Festival d’Avignon Alexeï et Yulia, texte et mise en scène de Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart
Festival d’Avignon
Alexeï et Yulia, texte et mise en scène de Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart
L’avocat Alexeï Navalny, né en 76 à Moscou et mort en février 2024 au centre pénitentiaire de Kharp, était un militant anticorruption et un des principaux opposants à Vladimir Poutine. Sorti de dix-huit jours de coma après avoir été empoisonné au Novitchok à Berlin par une police secrète russe… Il estimera être de son devoir de rentrer à Moscou: « J’ai décidé de ne plus avoir peur. » Sa femme essaye de l’en dissuader. Faut-il aller affronter le danger avec le risque presque certain de se faire emprisonner, voire assassiné, ou bien résister en exil avec, aussi le risque d’un nouvel assassinat?
Sabrina Kouroughli et GaëtanVassart ont imaginé la dernière nuit de ce couple très soudé par les épreuves mais qui va être séparé, peut-être à jamais. Ce texte a été inspiré entre autres par Limonov d’Emmanuel Carrère, Femme non-rééducable (Anna Politovaskaïa) de Stéfano Massini , et des documentaires de France 2 et Arte sur le parcours d’Alexeï et Yulia Navalny, Patriote d’Alexeï Navalny, L’homme qui défie Poutine et des articles parus dans Lemonde.fr Olga Mikhaïlova, un destin russe dans l’ombre d’Alexeï Navalny. Et un autre dans Mediapart où son avocate regrette de n’avoir pas réussi à retenir Alexeï…
« L’idée de ce spectacle est née à la lecture du Journal de prison d’Alexeï Navalny, disent Gaëtan Vassart et Sabrina Kouroughli. Il y évoque avec émotion la confiscation régulière de ses écrits et regrette la perte d’un texte sur une conversation avec Yulia, la veille de son retour en Russie. Il disait n’être jamais parvenu à retrouver l’inspiration à force d’être surveillé, empêché, censuré. Ce récit manquant, effacé par la violence du régime, nous l’avons rêvé à sa place. En recréant ce dialogue interdit, nous avons voulu faire entendre ce que le Pouvoir a tenté de réduire au silence. Faire parler ce vide. «
Il s’agit donc pour ce couple de porter à la scène mais aussi de jouer un moment crucial de la vie de cet autre couple que formaient Alexeï et Yulia. Quelle soit la décision prise par lui, pour «faire entendre un dialogue d’amour et de courage », et «raconter l’intime et le politique dans un même souffle ». C’est la dernière nuit à Berlin avant le retour à Moscou et elle essaye entre colère et tendresse, de le retenir… Mais devant sa ténacité, elle prendra la décision de partir avec celui qu’elle aime, tout en sachant qu’au moins mal, elle pourra juste le soutenir mais que, de toute façon, il sera arrêté… Ils vont rejouer ce qu’ils ont vécu : empoisonnement, procès, séparation et lutte au quotidien.
Une scénographie minimaliste avec un sol-miroir et quelques tubes fluo blanc verticaux. Dans le fond, un long banc en bois avec, posée dessus, une mauvaise couverture soigneusement pliée comme dans les casernes ou établissements pénitentiaires. Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart, entre récit et narration mais loin-et heureusement- d’un théâtre documentaire, incarnent cette femme déterminée à faire l’impossible et cet homme lucide et courageux qui sait ce qu’il risque, après la tentative d’assassinat dont il a été victime, s’il remet les pieds à Moscou. Ils tiennent tous les deux et réciproquement: le régime peut éliminer leur couple à tout moment et à jamais. Que peuvent-il face à un président qui a, sur eux, pouvoir de vie et de mort ?
Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart avaient écrit et créé Toni Musulin en 2014 dans ce même Théâtre des Halles: l’histoire d’un convoyeur de fonds qui s’était emparé seul d’environ onze millions d’euros sans violence ni arme. «Une manière disent-ils, d’interroger la marginalité, la désobéissance, la frontière entre légende et réalité. »Ici, aux meilleurs moments, ces auteurs et metteurs en scène arrivent à hisser Alexei Navalny au rang de mythe contemporain, celui d’un homme prêt à sacrifier son amour et sa vie pour mener un combat exemplaire qu’il juge indispensable à la Russie contre un pouvoir dictatorial.
Présence et jeu impeccable, mis en scène d’une sobriété indispensable, bel accompagnement de chansons de Vladimir Vyssotski, acteur, poète et chanteur qui incarna une forme de dissidence populaire jusqu’à sa mort en 1980 et Perfect day de Lou Reed dont certaines chansons ont accompagné les moments les plus douloureux des Navalny, notamment pendant le coma d’Alexeï. Ce récit/dialogue fonctionne bien, même si le texte marque le pas quand il est arrêté à un des aéroports de Moscou… Il faudrait sans doute revoir la fin…Même si le spectacle se clôt par une belle image: des seins nus avec les couleurs de l’Ukraine peintes sur le corps, et une couronne de roses rouges dans les cheveux.
Les services de Vladimir Poutine se foutent complètement de ce court spectacle qui est sans doute le premier créé sur la vie d’Alexei Navalny dans le premier festival de théâtre au monde. Il ne changera malheureusement pas le cours de l’Histoire mais a le grand mérite d’être une piqûre de rappel surtout en ces temps troublés que nous connaissons et de ne pas faire oublier l’action de ce résistant courageux et de son épouse, figure politique qui s’exprime devant les plus hautes instances internationales et qui, l’an passé, a été nommée présidente de la Human Rights Foundation. Oui, le théâtre peut aussi servir à cela…
Philippe du Vignal
Spectacle vu en avant-première au Carreau du Temple, Paris.
Du 5 au 26 juillet, relâche les mercredis 9, 16 et 23 juillet, Théâtre des Halles, 4 rue Noël Biret, Avignon (Vaucluse). T. : 04 32 76 24 51.


