il y a une belle terrasse en plein soleil… 

©x

©x

Mais je suis hors de la vie, je ne supporte pas la vieillesse, comme déjà quand j’avais sept ans.  Quelle horreur! C’est vraiment de la merde, c’est épouvantable! Vivement, que je meure. Mais j’ai une grand-tante incroyable qui est morte à cent-douze ans. Elle mettait du whisky dans son thé…On lui a fait une grande fête à partir de ses cent ans.
Alors, me direz-vous, pourquoi vivre… J’ai essayé de me suicider, il y a déjà un bon moment: je devais avoir dans les trente-cinq/quarante ans. La première fois, j’avais ouvert le gaz. Pas de chance, le releveur de compteurs est passé et sentant une odeur suspecte, a fait ouvrir la porte et m’a donc sauvée…La seconde fois, j’ai avalé des barbituriques mais ma femme de ménage espagnole qui avait oublié ses clés chez moi, est venue les rechercher, m’a découverte et a appelé le Samu…

Ici, le grand violoniste Yvry Gitlis a séjourné et est mort en 2020, donc avant que je n’arrive! Dommage… les autres résidents, non, je ne les vois pas ! Ils ne m’intéressent pas : ce sont parfois de grands intellectuels mais ne sont plus rien; alors je prends mes repas dans ma chambre… Mais bon, je reçois la visite d’amis tous les jours et ils m’apportent des livres. Regardez, j’en ai plein. En ce moment, je lis Les Contes de la Bécasse de Guy de Maupassant : formidable…
Et la musique ?  » J’ai adoré aller écouter des chants grégoriens, entre autres, à l’abbaye de Solesmes. Non, je n’écoute pas de C.D mais Radio Classique depuis longtemps. J’aime beaucoup entendre le violoniste Gautier Capuçon et son frère Renaud, violoncelliste…

Pourquoi ce pseudonyme Magre? «Je ne sais plus, dit-elle, peut-être à cause de de Maurice Magre, cet écrivain anarchiste du début XIX ème.» Elle a d’abord fréquenté un peu le cours Simon et la Sorbonne où elle a commencé une licence de philo.  « Mais cela m’emmerdait et j’ai vite préféré le théâtre.  J’ai joué sous la direction des plus grands: Jean Vilar, Georges Wilson qui a dirigé le T.N.P. après lui, Jean-Louis Barrault,  Jorge Lavelli, Claude Régy en 1971, dans  Les Prodiges de Jean Vauthier.  »Mes rapports  avec eux étaient très bons et j’ai adoré travailler avec tous. Mais pas Bernard Sobel: il m’a fait quelque chose de pas bien et n’ai donc jamais joué pour lui. »
J’ai connu et travaillé avec de nombreux acteurs comme vous savez, mais je garde un souvenir formidable quand j’ai joué au théâtre de la Colline en 96  Le Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard. Un soir, Andrej  Seweryn et Françoise Brion. Un soir, ils m’ont soutenu au maximum et grâce à eux, j’ai pu tenir le coup: mon compagnon était mort brutalement quelques heures avant. Un ami m’a dit que la représentation était étrange…

Judith Magre a été mariée quelques années avec le réalisateur Claude Lanzmann (1925-2018); un proche de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Ensemble, dit-elle sont souvent allés souvent en vacances. «C’était formidable et Jean-Paul se débrouillait toujours pour trouver à Rome de merveilleux petits restaurants. » J’ai voyagé dans le monde entier, surtout pour jouer. Regardez cette photo : c’était avec Claude en Israël. J’avais de belles jambes, non ?

Des souvenirs? Elle en a des tonnes et cet entretien prévu pour trente minutes, a continué. Elle aime parler des metteurs en scène et de ses camarades acteurs mais aussi des cinéastes comme Michel Cacaoyannis. «Il m’avait invitée dans sa maison à Chypre, une merveille artistique.  Julien Duvivier était aussi un ami extraordinaire. Une fois en 57, quand  le tournage se prolongeait, impossible de rejoindre à temps le théâtre Sarah Bernhardt à Paris, où j’avais acheté une place à prix d’or pour voir Laurence Olivier jouer Titus Andronicus avec la Shakespeare memorial company, mise en scène de Peter Brook, un spectacle pris d’assaut : il était joué seulement dix fois !
Le lendemain, Julien me dit: «Viens, ce soir, je t’emmène au théâtre.» C’était  pour voir… Titus Andronicus. J’appris ensuite qu’il avait envoyé un assistant chercher à travers tout Paris et obtenir deux places… Ce genre de choses ne s’oublie pas..
 J’ai aimé rencontrer Jérôme Savary que vous avez bien connu. Il était très intéressant mais nous n’avons pas eu l’occasion de travailler ensemble.

Et les auteurs contemporains? «J’en ai joué pas mal: Bernard-Marie Koltès, Marguerite Yourcenar, Yves Ravey, Xavier Durringer, David Hare, Thomas Bernhard, Philippe Minyana. Mais je ne lis et ne joue plus de théâtre… Quant à l’avenir? Pour le moment, après Baudelaire, cet immense poète, je dis Apollinaire  que j’ai appris à connaître et que j’aime aussi beaucoup… Voilà. Revenez me voi, quand vous pourrez. »

Philippe du Vignal

A Paris, le 7 juin.

 

Chantiers d’Europe Cuerpos celestes, conception de Laida Azkona Goñi et Txalo Toloza-Fernández (en espagnol surtitré en français)

Chantiers d’Europe

Cuerpos celestes, conception de Laida Azkona Goñi et Txalo Toloza-Fernández (en espagnol surtitré en français)

Une nouvelle création de la compagnie chilienne et espagnole Azkona Toloza. Valentina Kuznetova, une astrophysicienne, a été envoyée sur Mars et y vit depuis vingtaine d’ans. Cela se passe vers 2056 , à mi-chemin entre un théâtre documentaire, une aventure de science-fiction, une conférence sur le cosmos et un semblant de dialogue entre deux personnages.
Cela parle beaucoup, sur une musique répétitive électronique envahissante, à la fois du futur avec le projet d’Elon Musk d’aller chercher sur d’autres planètes un minerai comme le cobalt indispensable à la fabrication de centaines millions d’ordinateurs, smartphones, etc.  Mais aussi du passé quand on était encore aux débuts de la conquête spatiale…

©x

©x

Cuerpos Celestes a été conçu à partir d’informations et témoignages et parle d’un passé récent avec l’aventure de Youri Gagarine, puis des navettes aérospatiales et de la première visite d’humains sur la lune en 69.  Cela parle aussi des astéroïdes, corps célestes, planètes, météorites qui hantent l’humanité depuis toujours mais aussi de qu’on appelle les trois noirs. Mais aussi du pillage des ressources minières, de la pollution inconsciente des sols, des nombreuses crises climatiques, de cette envie permanente des plus riches d’aller sans aucun scrupule et à un prix écologique exorbitant d’aller visiter l’espace…

Sur la scène, une sorte de gros caillou en papier d’alu suspendu, des caméras qui retransmettent le visage de l’actrice sur Mars. Côté technique, cette alliance de matériaux simples  avec une technologie informatique pour dire le réel d’un monde planétaire, est souvent remarquable. Mais là où cela va beaucoup moins bien : le texte est bavard, mal écrit et part dans tous les sens. Fleurissent aussi les mêmes stéréotypes qu’ailleurs : fumigènes à gogo par trois fois, retransmission en gros plan de l’actrice sur écran, voix en écho, musique électronique répétitive presque en permanence…
On aimerait ressentir le fameux: «Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.»  de Blaise Pascal. Mais en vain ! Il y a un tel torrent d’informations visuelles, chiffres et dates du passé, du présent comme du futur, qu’on décroche assez vite. «L’idée était d’aborder la fiction comme un outil pour imaginer un futur possible, dit
Txalo Toloza. » Un projet sans doute trop ambitieux…
Et les auteurs du spectacle n’en sont pas à une contradiction près : la fabrication avec des produits issus de minerais rares de tout le matériel ultra-sophistiqué dont ils se servent pendant le spectacle consomment une énergie considérable. Autrement dit: faites ce que nous disons mais pas ce que nous faisons… Et il aurait fallu faire des choix : ce genre hybride sur le plan dramaturgique ne fonctionne pas et le spectacle est plus que longuet, même s’il ne dure qu’une heure quinze. Vous avez dit décevant? Enfin, reste le plaisir d’entendre la musique de la langue espagnole…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 juin, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Place du Châtelet, Paris ( IV ème). T. : 01 42 74 22 27. 

 

123

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...