Je n’ai pas lu Foucault, texte de Céline Caussimon, mise en scène de Sophie Gubri

Je n’ai pas lu Foucault, texte de Céline Caussimon, mise en scène de Sophie Gubri

Un titre un peu ironique…En milieu carcéral, ce n’est jamais facile d’animer un atelier-théâtre ou danse.  Toujours sans grands moyens ni beaucoup de temps ni d’espace. Olivier Py, quand il était directeur du festival d’Avignon, avait quand même réussi à faire sortir quelques prisonniers pour aller jouer à l’extérieur… Quand on veut parler d’œuvres d’art, classiques, modernes voire contemporaines,  au moins, un projecteur et un ordinateur pouvant stocker en bonne définition des œuvres, cela suffit.  Mais comment ? Là, les choses se compliquent singulièrement et l’idée de cette actrice-chanteuse expérimentée: faire parler et écrire des taulards sur des toiles connues ou moins, se révèle d’une belle acuité et elle a fait cette expérience, de nombreuses fois dans les prisons pour  hommes et pour femmes en région parisienne.

©x

©x

Mais comment faire se rencontrer taulards et La Ronde  de nuit de Rembrandt,  Le Joueur de cartes de Georges de la Tour, La Chambre de Vincent van Gogh mais aussi plus près de nous, une œuvre d’Edward Hopper, ou non figurative de Jean-Michel Basquiat.
Peuvent-ils entrer dans l’univers d’un artiste et s’y « promener », comme ceux qui sont libres d’aller à un vernissage ou dans un musée? La réponse est oui et certains prisonniers font des rapprochements très justes.  L’un est fasciné par une poule noire, au centre d’une cour de ferme peinte par le jeune Gauguin…  Un autre-ce qui est plus étonnant, se dit proche d’une toile de Jean-Michel Basquiat, comme lui, d’origine africaine: « Le noir, c’est ma couleur preferer… Par ce que c’est mon coter sombre ». Bien entendu, il ne connaissait même pas son nom.
Regard précis, sensibilité,  associations…  Cela sonne juste: M : – « Ça, c’est africain ! » B : – « Africain ? Ah oui ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »M : – « Les couleurs …. »B : – « Les couleurs, c’est africain ? »- « C’est les couleurs d’un boubou… »- « Où tu vois un boubou ? »- « Non, c’est vrai, il n’y a pas de boubou. Il y a le chapeau… « - « Le chapeau ? C’est un boubou, le chapeau ? « - « Euh non, c’est plutôt mexicain… »- « Laissez-le dire, Madame, pour lui, l’Amérique latine et l’Afrique, c’est le même continent…  » –  » Non, j’ai pas dit que c’est le même continent. »- « Alors pourquoi tu dis que c’est africain ? »M. ne répond rien. Il part. Il est vexé. J’éteins Basquiat. M. a vu juste. Basquiat par ses origines et par sa peinture, réunit l’Afrique et l’Amérique latine. C’est le même continent. Oui.

Ici, le mot pédagogie a encore un sens: Céline Caussimon  commente et analyse avec humilité mais brillamment les œuvres, en allant à l’essentiel  et sans jamais s’attarder. Aucun bavardage inutile, aucun commentaire pédant et elle sait dialoguer avec ses jeunes interlocuteurs. - »Vous connaissez Cézanne, Madame ? » Il n’a pas dit Picasso, il n’a pas dit Van Gogh, non, Cézanne. Il n’y a aucun Cézanne dans les œuvres que je leur propose. Est-ce que je connais Cézanne ? Oui… Non. Je suis pas spécialiste !
Apparition du Tricheur de Georges de la TourComment ça a commencé ? Tout est parti de lui. Dans l’aile Sully, Musée du Louvre, je tombe sur lui. Je m’arrête. On est les yeux dans les yeux… Il a la grâce d’un danseur mais c’est un méchant, un tricheur. Je regarde la ligne des mains … Je suis les directions des regards. Cette zone blanche qui éblouit au centre. Lui, dans sa pose suspendue. Silence, que va-t-il se passer ?Je ne bouge pas… Je voudrais savoir la suite de l’histoire. Je suis au Louvre exceptionnellement. J’accompagne des personnes dites « éloignées de la culture ». Je suis comme le groupe que j’accompagne : je découvre.Économie du trait, cadrage resserré, l’ombre et la lumière pour raconter une intrigue. C’est une séquence de cinéma. Peinte par Georges de la Tour. En 1635. C’est simple de regarder la peinture. On peut tous le faire.

Mais Céline Caussimon est prudente:  « Nicolas Poussin, c’est un joli nom… (apparition du  Jugement de Salomon. ) Jugement de Salomon ! Trop de références. Vidéo Rembrandt : trop complexe. (disparition Jugement de Salomon et apparition de Saskia) On n’y entre pas aussi facilement que dans une partie de cartes avec tricheur. Est-ce la limite ?Est-ce qu’on peut être touché si on ne connait pas. Rembrandt ?… Comment regarde-t-on un Rembrandt, si on ne sait pas que c’est un Rembrandt ?  »

Nous sommes à Réau, quartier des femmes. Patricia, quarante ans, tout sourire :- « C’est fou, Madame, on s’aperçoit qu’on prend jamais le temps de regarder… Je vois des gens qui sont en convivialité. Je vois ces mêmes gens qui sont unis dans la même cause. Je vois une lumière qui éclaire au milieu d’eux. Je vois un homme qui joue du tambour. Je vois un homme qui est habillé en rouge avec un fusil. Je vois un chien. Je vois une femme qui essaie de se cacher. Je vois la vie. »L’enfermement non choisi peut-il favoriser une telle perspicacité? De quoi être troublé. Et c’est cela que nous transmet aussi avec intelligence Céline Caussimon. « J’ai voulu témoigner, dit-elle, de ces personnes en marge ( 86.000 aujourd’hui). Pour ne pas oublier qu’ils sont là, invisibles et juste à côté de nous. » Ce seul en scène est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’art et la prison… 

Le temps du spectacle (une heure) comme l’espace (une petite salle) doivent être à peu près similaires à ceux utilisés dans une prison. Et avec ce solo bien mis en scène par Sophie Gubri, l’actrice donne la parole à ces taulards dont nous ne saurons jamais rien mais aussi à des gardiens.  Un échange rare entre ce qu’on n’ose appeler une leçon d’histoire de l’art et ces exclus qui ont souvent une vision plus juste de l’art pictural, que bien des visiteurs encombrant les grandes expositions… Une pensée pour Jean-Roger Caussimon (1918-1985) excellent acteur et chanteur que nous avions vu autrefois au théâtre. Le papa de Céline aurait sans doute bien aimé ce spectacle que vous ne regretterez pas d’avoir vu.  

Philippe du Vignal 

Spectacle vu en avant-première à la S.A.C.D. , 43 rue Ballu, Paris (VIIIème).

Du 5 au 26 juillet à 10 h, La Factory,  45 rue des Teinturiers,  Avignon. T. : 09 74 74 64 90.

 

Archive pour 28 juin, 2025

Je n’ai pas lu Foucault, texte de Céline Caussimon, mise en scène de Sophie Gubri

Je n’ai pas lu Foucault, texte de Céline Caussimon, mise en scène de Sophie Gubri

Un titre un peu ironique…En milieu carcéral, ce n’est jamais facile d’animer un atelier-théâtre ou danse.  Toujours sans grands moyens ni beaucoup de temps ni d’espace. Olivier Py, quand il était directeur du festival d’Avignon, avait quand même réussi à faire sortir quelques prisonniers pour aller jouer à l’extérieur… Quand on veut parler d’œuvres d’art, classiques, modernes voire contemporaines,  au moins, un projecteur et un ordinateur pouvant stocker en bonne définition des œuvres, cela suffit.  Mais comment ? Là, les choses se compliquent singulièrement et l’idée de cette actrice-chanteuse expérimentée: faire parler et écrire des taulards sur des toiles connues ou moins, se révèle d’une belle acuité et elle a fait cette expérience, de nombreuses fois dans les prisons pour  hommes et pour femmes en région parisienne.

©x

©x

Mais comment faire se rencontrer taulards et La Ronde  de nuit de Rembrandt,  Le Joueur de cartes de Georges de la Tour, La Chambre de Vincent van Gogh mais aussi plus près de nous, une œuvre d’Edward Hopper, ou non figurative de Jean-Michel Basquiat.
Peuvent-ils entrer dans l’univers d’un artiste et s’y « promener », comme ceux qui sont libres d’aller à un vernissage ou dans un musée? La réponse est oui et certains prisonniers font des rapprochements très justes.  L’un est fasciné par une poule noire, au centre d’une cour de ferme peinte par le jeune Gauguin…  Un autre-ce qui est plus étonnant, se dit proche d’une toile de Jean-Michel Basquiat, comme lui, d’origine africaine: « Le noir, c’est ma couleur preferer… Par ce que c’est mon coter sombre ». Bien entendu, il ne connaissait même pas son nom.
Regard précis, sensibilité,  associations…  Cela sonne juste: M : – « Ça, c’est africain ! » B : – « Africain ? Ah oui ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »M : – « Les couleurs …. »B : – « Les couleurs, c’est africain ? »- « C’est les couleurs d’un boubou… »- « Où tu vois un boubou ? »- « Non, c’est vrai, il n’y a pas de boubou. Il y a le chapeau… « - « Le chapeau ? C’est un boubou, le chapeau ? « - « Euh non, c’est plutôt mexicain… »- « Laissez-le dire, Madame, pour lui, l’Amérique latine et l’Afrique, c’est le même continent…  » –  » Non, j’ai pas dit que c’est le même continent. »- « Alors pourquoi tu dis que c’est africain ? »M. ne répond rien. Il part. Il est vexé. J’éteins Basquiat. M. a vu juste. Basquiat par ses origines et par sa peinture, réunit l’Afrique et l’Amérique latine. C’est le même continent. Oui.

Ici, le mot pédagogie a encore un sens: Céline Caussimon  commente et analyse avec humilité mais brillamment les œuvres, en allant à l’essentiel  et sans jamais s’attarder. Aucun bavardage inutile, aucun commentaire pédant et elle sait dialoguer avec ses jeunes interlocuteurs. - »Vous connaissez Cézanne, Madame ? » Il n’a pas dit Picasso, il n’a pas dit Van Gogh, non, Cézanne. Il n’y a aucun Cézanne dans les œuvres que je leur propose. Est-ce que je connais Cézanne ? Oui… Non. Je suis pas spécialiste !
Apparition du Tricheur de Georges de la TourComment ça a commencé ? Tout est parti de lui. Dans l’aile Sully, Musée du Louvre, je tombe sur lui. Je m’arrête. On est les yeux dans les yeux… Il a la grâce d’un danseur mais c’est un méchant, un tricheur. Je regarde la ligne des mains … Je suis les directions des regards. Cette zone blanche qui éblouit au centre. Lui, dans sa pose suspendue. Silence, que va-t-il se passer ?Je ne bouge pas… Je voudrais savoir la suite de l’histoire. Je suis au Louvre exceptionnellement. J’accompagne des personnes dites « éloignées de la culture ». Je suis comme le groupe que j’accompagne : je découvre.Économie du trait, cadrage resserré, l’ombre et la lumière pour raconter une intrigue. C’est une séquence de cinéma. Peinte par Georges de la Tour. En 1635. C’est simple de regarder la peinture. On peut tous le faire.

Mais Céline Caussimon est prudente:  « Nicolas Poussin, c’est un joli nom… (apparition du  Jugement de Salomon. ) Jugement de Salomon ! Trop de références. Vidéo Rembrandt : trop complexe. (disparition Jugement de Salomon et apparition de Saskia) On n’y entre pas aussi facilement que dans une partie de cartes avec tricheur. Est-ce la limite ?Est-ce qu’on peut être touché si on ne connait pas. Rembrandt ?… Comment regarde-t-on un Rembrandt, si on ne sait pas que c’est un Rembrandt ?  »

Nous sommes à Réau, quartier des femmes. Patricia, quarante ans, tout sourire :- « C’est fou, Madame, on s’aperçoit qu’on prend jamais le temps de regarder… Je vois des gens qui sont en convivialité. Je vois ces mêmes gens qui sont unis dans la même cause. Je vois une lumière qui éclaire au milieu d’eux. Je vois un homme qui joue du tambour. Je vois un homme qui est habillé en rouge avec un fusil. Je vois un chien. Je vois une femme qui essaie de se cacher. Je vois la vie. »L’enfermement non choisi peut-il favoriser une telle perspicacité? De quoi être troublé. Et c’est cela que nous transmet aussi avec intelligence Céline Caussimon. « J’ai voulu témoigner, dit-elle, de ces personnes en marge ( 86.000 aujourd’hui). Pour ne pas oublier qu’ils sont là, invisibles et juste à côté de nous. » Ce seul en scène est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’art et la prison… 

Le temps du spectacle (une heure) comme l’espace (une petite salle) doivent être à peu près similaires à ceux utilisés dans une prison. Et avec ce solo bien mis en scène par Sophie Gubri, l’actrice donne la parole à ces taulards dont nous ne saurons jamais rien mais aussi à des gardiens.  Un échange rare entre ce qu’on n’ose appeler une leçon d’histoire de l’art et ces exclus qui ont souvent une vision plus juste de l’art pictural, que bien des visiteurs encombrant les grandes expositions… Une pensée pour Jean-Roger Caussimon (1918-1985) excellent acteur et chanteur que nous avions vu autrefois au théâtre. Le papa de Céline aurait sans doute bien aimé ce spectacle que vous ne regretterez pas d’avoir vu.  

Philippe du Vignal 

Spectacle vu en avant-première à la S.A.C.D. , 43 rue Ballu, Paris (VIIIème).

Du 5 au 26 juillet à 10 h, La Factory,  45 rue des Teinturiers,  Avignon. T. : 09 74 74 64 90.

 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...