L’avenir, c’est notre passé…
L’avenir, c’est notre passé…
Inventer, toujours inventer… Une idée farfelue: le théâtre pour chiens. C’est affreusement bizarre, dès que je me mets à dire: tiens je vais essayer de penser, Arthur Rimbaud vient se mêler à la conversation, comme un air qui s’incruste en toi toute la journée, là c’est : je m’emcrapule le plus possible.
Cela ne s’explique pas. L’heure de la fin approche, alors nous mettons non sans mal une transition, une transmission de la Maison Unité. Ce qui change aujourd’hui : nous avions toujours un avenir devant nous, avec dates à honorer, idées à développer, quelque chose à écrire. Mais là c’est fini, notre avenir est derrière nous: c’est notre passé.
Sur France Culture, il y a eu une émission deux heures trente et un bouquin va sortir. Je peux donc essayer de commencer à comprendre qui nous étions. C’était quoi la différence du Théâtre de l’Unité avec la galaxie théâtre ? Je ne vais pas réussir en un seul jet. Sans aucun ordre, je dis ce qui me vient .Nous étions trois, je n’ai jamais entendu des compagnies annoncer trois personnes et signer les spectacles à trois même si Claude Acquart a ouvert un jour un atelier indépendant, il a toujours été et est encore là.
Nous avons réussi à vivre “hors cases” toute notre vie et jamais nous n’étions cadrés. A France Culture, je ne parle pas par exemple des spectacles sous chapiteau pour 5000 personnes avec des vedettes aujourd’hui un peu éventées comme Nino Ferrer qui est mort, Nicoletta, William Sheller… C’était nous et pas nous tout à la fois… C’est bien étrange de changer de jauge sans arrêt, de deux personnes à 40 000 s. Nous étions des fous de la conquête des villes en nous servant de nos pièces comme armes de construction massive. Cela ne se trouve pas chez les autres. Ils enchaînent les créations, ne vont pas quitter leur théâtre pour engendrer des événements et des fêtes qui allument l’espace social.La carrière « descentionnelle »est un concept bizarre. Nous avions pourtant écrit dès 72 un plan d’ascension comme les alpinistes. Nous appellions on appelait cela les camps de base. On les numérotait.
Le point culminant c’était diriger une institution. Comme on répétait à Chaillot, nous avions des idées pour Chaillot, et puis comme nous étions à l’intérieur, nous avons senti que les théâtres nationaux étaient condamnés à être figés, que nous n’y arriverions pas… Alors nous avons obtenu une petite institution: la Scène nationale de Montbéliard. Là on pouvait faire vibrer l’outil, mais après neuf ans, nous avons commencé notre descente. Oui, nous étions à Paris puis en banlieue puis dans une sous-préfecture puis dans une ville de 14000 habitants.
La foi : quand nous nous écoutons parler, nous sommes poussés par un élan incompréhensible sauf par Jacques Lacan. Hervée de Lafond essaye de définir ce qui l’animait : la haine de vies gâchées..Claude Acquart notre scénographe n’avait pas envie d’une vie tracée d’avance, lui qui avait fréquenté dès sa jeunesse les grands du théâtre. Et je trainais ma culpabilité de gosse du seizième arrondissement qui rêvais de rendre aux pauvres tout ce que les riches leur avaient pris.Nous pratiquions la création et l’invention à jet continu.Nous n’étions pas le genre à déposer des projets en attendant que l’argent vienne. Grâce à nos stages, ateliers, ruches, nous n’arrêtions jamais d’essayer de nouvelles formes. Qui eût dit que notre Kapouchnik un modeste essai de théâtre d’actualité allait durer vingt ans avec 177 éditions et que cela allait nous survivre.Et que cette 2CV théâtre destinée à n’être jouée que dix fois comme parade, allait tenir la route pendant vingt ans ? Et puis la notoriété ? Nous avons compris assez vite que si le régime de l’anonymat était notre quotidien, nous allions nous faire enterrer, il fallait que, d’une manière ou d’une autre, on parle de nous, pour sortir de l’ombre.Il a donc fallu mettre des moyens dans la communication et ne pas lésiner sur de bonnes attachées de presse… C’est triste mais c’est comme ça.
On parle de toi dans Libération, Le Monde ou Télérama, tu es sauvé, estimé, tu n’es plus considéré comme un paria, un galérien de la culture, un sous-animateur. Mais aller dans une banlieue ouvrière loin de Paris, c’était se condamner à mort. Voilà quelques lignes qui me viennent quand je regarde une finale de tennis (cinq heures vingt-cinq) avec cette invraisemblable joie de la gagne. Hervée de Lafond et moi, avons dépassé l’âge de la retraite depuis au moins vingt ans….
Jacques Lichine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité à Audincourt ( Doubs).

