Avignon encore et toujours

 Festival d’Avignon encore et toujours

Nous avons pensé avec Jean Couturier, Christine Friedel et Elisabeth Naud, à faire un bilan de cette édition assez particulière: glissement insidieux vers des spectacles de danse, soi-disant célébration de la langue arabe, Ministre de la Culture-une grande première-refusant d’aller voir un spectacle dans le in, C.G.T spectacle ayant dans ce cas appelé à la grève, représentation du Soulier de satin interrompue à minuit et demi pour cause d’orage à la Cour d’Honneur dans un désordre total (de nombreux spectateurs ne savaient pas où se réfugier dans un Avignon désert à cette heure). Alors que la météo était très défavorable, la Direction du festival n’avait pourtant pas annulé la représentation…
Pour des circonstances dépendant de notre volonté, vous aurez bientôt ce bilan.. Mais les faits-connus-son têtus: taux maximum de remplissage maximum dans le in (98%) malgré une programmation décevante et des prix élevés; off étant maintenant double du in, avec de très bons spectacles au Théâtre des Halles, au Théâtre du Balcon, au Onze, à la Scala-Avignon, à L’Artéphile… avec parfois des spectacles déjà joués, comme Les Serge par la Comédie Française, des créations comme Le Mariage de Figaro avec Philippe Torreton…
Mais aussi un deuxième off, lui à peine comparable: celui des petites salles où pour des pièces: auteur, metteur en scène et acteurs inconnus, ont souvent quelques spectateurs seulement par représentation, voire aucun ! Et à un prix de location exorbitant pour les compagnies, au moins 4.000 €  les trois semaines… Et ceux des chambres chez des particuliers s’envolent: 100 € la nuit, au noir, bien entendu ! Et dans les hôtels, on conseille fortement de réserver dès maintenant une chambre et, bien sûr, de la payer… pour  juillet 2026. En attendant, retour en arrière avec un épisode d’histoire du théâtre par le metteur en scène Jacques Livchine qui, a autrefois, joué dans le off comme dans le  in…

Ph. du V.Je n’étais pas en Avignon

©x La Femme-Chapiteau

©x La Femme-Chapiteau

1980: le Théâtre de l’Unité est dans le in avec La Femme-chapiteau et deux autres spectacles. Je m’étais dit  : je vais faire ma chronique sur Avignon où je n’étais pas et vais faire semblant d’y avoir été. » Alors tu as vu quelque chose de beau ? Le Rodrigues ne t’a pas déçu ?  Brel à la carrière Boulbon, je ne vois pas l’intérêt.Tu as fait de belles rencontres ? On y va pour ça tout de même. Je trouve que le bar du in ouvert à tous, c’est sympa. C’est quoi dans le in cette histoire de langue arabe? Pour distraire la galerie et énerver Le Figaro ? Oh! Là, tu as lu, ce journal trouve la programmation exécrable, parle de festival woke et d’ entre-soi étouffant. N’empêche: le off commence à gagner un peu de reconnaissance. Du monde, il y en avait. Et cette déclaration du festival qui se prononce officiellement pour la Palestine ? L’irruption du théâtre privé partout, La Scala, avec neuf spectacles.  »
La ministre de la Culture a voulu éviter la Cour d’Honneur et a assisté à une animation dans un E.P.H.A.D. Je la comprends: elle dit clairement ce que je pense tout bas, le sens de la subvention est clairement perdu. La conquête d’un nouveau public, les droits culturels, on n’en parle plus.  Quant au off, il affiche clairement la couleur: les compagnies sont là pour trouver des dates et les lieux où jouer. La consommation effrénée de spectacles me pose question. Etait-ce un bon cru? Tous les records sont  battus avec 1,6 million de billets vendus dans le off pour 1.735 spectacles: 60 % de remplissage et  98% dans le in pur une trentaine de spectacles .
Paradoxal: tout le monde se plaint et parle d’une Culture qui se meurt faute de moyens et on assiste à un foisonnement impressionnant! Même la Comédie Française présente un spectacle dans le off. Vitalité ou cancer ? Je suis frappé par la pauvreté des commentaires et débats. Des compagnies suent un an pour s’entendre dire : « On a passé un bon moment, c’était super. »  Ou: J’ai pas accroché du tout. »
Et puis le grand débat : le goût de la critique souvent opposé à celui du public.  Léna Breban (que nous avions repérée à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot et qui a joué dans notre 2500 à l’heure ) en sait quelque chose: son Mariage de Figaro a été déchiqueté par Le Masque et la Plume sur France Inter… Mais il y a  six cent places vendues chaque soir pour ce spectacle repris à Paris de septembre à janvier. Est-elle le nouveau Alexis Michalik, lui aussi peu aimé par la critique ?

Nous en avons fait des Avignon… Dès 64, jeune spectateur, je ne faisais pas encore de théâtre et j’étais « descendu » de Paris en vélo-solex.  J’ai le souvenir de Lorenzaccio avec Gérard Philipe : « Veux-tu que je m’empoisonne oui que je me jette dans l’Arno; les Russelaï seuls valent quelque chose. » Ah! les mots, les mots les éternelles paroles. En 68, je vendais France Nouvelle, l’hebdomadaire culturel communiste. Jean Vilar n’avait pas d’argent sur lui et je le lui offrais. J’allais aux débats du Verger, je me nourrissais de Jean Vilar. Le Living Théâtre a créé la polémique: Judith Malina et Julian Beck réclamaient la gratuité d’entrée et des gauchistes hurlaient à la porte du cloître des Carmes: Vilar/Salazar… J’étais aux premières loges: Jean Vilar gardait la porte avec la C.G.T. « Chez le boucher, disait-il on paie sa viande, donc le théâtre ne peut pas être gratuit. » En 69, coup de tonnerre, la compagnie Maurice Béjart danse à la Cour d’Honneur Messe pour un temps présent : c’était énorme à l’ époque d’y faire entrer la danse contemporaine! Quatre  jeunes compagnies sont invitées à jouer aux cloître des Carmes.  Discussions un peu partout. Hervée de Lafond que je ne connaissais pas encore, jouait dans Le Roi Nu, mise en scène de Michel Berto.
En 71, mort de Jean Vilar…
1972:  le Théâtre de l’Unité  joue  L’Avare and co dans un foyer des jeunes travailleurs à Champfleury, un quartier Ouest d’Avignon où se trouve maintenant la Fabrica…. Hervée de Lafond, devenue, codirectrice avec moi du Théâtre de L’Unité, dit que nous avons ouvert le off et fait les premières parades dans les rues. Georges Lavaudant jouait aussi dans ce même Foyer, avec son Théâtre Partisan. Nous sommes repérés par André Gintzburger, imprésario qui nous prend alors dans son écurie. Premier contrat: Festival international du jeune théâtre à Liège. Mais nous n’avons pas l’argent pour louer un car et nous y allons avec nos vieilles voitures… Là, catastrophe: grève générale en Belgique et une de nos Quatre L tombe en panne d’essence. Le Théâtre Royal de Liège est plein mais à cinq minutes de la représentation, manquent quatre acteurs. Il va falloir avouer notre forfait:  les cinq minutes les plus cauchemardesques de ma vie. Quand, soudain,  nos quatre amis  font irruption! Nous avons joué dopés par la peur. Premières critiques élogieuses…
1977: nous jouons sous chapiteau Dernier Bal  aux Angles (Gard) juste au-dessus d’Avignon.  Nous faisons une parade pour  La 2 CV Théâtre, place de l’Horloge à Avignon..Puis nous distribuons des tracts mais je suis tellement épuisé que je m’endors sur scène.  Le public aime la parade mais il n’y  a personne au spectacle et le chapiteau s’envole. C’est la faillite.1978 : Cyrano promenade, une déambulation modeste. Elle avait pourtant  marqué Jean-Pierre Marcos; directeur du Pôle Cirque d’Amiens qui m’en parle encore… C’était un matin aux Angles. Nous sommes fous, le Théâtre de l’Unité  va mourir et nous devons marquer le point si nous voulons être « compagnie associée » à Saint-Quentin-en-Yvelines. Cela  nous sauverait. Me prenez vous pour une éponge, Monseigneur, sur la crête des Angles… Un théâtre paysager. Il y a un article dans Le Monde de  Colette Godard: un quart de page. Nous gagnons l’appel d’offres, un lieu, une subvention. Enfin, nous respirons et nous allons être pris dans le in avec notre théâtre de rue: Une page dans Libé de Jean-Pierre Thibaudat nous sauve de l’anonymat .

 1981: A nouveau dans le in avec Le Mariage dans une belle maison à Pernes-les-Fontaines Mais semi-fiasco: dans Libé, Jean-Jacques Samary écrit que ce Mariage a tourné au divorce.  On le croise dans la rue et on lui dit que c’est la vérité…

1982: Encore le in avec Radio festival et avec L’Avion en 91 devant le Palais des papes. Deux mille spectateurs. Le Monde nous démolit mais  L’Avion passe au Journal  sur France 2.

1997: nous jouons 2500 à l’heure au Théâtre des Halles.   Nous sommes au sommet et on remplit dès le quatorze juillet… Il faut gérer le succès.

2003: Térezin. Mais c’est la grève! Nous ne jouons pas mais devons payer la location du théâtre… La pièce meurt. Zéro contrat pour l’année qui suit. Dur… Dur!

2005  : Promenade avec Luther d’Yves Ravey avec Hervée de Lafond au Théâtre des Halles mais ce monologue ne trouve pas son public. A un spectacle de Pascal Rambert, elle s’exclame pendant un changement de décor : « Quel mal vous avons-nous fait pour que vous nous fassiez tant souffrir ?«   Toute la presse reprend cet épisode rare. La programmation de Vincent Baudriller et Hortense Archanbault qui dirigent le in,  est sur la sellette.
Ensuite ce sera au festival de Villeneuve-lès-Avignon dans une grande prairie, Oncle Vania  à la campagne, puis La Nuit Unique… Mais  j’en oublie. Avignon incontournable! Les compagnies ont trois semaines pour s’imposer ou se désagréger dans ce lieu des toutes les cruautés ou de toutes les joies.   »Débarcadère des volontés, carrefour des inquiétudes. » , disait de Paris, Blaise Cendrars dans Le Transibérien. Cette année, je ne suis pas allé en Avignon. Mais qui peut mieux le raconter que celui qui n’ y est pas allé ?

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, 9 allée de la Filature; Audicourt ( Doubs). T. : 03 81 34 49 20  contact@theatredelunite.com

 


Archive pour juillet, 2025

Festival d’Avignon Gahugu Gato (Petit Pays) de Gaël Faye, mise en scène de Frédéric Fisbach et Dida Nibagwire, avec la complicité de l’auteur, (en kinyarwanda et français, surtitré en français et en anglais)

Festival d’Avignon

Gahugu Gato (Petit Pays) de Gaël Faye, mise en scène de Frédéric Fisbach et Dida Nibagwire, avec la complicité de l’auteur, (en kinyarwanda et français, surtitré en français et en anglais)

Nous avions rencontré Gaël Faye lors de sa carte blanche au musée du Louvre (voir Le Théâtre du Blog). Il a participé à cette aventure où une adaptation théâtrale de son livre a été jouée en extérieur à Kigali ,puis dans les collines au Rwanda, avant d’arriver au magnifique cloître des Célestins, avec ses deux grands platanes. Il a choisi les interprètes, a assisté aux répétitions au Rwanda et à Marseille. Pour lui et les créateurs, était important que la langue d’origine-le kinyarwanda- soit conservée.

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© Christophe Raynaud de Lage

Prologue : «Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette. Vous voyez, au Burundi, c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez. Comme Donatien? J’avais demandé. Non, lui c’est un Zaïrois, ce n’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les Pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit, en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses. Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais.
De toute façon, que peut-on penser de tout ça ? Alors j’ai demandé : La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ? Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays. Alors… ils n’ont pas la même langue ? Si, ils parlent la même langue. Alors, ils n’ont pas le même dieu ? Si, ils ont le même dieu. Alors… pourquoi se font-ils la guerre ? Parce qu’ils n’ont pas le même nez. La discussion s’était arrêtée là. »

Cette histoire tragique de 1993… aujourd’hui, les habitants ne veulent plus en entendre parler et les mots Hutu et Tutsi sont tabous, nous a dit Dida Nibagwire. Le roman de Gaël Faye est d’abord une histoire d’enfance et il décrit d’abord la joie, puis la tristesse quand s’efface progressivement la naïveté. Le jeune Gaby, exilé du Rwanda, vit au Burundi avec sa famille et ses amis, mais il va connaitre la séparation entre son père et sa mère, puis la dislocation de sa bande, à cause des conflits ethniques. «C’est en parlant de choses microscopiques, dit l’auteur, que l’on peut toucher l’universel ; dans la littérature, il y a un rapport entre le lecteur et le texte qui fait qu’on finit par se fondre dans un histoire. »

Cela explique le grand succès de ce livre : il montre un des grands drames du XX ème siècle, à travers le prisme de l’enfance et de l’exil. « Pour s’approprier les mots de Gaël qui sont chargés, dit Frédéric Fisbach, il fallait les alléger.» D’où l’importance ici de très beaux chants et danses, alternant avec le récit des narrateurs. Les artistes interprètent tous des personnages différents -sauf Frédéric Fisbach (Le Père). La parole est donc plurielle et on pourrait entendre un conte au coin du feu… Une forme de théâtre intime et l’émotion passe doucement vers le public. Seule réserve importante : mieux vaut avoir lu le livre de Gaël Faye sinon on risque de se perdre dans tous ces personnages.

Jean Couturier

Spectacle joué du 17 au 22 juillet, au Cloître des Célestins, Avignon.

Festival d’Avignon Delirious night de Mette Ingvartsen

Festival d’Avignon

Delirious night
de Mette Ingvartsen

Nous sommes impatients de participer à cette folle nuit ! Dans la cour du lycée Saint-Joseph, toute éclairée, la fête va commencer ! Scénographie simple : côté jardin, une tribune avec une batterie et, à cour, en fond de scène, un praticable et un grand carré nu, posé au sol. Et quelques banderoles aux inscriptions délavées, une colonne métallique, des guirlandes lumineuses…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage


La nuit est tombée. Dans cet espace pour rave-partie en pleine campagne, surgissent derrière un muret, performeurs et danseurs, suivis de Will Guthrie, batteur. La plupart tatoués, à moitié nus ou en swits à capuche, portent des masques de mort, d’animaux et autres figures extravagantes. Tous claquent des mains et tapent des pieds, en cadence. Nous sommes plus proches d’un rituel sans saveur. Mais il y a la forte présence des neufs interprètes : les corps habités se regroupent, puis s’écartent et se croisent. La tension monte avec une batterie au maximum de décibels mais rien à faire, l’univers de la nuit- délires et dangers- se fait attendre! Courses sur le plateau, gesticulations en tout genre, grimaces forcées, cris, danses endiablées, musique poussée à fond, chants… Nous sommes accablés par ces répétitions gestuelles dans  tous les sens: règnent ici une confusion générale et une absence d’esthétique!
Nous avons l’impression d’assister aux nuits d’excès, révolte et liberté des années soixante-dix et quatre-vingt ! Seule, la jeune génération dont le futur manque terriblement de ciel bleu, pourrait être ici touchée -à la rigueur- par ce tumulte cauchemardesque qui se voudrait contemporain.
Ennui, attente sans fin d’un éblouissement s’emparent du public vite agacé. Ce rituel inspiré des manies dansantes du Moyen-âge, des bacchanales -comme annoncé dans le programme- se limite en réalité  à une chorégraphie-performance peau de chagrin, proche d’un spectacle amateur… Sans début ni fin, cette Delirious Night  tient plus d’exercices chorégraphiques…
Faire vivre le chaos au théâtre exige une grande maîtrise et doit faire appel à une solide créativité pour mettre en lumière et en poésie, la perte de tout repère, l’angoisse et l’ivresse du chaos. Malheureusement, nous en sommes bien loin et ce spectacle est très décevant. La chorégraphe danoise se réfère aux danses de Saint-Guy moyenâgeuses et veut nous offrir une vision de la société occidentale contemporaine à bout de souffle, en pleine perdition morale et politique. Pour l’exprimer, elle choisit l’excès, l’hystérie, la folie mais cette Delirious Night manque d’une véritable transfiguration dionysiaque. Autant peut-être aller à une rave-partie plus enivrante.

Elisabeth Naud

Spectacle joué du 7 au 12 juillet à la cour du lycée Saint-Joseph, Avignon.

Les 1er et 2 octobre, Viervernulvier, Gand (Belgique). Le 4 octobre, Feeling Curious Festival Theater, Rotterdam (Pays-Bas). Du 9 au 11 octobre, Festival Transforme, Théâtre de la Cité Internationale, Paris. Le 18 octobre, Biennale de Charleroi-Danse (Belgique).

Le 13 novembre, Next Festival Leietheater (Belgique).

Le « non-public »

Le « non-public »  et le kapouchnik

Je me souviens bien: quand nous avons quitté Paris en 91, nous avions besoin de nous éloigner du ghetto qu’était la petite communauté théâtrale. Nous avions la sensation de ne jamais toucher les “vrais gens”. C’est quoi, les vrais gens ? J’ai toujours été attiré par ceux qui sont éloignés de notre culture. Nous avons été nommés Hervée de Lafond et moi-même, à la direction de la Scène nationale de Montbéliard ( Doubs) que Pierre Bongiovanni venait de quitter. Mais douche froide à l’arrivée. Le Monde et Libération n’étaient pas vendus dans les maisons de presse ou seulement à la gare et en un seul exemplaire… Ici, personne ne connaissait Jean Vilar, Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Pina Bausch, Bertolt Brecht ou Zingaro. Nous avions décidé de remédier à ces lacunes: j’étais le roi des naïfs! Première décision : réserver quarante places au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes un dimanche et louer un car pour y aller. Il y eut quatre demandes… Le camouflet ! Alors pendant neuf ans, nous nous sommes efforcés d’attirer le « non-public ».

Je ne pouvais pas croire que l’on pouvait vivre sans culture mais j’ai appris que celle que je souhaitais diffuser était trop parisienne et qu’on pouvait la baptiser : “culture cultivée”… Avec Hervée, nous avons cherché par tous les moyens à changer les mœurs du théâtre bourgeois. Ainsi, nous avons invité une star du piano, Christian Zacharias, unanimement salué pour ses interprétations de Scarlatti, Schubert, Mozart, Ravel… Nous lui avions demandé d’abandonner le smoking traditionnel, pour un blouson de cuir et à notre personnel de s’habiller lui aussi en cuir. Tous se sont prêtés au jeu. Et Christian Zacharias discutait avec le public avant chaque morceau.

Côté rituels du théâtre nous avons aussi multiplié les changements et créé une monnaie spéciale : le sponeck, fluctuant selon les locations. Plus de billets, mais un timbre par spectacle à coller dans un passeport qui devait être tamponné à l’entrée. Notre mot d’ordre: non pas remplir le théâtre de Montbéliard mais remplir Montbéliard, de théâtre. Neuf années folles… Et un jour, exténués nous sommes partis. Cette institution était un lourd fardeau : trente employés et un adjoint à la Culture trop droitier.  Mais le sous-préfet a voulu nous retenir et nous a fait rencontrer Martial Bourquin, un maire d’exception qui, à Audincourt (14.000 habitants), tient à développer une vraie politique culturelle. Il nous a offert un lieu magnifique au bord du Doubs : l’usine Japy qu’il a fait restaurer en grande partie pour nous.

©  Phil Lovy    .Kapouchnik 176  avec ici, Eric Prévost, Isaure Legrand et Sophie Zanone

© Phil Lovy
Kapouchnik n°176 avec ici, Eric Prévost, Isaure Legrand et Sophie Zanone

Une conviction: devoir jouer pour des personnes ne fréquentant pas les lieux culturels, nous poursuivait. A Audincourt, nous avons inventé une forme de spectacle unique, le kapouchnik (soupe en russe). A l’origine, il s’agit d’un rituel pour fêter les départs à la retraite où chacune et chacun invente une chanson ou un sketch. Nous avons transformé le concept et en une journée de préparation avec quinze acteurs, nous mettons en scène l’actualité. Quatorze thèmes en une heure quarante. Et le succès a été quasiment immédiat!

 Tous les matins, je promène mon chien avec une femme passionnée par les animaux. Un immense fossé culturel nous sépare mais un jour, par miracle, elle est descendue de son village, assister à un kapouchnik et y est revenue… Je ne lui ai jamais demandé ce qu’elle en pensait. Mais elle y a entraîné son voisin, et peu à peu a réservé huit ou dix places. Pour rien au monde, elle ne raterait une représentation. Je vous raconte tout cela parce que le kapouchnik aura été un des grands objectifs de ma vie, de toute ma vie finissante.Réussir des mélanges de public donne pour moi, un vrai sens au théâtre.
Hervée et moi, avons maintenant plus de quatre-vingt ans… Nous sommes métastasés, cabossés et sr le point de transmettre notre outil à un trio de collaborateurs qui sera chargé de poursuivre l’œuvre entreprise. Ce sera l’Unité 2. J’ai décidé de sortir un livre Les Mille et une plaisanteries du théâtre de l’Unité. Il paraîtra courant juillet et vous pouvez réserver votre exemplaire dès maintenant*

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T.: 03 81 34 49 20 - contact@theatredelunite.com

*https://www.helloasso.com/associations/theatre-de-l-unite/boutiques/les-mille-et-une-plaisanterie-du-theatre-de-l-unite

 

 Maison Unité

Ouvert du lundi au vendredi
de 10 h à 18 h

Festival d’Avignon Palingénésie, chorégraphie de Po-Hsiang Chuang

Festival d’Avignon

Palingénésie, chorégraphie de Po-Hsiang Chuang

Le Centre Culturel de Taïwan nous donne rendez-vous ici chaque année pour des découvertes souvent surprenantes. Palingénésie signifiant retour à la vie et régénération. Dans une  remarquable esthétique, Ong Kuan Ying, Kuan-Ling Lee et Chien-Yao Liao naissent en groupe et ne cessent de se métamorphoser pendant quarante minutes.

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En culotte lycra couleur chair et masque en latex, ils ressemblent à un Alien à sa naissance. Une danse très animale… où les corps glissent les uns contre les autres; cette masse au sol mouvante  se dissocie puis se reconstruit en permanence.U ne sorte de renouvellement après la mort et ces corps inertes au début, finissent de même. Dans une faible lumière, ces excellents interprètes sont presque irréels. A la fois monstrueuses et belles, leurs figures demandent un grand talent de danseur et d’acrobate. Ils frappent le sol ou essayent de se soustraire à la pesanteur. Pour le chorégraphe, la mort n’est qu’un passage dans un long cycle évolutif et cette Palingénésie est une danse de mort. Aux saluts, quand ils retirent leur masque, les sourires des interprètes nous ramènent en quelque sorte à la vie.

Cette courte pièce est une des belles surprises du off.

Jean Couturier

Le spectacle a été joué du 4 au 26 juillet à la Condition des soies, Avignon.

 

Festival d’Avignon Brel, concept, chorégraphie et danse d’Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte, musique de Jacques Brel

Festival d’Avignon

Brel, concept, chorégraphie et danse d’Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte, musique de Jacques Brel

Anne Teresa De Keersmaeker, Jacques Brel, des arts si différents ! Comment rendre hommage au célèbre compositeur et interprète? Le public-pour beaucoup, des fans-attend impatient, cette rencontre singulière, une première en France. Intime pour elle: “Beaucoup de choses dans ses chansons font partie de mon histoire.” Même chose pour nombre d’entre nous! Et le décor qu’est la magnifique carrière de Boulbon, intensifie notre plaisir d’assister à un défi artistique …

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Au début, un plateau vide et au centre, un micro… Une façon de signifier l’absence de Jacques Brel, décédé à quarante-neuf ans, le 9 octobre 1978. Puis, seule, dos public, la danseuse est là immobile avec juste quelques haussements d’épaules et mouvements minimalistes. Rejoint par Solal Mariotte, elle, va au fil des succès bien connus de Jacques Brel, laisser éclater avec humilité et humour, tendresse, toute la puissance littéraire et politique. de ces chansons qui se succèdent chronologiquement et donnent une belle harmonie à cette rencontre. Teresa De Keersmaeker, danseuse et chorégraphe belge flamande et le jeune et brillant chorégraphe français, issu de la break dance, forment ici un duo gestuel en accord total. Sans jamais tomber dans l’illustration, ils savent redonner vie aux expressions, inoubliables, de Jacques Brel.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage  Chanson de 1954


D’une chanson à l’autre, la tension dramatique nait en écho à La Valse à mille temps… Et grâce au contraste entre l’espace et les projections sur la falaise de photos et vidéos de Jacques Brel, de magnifiques paysages flamands, de mots en lettres géantes. Le rythme s’intensifie…Un dialogue entre la Nature et le théâtre se crée et résonne superbement la poésie des textes interprétés…  Nous sommes fascinés par cette carrière gigantesque où les danseurs paraissent petits. Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte réussissent à créer une chorégraphie d’une beauté et d’une fragilité exceptionnelle, en rendant hommage à ce génie de la chanson. Le décalage d’échelle donne aux musiques une  grande force: l’art de Jacques Brel et celui de la danse prennent une dimension pérenne et ce spectacle touche à la fois ceux qui ont connu le chanteur, et la jeunesse actuelle. !
Un hommage de toute beauté. Le regard romantique mais aiguisé et sévère de l’artiste sur la nature humaine, comme la danse toute en finesse et générosité, offrent un moment de grande émotion. Vie et mort ne cessent de se croisent ici et nous quittons la carrière de Boulbon, accompagnés par les sons nocturnes de la Nature… L’art est bien le meilleur ami de l’homme !

 Elisabeth Naud

Spectacle joué du 6 au 20 juillet à la Carrière de Boulbon (Bouches-du Rhône).

Du 28 au 31 juillet, Akadémietheater, Impulstanz, Vienne (Autriche).

Du 27 et 28 août, Intime Festival, Namur (Belgique).

Les 8 et 9 novembre, Internationaal Theater Amsterdam, (Pays-Bas). Du 26 au 29 novembre, De Singel. Anvers (Belgique)

Les 10 et 11 décembre, La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne (France). Les 19 et 20 décembre, Teatro Central. Séville (Espagne).

Du 7 au 18 janvier, Théâtre National Wallonie-Bruxelles, (Belgique).

Du 31 mars au 2 avril, Viernulvier, Gand (Belgique).

Le 5 mai, Cultuurcentrum, Hasselt (Belgique). Du 11 au 20 mai, Théâtre de la Ville, Paris.

Le 4 juin, Leietheater, Deinze (Belgique).

 

 

Festival d’Avignon Le Soulier de Satin,mise en scène d’Éric Ruf

Festival d’Avignon


Le Soulier de Satin
ou Le pire n’est pas toujours sûr de Paul Claudel, mise en scène d’Éric Ruf

Nous avions vu ce spectacle salle Richelieu à la Comédie Française (voir Le Théâtre du Blog) et nous avions hâte de le revoir dans la mythique Cour d’Honneur du Palais des papes… où, en 87, Antoine Vitez avait mis en scène la célèbre pièce créée en 43, déjà à  la Comédie Française par Jean-Louis Barrault. 

Journal de la nuit du 19 juillet :

21 h 55 : première et célèbre sonnerie de trompettes annonçant que le spectacle va commencer et composée par Maurice Jarre (1924-2009). Directeur musical du Théâtre National Populaire dirigé par Jean Vilar de 1951 à 1963, il avait écrit cette fanfare pour Lorenzaccio et elle continuera à retentir à chaque représentation.  Au festival, dans cette Cour d’Honneur, comme à Chaillot. Un air joué des dizaines de milliers de fois…

Après quelques autres sonneries, il est vingt-deux heures. Les deux mille spectateurs, prêts pour ce long voyage, écoutent les acteurs leur parler dans les travées de cette Cour d’honneur. Éric Ruf a voulu créer un rapport différent au public tout au long de cette nuit. Nous nous embarquons tous ensemble dans cette aventure. Pour les plus anciens des spectateurs, les souvenirs de la mise en scène d’Antoine Vitez vont-ils ressurgir? Philippe du Vignal, le rédacteur en chef du Théâtre du Blog qui lui avait juste pris une bouteille d’eau et notre confrère Georges Banu étaient là en 87 : « Une préparation physique s’impose, écrivait celui-ci aujourd’hui disparu; je m’inspirai de l’expérience du kabuki et, telles les braves dames de Tokyo, je me suis muni de café, biscuits, chocolat. Le combat à l’entracte pour un sandwich, n’aurait fait que me distraire et m’épuiser, je le savais bien. Tout pour le voyage. Seul, sans les autres.»

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Paul Claudel écrivait à la création du Soulier de satin: «Si je cherche à analyser les raisons de cette fascination qui permet à une masse, généralement considérée comme frivole, de suivre sans fatigue et sans relâchement, et même avec une impression de désappointement quand le terme arrive, un spectacle dont la seule première partie se prolonge pendant deux heures et demie d’affilée, il est facile tout d’abord de mentionner la variété extrême d’accents et de couleurs de scènes qui durent rarement plus d’une dizaine de minutes. On n’a pas le temps de s’ennuyer ! Il arrive sans cesse quelque chose de nouveau et d’inattendu. Puis, on sait que la pièce sera longue et l’on a fait ses préparatifs psychologiques à cette intention. On s’est installé pour un long voyage. Une pièce trop courte ne permettrait pas (…) une ambiance magique. Notre résistance ne serait pas réduite. Nous ne serions là qu’à moitié, laissant dehors quelqu’un qui ne cesse avec impatience de nous réclamer. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans la Cour d’honneur et ses coulisses, tout le monde est prêt: les acteurs mais aussi les nombreux et très efficaces techniciens, en particulier, ceux aux poursuites-lumière au travail toute cette nuit, absolument capital. Mais aussi les pompiers, le médecin de garde… Nous nous engageons dans cette longue traversée sous un ciel clair: un rêve théâtral. Aucune autre décor que les hauts et merveilleux murs du Palais. Les costumes baroques signés Christian Lacroix sont, eux, d’une fantaisie et d’une richesse incroyable.
Le Soulier de satin
 commence et l’Annoncier (Serge Bagdassarian) nous interpelle: «Eteignez vos téléphones portables, on passe la nuit ensemble, personne ne va vous appeler! » On entend aussi les mots de Paul Claudel dits par l’Annoncière (Florence Viala) qui sera ensuite Doña Isabel: «Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, incohérent; même dans le désordre, il faut éviter la monotonie. »
Le programme résume bien-et ce n’est pas simple-une épopée en quatre journées: Le soulier de satin, c’est celui que Doña Prouhèze, (Marina Hands), épouse du gouverneur Don Pélage, (Didier Sandre, lequel jouait Don Rodrigue 87) confie à la Vierge, pour qu’elle courre moins vite retrouver Don Rodrigue (Baptiste Chabauty). Dans le vaste monde de la Renaissance qui ne cesse d’étendre ses frontières, ils vont s’aimer et se déchirer, d’un continent à l’autre, tenaillés par le désir d’un amour absolu.

Première journée

 Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

A l’avant-scène, Don Pelage prie Don Balthazar (Laurent Stocker) de garder Doña Prouhèze. Don Camille, cousin de Don Pelage (Christophe Montenez) en haut des gradins, déclare violemment son amour à Prouhèze qu’il poursuivra sur le vaste plateau. Réplique cinglante : « Je ne vous aime pas.»
Elle dit à son mari qu’elle est tombée amoureuse de la voix de Don Rodrigue, sans le connaître : «C’est de ne rien espérer, qui est beau. » Devant Don Balthazar, elle s’adresse à la Vierge, «tenant mon cœur dans une main et mon soulier dans l’autre ». Elle le déposera entre ses mains… Ici, accroché à un ballon, il s’envolera dans le ciel étoilé… Premier moment fort: tout le public le regarde monter. « Quand vous aurez terminé de regarder le ballon.» dit Florence Viala. Rires…
Plus tard, Don Rodrigue et son serviteur chinois (Birane Ba) apparaissent chacun dans les gradins, l’un à cour et l’autre, à jardin dans la lumière des « poursuites » où les chauves-souris viennent chasser les insectes. Doña Musique (Edith Proust), une nièce de Don Pelage, va à la rencontre d’un mystérieux vice-roi de Naples. Sourde à la voix de son ange gardien (Sefa Yeboah), elle poursuivra sa quête amoureuse. Don Rodrigue est nommé vice-roi des Indes occidentales. Minuit : premier entracte de trente minutes. Certains spectateurs vont se détendre, d’autres se nourrir et une majorité rejoint la file d’attente aux toilettes….

Deuxième journée 

Doña Prouhèze passe quelque temps près de Rodrigue-mais sans le voir-dans le château de Doña Honoria, la mère de ce dernier (Danièle Lebrun). Don Pelage envoie sa femme prendre le commandement de Mogador et Don Rodrigue qui cherche à la suivre, y arrivera mais Doña Prouhèze ne le recevra pas. Elle lui écrit: «Je reste, partez.  » Don Camille  va remettre un mot à Don Rodrigue sur les remparts de Mogador: «Je regarde, dit-elle, mon ombre sur le mur.» Et  Don Camille y mêlera la sienne: « Permettez-moi de m’y associer. ». Une scène d’une grande intensité. Impressionnantes les ombres portées de ces personnages sur les hauts murs du Palais: sans doute la seule image commune avec la mise en scène d’Antoine Vitez. Arrive le deuxième entracte…

Troisième journée

Il est déjà une heure trente…  Don Fernand (Alain Lenglet) et Don Léopold Auguste (Christian Gonon) se chamaillent avec délice: un beau numéro de cabots dans les travées, à propos de la Tradition : «Chère grammaire, belle grammaire, délicieuse grammaire, fille, épouse, mère, maîtresse et gagne-pain des professeurs ! Tous les jours, je te trouve des charmes nouveaux ! Il n’y a rien dont je ne sois capable pour toi. » Parenthèse: un acteur précise à Rachida Dati-qui n’a pas cru bon d’aller au festival d’Avignon-l’importance d’un soutien financier à la Culture !
Doña Musique a suivi à Prague, son mari, le vice-roi de Naples. Enceinte du futur Jean d’Autriche, elle va faire chanter le public dans la Cour d’Honneur soudain éclairée, avec une ferveur communicative… Un grand moment d’émotion: Doña Prouhèze, veuve de Don Pelage, s’abandonne à Don Camille et l’épousera : « Mon corps est en votre pouvoir mais votre âme est dans le mien. » Elle aura de lui, une fille nommée Doña Sept-Épées. Doña Prouhèze envoie à Rodrigue une lettre : elle lui donne rendez-vous dans une auberge, au bord de la mer  en Catalogne. Mais dix ans s’écouleront, avant qu’il puisse la lire. Elle le priait de la délivrer de Don Camille et de protéger son enfant. Et, scène mythique: elle retrouve l’Ange. Attachée à lui par un fil, elle se verra signifier sa disparition prochaine, avant d’être une étoile dans le ciel.

Trois heures trente: milieu de la nuit, la fatigue se fait sentir! A la scène XIII de cette longue journée déchirante, Doña Prouhèze, responsable du commandement de Mogador, rencontre Don Rodrigue devenu Vice-Roi et ils se parlent… dans les gradins. Suivent des considérations politiques et amoureuses mais elle et lui se sépareront définitivement: «Allez-vous-en et Don Camille conserve Mogador. Vous avez pu voir tout à l’heure comment nous sommes encore capables de nous défendre. Et nous avons parmi les assaillants, des intelligences.  Il m’importe fort peu, lui dit-il, que Don Camille, comme vous l’appelez, Ochiali, ou quel que soit son nom de renégat, conserve Mogador. « 
Ce dernier entretien résume presque tout ce Soulier de satin. «Est-ce que tu crois vraiment que tu peux m’empêcher de partir ? » dit Doña Prouhèze à Don Rodrigue. Lui: « Oui, je peux t’empêcher de partir. » Elle : « Tu le crois ? Eh! Bien, dis seulement un mot et je reste. Je le jure, dis seulement un mot, je reste. Il n’y a pas besoin de violence. Un mot, et je reste avec toi. Un seul mot, est-il si difficile à dire ? Un seul mot et je reste avec toi. » Mais il ne lui répondra pas. ..
Entracte: il est quatre heure quinze…

Quatrième et dernière journée

Le public tape des pieds. Atmosphère survoltée. Plus de dix ans ont passé et Don Rodrigue n’est plus que l’ombre de lui-même… Il a perdu une jambe en combattant les Japonais et survit en essayant de vendre… au public, les images pieuses qu’il a peintes. Doña Sept-Épées (Suliane Brahim) essaye avec La Bouchère (Coraly Zahonero) de réveiller mais sans y réussir, la flamme de Rodrigue, son père spirituel. Elles partiront combattre les Barbares et rejoindre Don Juan d’Autriche dont l’une est amoureuse.
Quatre heures trente cinq:  un croissant de lune apparait au-dessus des hauts murs. Les images pieuses de Don Rodrigue sont considérées comme blasphématoires,(déjà à l’époque ! ) et seul au milieu d’une travée de  la Cour d’Honneur, il sera condamné par un collège de notables assis à l’avant-scène.

Cinq heures trente: une lueur apparait dans le ciel et le jour se lève… Doña Sept-Épées et La Bouchère nagent inlassablement. Deux coups de canon devront retentir, quand elles auront rejoint Don Juan d’Autriche. Don Rodrigue réduit à l’état d’esclave, est racheté par une vieille sœur glaneuse (Danièle Lebrun). On entend les coups de canon et «Délivrance aux âmes captives.» dit-elle. Les cloches des nombreuses églises d’Avignon sonnent.: il est exactement six heures… Et c’est la fin de cette première en Avignon du Soulier de satin…

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Éric Ruf, ancien administrateur de la Comédie Française, aura réalisé, avant de quitter ses fonctions, un rêve de théâtre collectif. Il nous a personnellement écrit: «Je suis heureux que cette œuvre et que ma mise en scène rejoignent le rêve de Jean Vilar à la Cour d’Honneur… Avec de grands textes donnés au plus grand nombre, les moyens les plus simples: le poète, l’acteur, le costume, le plateau et la nuit. Les étoiles… quel plus beau décor? »
Le public a fait une très longue ovation debout à cette troupe de comédiens exceptionnels et aux musiciens: Vincent Leterme, Aurélia Bonaque-Ferrat, Ingrid Schoenlaub et Anna Woloszyn. Et bien entendu, à l’équipe de cet Everest théâtral. Tout le monde chante et pleure…

 Jean Couturier


Spectacle vu le 19 juillet à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon. Jusqu’au 26 juillet.

 

Festival d’Avignon Mirèio de Frédéric Mistral, texte et mise en scène de Gérard Gela

Festival d’Avignon

Mirèio de Frédéric Mistral, texte et mise en scène de Gérard Gelas

© Dominique Serriere

© Dominique Serriere

Un des créateurs du off avec André Benedetto, directeur du théâtre des Carmes, hélas! aujourd’hui disparu, relit l’œuvre de Frédéric Mistral (1830-1914) qui écrivait en occitan provençal,auteur, entre autres, de Miréio, ce poème publié en 1959. Pour lequel en 1904, l’auteur reçut le prix Nobel de littérature mais fait exceptionnelMirèio  est écrit dans un autre langue, que celle du pays de son auteur…
Gérard Gélas fait
ici revivre Mistral (Nicolas Dromard) pour raconter les amours vite interdits, par les parents de Mireille, de riches paysans,  et de Vincent, un  jeune vannier pauvre. Vieille histoire toujours actuelle des mariages interdits pour cause de milieu social différent… Un ou une énarque de la bourgeoisie parisienne n’épouse jamais un ou une émigrée… Mireille s’enfuit et va prier les Saintes-Maries-de-la-Mer, en espérant qu’elles arriveront à faire changer d’avis ses parents. Mais victime d’une insolation, elle mourra dans les bras de Vincent, sous le regard de ses parents…
Mirèio a été traduit en une quinzaine de langues en Europe!  Dont le français, par  Frédéric Mistral lui-même. En 1863, Charles Gounod en fait un opéra Mireille. Le spectacle a été conçu et joué en septembre dernier  pour le cent-vingtième anniversaire de ce Nobel. Gérard Gelas avait déjà adapté Mireille en 2004.
Ce Mirèillo  dans la mise en scène de Gérard Gelas est 
 chaleureux bien jouée par Nicolas Dromard, Juliette Gharbi, François Santucci, Jacques Vassy, Nathalie Savalli, Léa Coulanges et Guillaume Lanson avec, en filigrane,  l’histoire de Roméo et Juliette. On peut aller voir si cette adaptation théâtrale a résisté à plus d’un siècle de célébrité de l’œuvre originale. Rares ici dans le off-même institutionnalisé-ont été les spectacles tirés de ce poème. Paradoxalement, le nom de Frédéric Mistral est partout en Avignon, avec une rue et un lycée… et en Provence…

Sylvie Monroe

Jusqu’au  26 juillet, Théâtre du Chêne noir, Avignon. 


 

Festival d’Avignon Plaidoirie d’une soumise de et par Solène Collin

Festival d’Avignon

Plaidoirie d’une soumise de et par Solène Collin

De très nombreux spectacles (environ 1.700!) et très différents. Au Verbe Fou, devant une salle pour quarante-huit spectateurs, la compagnie Pénélope joue un texte atypique. Un homme est poursuivi pour harcèlement sexuel par une femme qu’il désigne comme sa « soumise »… Mais, elle, ne se considère pas du tout comme une victime. On la découvre en robe d’avocate dans une plaidoirie qui bouscule les codes de la relation femme/homme. Avec, en alternance, extraits de plaidoirie et évocation visuelle de séances de soumission mentale et physique.

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Quand, aujourd’hui, le phénomène d’emprise d’un homme sur une femme est régulièrement à la une des journaux et des prétoires, l’entreprise a quelque chose d’audacieux! Le “Maître” jamais vu, n’existe ici qu’en voix off. L’autrice et actrice a un engagement mental et physique total, avec une voix, symbole de liberté : «Dans ma soumission, pas de drame personnel: je la conçois à travers le partage et la réflexion. Je ne veux pas vivre pour un sentiment, je ne veux pas vivre pour avoir des enfants. »

Ces phrases peuvent choquer une société normative bien pensante qui, selon elle, l’a emprisonnée toute sa jeunesse dans des clichés. «Cette société méprise les femmes et leurs désirs. Je suis une femme forte et indépendante et refuse de me soumettre au sexisme de la société. » Nous assistons ici à un cri de liberté. » Ne vous excusez jamais,dit-elle, d’être qui vous êtes. »
Un solo à découvrir…

Jean Couturier

Jusqu’au 26 juillet, Le Verbe fou, Théâtre littéraire, Avignon. T. : 04 90 85 29 90.

Festival d’Avignon Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, mise en scène de Sophie Langevin

Festival d’Avignon

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, mise en scène de Sophie Langevin

A la base, un récit de soixante pages, écrit en une seule phrase.et qu’avait créé sur une scène Denis Podalydès en 2011 à la Comédie Française. Cette fiction est inspirée d’un crime à Lyon il y a déjà dix-sept ans… et qui avait créé un beau scandale. quatre vigiles d’un Carrefour à Lyon avaient gravement tabassé dans une réserve où ils avaient trainé Michaël Blaise, un Martiniquais de vingt-cinq ans. Mort le lendemain. Son crime? Avoir  bue une canette de bière, sans passer à la caisse.. « Un homme ne doit pas mourir pour si peu, avait dit le Procureur. Mais, comme le dit Hanah Arendt, que cite le metteur en scène : « Un terrible accroissement de la haine mutuelle et une irascibilité peu à peu universelle de chacun à l’égard de tous. »

© Bohumil Kostohry

© Bohumil Kostohry

Un espace traité de façon minimaliste avec deux rideaux de bande en plastique, comme ceux qui, très laids, séparaient à l’époque, celui de la clientèle et celui des réserves d’un supermarché et que les vigiles ont fait franchir à Michaël Blaise. En fond de scène, la musique de Jorge De Mours, au saxo, à la guitare et aux percussions, fait écho à ce texte.
Sophie Langevin dirige avec une grande précision Luc Schiltz qui joue le Narrateur et qui maîtrise avec une impeccable diction, le texte difficile où Laurent Mauvignier oblige son lecteur et ici le public à se poser une question essentielle : pourquoi des hommes, sans doute pas pires que d’autres, se croient permis de recourir à une telle violence « ayant entraîné la mort sans intention de la donner » ? Avec au moins la tolérance de la Direction de ce super-marché?
Il nous souvient d’avoir été prié par un vigile très remonté d’un Monoprix à Paris, d’attendre vingt minutes qu’un responsable vienne constater que la proche qui était avec moi, souffrait bien d’un grave handicap mental. Ce que je ne cessais de lui répéter. Elle avait mis dans son panier un objet de faible valeur qu’elle avait réellement oublié de passer à la caisse, ce que je n’avait pas vu..
Mais ce spectacle bien réalisé ne nous a pas convaincu… La tendance actuelle qui sévit en particulier dans le off d’Avignon : choisir le texte d’un bon écrivain reconnu et en faire un solo, si possible accompagné par un musicien, ne fait pas nécessairement: théâtre. A vous de voir…

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 26 juillet, Le Onze, 11 boulevard Raspail, Avignon. 

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