Carmen de Georges Bizet par les Voix des Outre-mer à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille

Carmen de Georges Bizet par les Voix des Outre-mer à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille

 Nous avons eu le plaisir d’assister à l’un des rendez-vous lyriques proposés cette année par les territoires ultramarins, le 30 juin dernier, à l’amphithéâtre Olivier Messiaen de l’Opéra Bastille. À la magnifique représentation de l’opéra comique Carmen de Georges Bizet, bien sûr, sans le décor où il a été (re)créé en décembre dernier par les Voix des Outre-mer, ce qu’il reste du théâtre-opéra au bas de la montagne Pelée qui le réduisit en cendres, avec la ville de Saint-Pierre et expédia ad patres ses habitants, le 8 mai 1902.

 Le spectacle reprenait les costumes et les rappels de motifs et de couleurs des plaids, des fichus, des foulards et des madras antillais qui tiennent des tartans écossais et irlandais ; et la même distribution lyrique ; et une troupe de danseurs traditionnels ; avec cependant, par-dessus le marché, si l’on peut dire, l’excellent orchestre du Théâtre de… Rungis dirigé par Laurent Goossaert, complété par deux chorales d’enfants provenant de la banlieue parisienne. Rappelons que, depuis sa création en 2019, le Concours des voix des Outre-mer, fondé par Fabrice Di Falco, contre-ténor de renommée internationale originaire de Martinique et Julien Leleu, contrebassiste de jazz, a permis la révélation d’artistes extrêmement talentueux. En 2024, le public a pu découvrir, entre autres, Axelle Saint Cirel (Prix du jury 2023), qui a interprété La Marseillaise lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et Luan Pommier (Lauréate 2020), qui a interprété piano-voix l’hymne des Jeux paralympiques. La troupe formée par Fabrice di Falco et Julien Leleu va donner à Avignon, du 6 au 10 juillet, un autre opéra, Porgy and Bess de George et Ira Gershwin.

 Pour ce qui est de Carmen, opéra en quatre actes de Georges Bizet avec un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy tiré de la nouvelle de Prosper Mérimée, les versions ne manquent pas. Citons-en quelques-unes : les ballets de Kassian Goleïzovski (Carmen suite, 1931), Ruth Page et Bentley Stone (Guns and Castanets, 1939), Eugene Loring (Carmen Jones, 1943), Roland Petit (1949), Alberto Alonso (Carmen Suite, 1967), John Cranko (1971), Alfonso Cata (Douce Carmen, 1975), Antonio Gades (1983), Peter Darrell (1985), Karine Saporta (1991), Mats Ek (1992), Dominique Boivin (1992), Francisco Sedeno (Carmen Graffiti, 1995), Amedeo Amodio (1995), Thierry Malandain (1996), Matthew Bourne (The Car Man, 2000), Abou Lagraa (2024).
Nombre de cinéastes ont été fascinés par l’héroïne, d’Arthur Gilbert (1907) à Mark Dornford-May (2006, U-Carmen eKhayelitsha), en passant par Gerolamo Lo Savio (1909), Jean Durand (1911), Stanner E.V. Taylor (1913), Lucius Henderson (1913), Charlie Chaplin (Burlesque on Carmen, 1915), Cecil B. DeMille (1915), Raoul Walsh (1915), Ernst Lubitsch (1918), George Wynn (1922), Jacques Feyder (1926), Raoul Walsh (1927, Loves of Carmen), Cecil Lewis (1931), Lotte Reiniger (1934), Florián Rey (1938, Carmen, la de Triana), Christian-Jaque (1945), Charles Vidor (1948, Les Amours de Carmen), Otto Preminger (1954, Carmen Jones), Tulio Demichelli (1959, Carmen de Grenade), Carmine Gallone (1962, Carmen 63), Carlos Saura (1983), Francesco Rosi (1984). Compte n’étant tenu ni des réalisateurs télé ni des auteurs ou autrices de vidéodanse ou de vidéo-art comme, par exemple, Geneviève Hervé (1983, Cattiva Carmen).

© N.V.

© N.V.

Pour leur version, Fabrice Di Falco et Julien Leleu, ont procédé à quelques changements dans le livret, situant l’action non à Séville mais aux Antilles, transposant le rituel ou spectacle de corrida en fête de carnaval, enrichissant les paroles de répliques en langue créole – l’opéra dit comique n’implique pas que l’œuvre soit nécessairement une comédie mais qu’à la musique et au chant s’ajoutent des dialogues parlés. Et, à ce propos, nous avons trouvé les interprètes hommes particulièrement convaincants comme comédiens tandis que les femmes nous ont paru remarquables sur le plan de l’art lyrique.
Tous ont ainsi pu être mis en valeur, d’une façon ou d’une autre, que ce soit le ténor Paul Gaugler (Don José) : le baryton Dmytro Voronov (Escamillo), Juan José Medina (Le remendado), le baryton Auguste Truel, (Morales), la soprane Livia Louis Joseph Dogué (Mikaela), la soprane Axelle Rascar Moutoussamy (Frasquita), la soprane Ève Tibère (Hermancia), Ludivine Turinay (Mercedes) et, surtout, l’exceptionnelle Marie-Laure Garnier dans le rôle-titre.

Le niveau artistique est remarquable. Nous avons eu en tête, par moments, la version métisse du Carmen Jones de Preminger mais aussi et surtout l’adaptation sud-africaine, entièrement black cast, avec ces dames bien en chair, signée par le metteur en scène Mark Dornford-May. Grâce à l’apport dramaturgique de Richard Martet, aux scènes carnavalesques de la troupe de danseurs, à la mise en scène et aux lumières de Julien Leleu, aux interventions spirituelles résumant l’action contées en français classique et en créole par Fabrice Di Falco, nous n’avons pas senti les deux heures que dure tout de même cet opéra. La salle, conquise, a longuement rappelé les artistes.

 

Spectacle vu le 30 juin à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille, Place de la Bastille, Paris (XII ème ).

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