Clap de fin du Théâtre de l’Unité (suite) La dernière Nuit unique, une proposition du Théâtre de l’Unité, création de Jacques Livchine, Hervée de Lafond
Clap de fin du Théâtre de l’Unité (suite)
La dernière Nuit unique, une proposition du Théâtre de l’Unité, création de Jacques Livchine et Hervée de Lafond
Ici, nous avons tous plein de souvenirs et d’émotions avec le Théâtre de l’Unité, vu son ancienneté et son originalité et que Jacques Livchine et Hervée de Lafond ont fondé en 72 avec Claude Acquart, scénographe.
Premier contact avec cette compagnie hors-normes : un article élogieux de Jean-Pierre Thibaudat dans Libération en juillet 80 sur La Femme Chapiteau et La 2 CV-Théâtre au festival in d’Avignon. Toujours au in de 92, nous découvrons L’Avion devant le musée du Petit Palais, un choc visuel comme l’avait été ici La Véritable Histoire de France par le Royal de Luxe. Encore en études théâtrales sous la direction de Robert Abirached à Paris X-Nanterre, nous avions choisi de faire un D.E.A. sur cette troupe iconoclaste: Hervée de Lafond et Jacques Livchine venaient d’être nommés directeurs de la Scène Nationale de Montbéliard, rebaptisée par eux: Centre d’Art et de Plaisanterie. Une aventure de neuf ans qui nous permettra de participer aux créations de Dom Juan et Terezin.
Ici, le Théâtre de l’Unité invite le public à vivre un ultime voyage avec cette Nuit unique de 23 h à 6 h du matin. Créée il y a huit ans, elle est interprétée par Julie Cazalas, Ludo Estebeteguy, Fantazio, Catherine Fornal, Mélanie Collin-Cremonesi, Hervée de Lafond, , Charlotte Mainge, Léonor Stirman et Marie Leïla Sekri, et Jacques Livchine avec sa chienne Titania. A une spectatrice qui lui dit : «C’est original. » il lui répond : «Non, ce n’est pas original, mais originel: en Extrême-Orient et au Moyen-Orient, il existe en effet des spectacles nocturnes de sept heures ou plus, voire onze heures. Et, en France, les mystères du moyen-âge duraient parfois quelques semaines. Il s’est passé quelque chose quand on a parfois réduit les spectacles à quatre-vingt minutes, comme chez Jerzy Grotowski… Quand vous fatiguez un comédien, il devient meilleur. Mais vers cinq heures du matin, vous verrez dans quel état, il sera! Pas prouvé qu’il soit meilleur !
Ici, un préalable : «On va essayer de vous endormir ». C’est le point de départ de ce voyage… Inutile de résister. «Mourir, dormir : dormir, rêver peut-être! Ah, voilà le mal ! Dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on, dépouillé cette enveloppe mortelle ? » disait Hamlet Les spectateurs sur des transats ou tapis de sol, avec couette et oreiller qu’ils ont apportés, vont dormir, écouter, regarder, rêver… Chaque heure, le même motif musical va rythmer cette nuit, suivie d’une parole de chaque artiste. Sur des thèmes comme l’amour, la mort, le rêve, le cauchemar… Avec, entre autres, des textes de Marcel Proust, Blaise Cendrars, Henri Michaux, Arthur Rimbaud….
Mais un fil rouge lie le récit émouvant du voyage d’Hervée de Lafond au Vietnam où elle a vécu enfant et des scènes-hommages à ces mythes du théâtre, ici reconnaissables: Pina Bausch, Tadeusz Kantor… Une hôtesse de bord nous dit avec cet humour caustique cher au Théâtre de l’Unité: «Nous sommes au regret de ne pouvoir vous communiquer notre destination car elle est secrète, ni le pilote ni moi-même ne la connaissons. Nous voyageons sans boussole, grâce au pilote automatique. Combien de temps durera notre vol ? Quelques heures, des semaines, des mois, des années ? A l’arrière de l’appareil, nous disposons d’une petite entreprise de pompes funèbres avec un four crématoire. Chaque passager trouvera au dos du fauteuil devant lui, une encyclopédie destinée à tuer le temps, une enveloppe contenant une liste de fausses identités et un manuel de suicide amusant. Nous vous souhaitons une excellente tempête et beaucoup d’agréables secousses. »
Nous ne pouvons citer chaque moment de cette nuit et notre papier est empreint d’une douloureuse nostalgie. Dans un de ses récents billets (voir Le Théâtre du Blog), Jacques Livchine a écrit : «Hervée et moi, maintenant à de plus de quatre-vingt ans, métastasés et cabossés, nous sommes sur le point de transmettre notre outil à un trio chargé de poursuivre l’œuvre entreprise. Ce sera l’Unité 2 .» L’Unité 1 va disparaître et nous avons assisté, comme l’a dit Hervée de Lafond «au dernier spectacle et aux derniers instants d’un troupe. »
En ce petit matin d’été à l’Avant-Seine de Colombes, nous vient à l’esprit le titre de films: Salut l’artiste d’Yves Robert (1973) avec Marcello Mastroianni et Françoise Fabian. Et Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, sorti l’année suivante. Salut, les artistes…
Jean Couturier
Cette ultime Nuit unique a eu lieu du 28 au 29 juin, à l’Avant-Seine Théâtre, 88 rue Saint-Denis, Colombes (Hauts-de Seine). T. : 01 56 05 00 76.


