L’Etrangère, adaptation librement inspirée de L’Étrangerd’Albert Camus, texte et mise en scène de Jean-Baptiste Barbuscia
Festival d’Avignon
L’Etrangère, adaptation librement inspirée de L’Étranger d’Albert Camus, texte et mise en scène de Jean-Baptiste Barbuscia
Premier roman publié de l’écrivain en 1942. Puis traduit en soixante-huit langues! et le troisième francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et Vingt mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Comme le faux alexandrin- par lequel commence Du côté de chez Swann (1913) de Marcel Proust: « Longtemps je me suis couché de bonne heure », les premières phrases de ce roman sont devenues culte:« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.
Le personnage principal: Meursault, la trentaine qui est ici également le narrateur, vit à Alger dans ce département encore français… Il reçoit un télégramme: « mère décédée à l’hospice de Marengo ». Il assistera à la mise en bière et aux obsèques sans jamais pleurer. Le lendemain, Meursault ira à la piscine du port. Il y rencontre Marie qui avait travaillé dans la même entreprise que lui.
Le soir, ils vont voir un film et passent la nuit ensemble. Le lendemain matin, son voisin, Raymond Sintès, un proxénète, demande à Meursault de l’aider à écrire une lettre pour dénigrer sa maîtresse arabe qu’il soupçonne de le tromper ! Il l’a frappée et a peur de représailles de son frère. La police convoquera Raymond et Meursault comme témoin de moralité.
Raymond invitera Marie et Meursault à déjeuner au bord de la mer dans un cabanon appartenant à Masson, un ami…
Marie demande à Meursault s’il veut se marier avec elle et il acceptera. Meursault, Raymond et Masson se promènent sur la plage et croisent deux Arabes, dont le frère de la maîtresse de Raymond. Bagarre : Raymond blessé au visage d’un coup de couteau, retournera à la plage avec Meursault et rencontre à nouveau ces Arabes. Il emprunte à Raymond son revolver et seul, accablé de chaleur tuera l’un des Arabes qui avait pris un couteau et tirera quatre autres fois sur son corps affaissé.
Il est arrêté et son avocat aura bien du mal avec celui qui n’éprouve aucun regret et, aux Assises, on l’interroge plus sur son attitude aux obsèques de sa mère, que sur ce meurtre. Il dit l’avoir commis à cause du soleil et après un sévère réquisitoire du Procureur, il sera condamné à mort. Quant l’aumônier venu le voir avant l’exécution et lui dire qu’il priera pour lui, il se met alors en colère. On retrouve ici les scènes essentielles du roman et un thème central dans l’œuvre d’Albert Camus : le sentiment de l’absurde dans toute vie humaine et sa fin tragique.
Mais, éternelle question, comment et surtout pourquoi adapter un roman à la scène ? Ici, on pense à La Leçon d’Eugène Ionesco, a dit une spectatrice. Effectivement et un enseignant va donner un cours sur L’Etranger. Fabrice Lebert se sort au mieux de ce rôle pas facile et joue aussi les autres personnages masculins avec une grande subtilité. Arrive la jeune Marie, un carton à dessin sous le bras (excellente Marion Bajot) . Ses camarades ne sont pas venus à ce cours et elle va mettre un e à la fin du étranger inscrit au tableau. Effectivement, pas d’autre femme que Marie Cardoni, personnage essentiel de ce roman.
L’élève et son professeur vont décortiquer ce roman pour essayer d’en faire jaillir la substantifique moelle.Jean-Baptiste Barbuscia fait preuve d’habileté et il a une bonne maîtrise de l’espace et du temps. Aux meilleurs moments, on ressent toute l’importance que peut avoir l’influence capitale d’un enseignant sur la construction intélectuelle d’un élève. Ainsi pour nous, au lycée Condorcet en classe de philo puis en Etudes théâtrales à la Sorbonne, le philosophe Olivier Revault d’Allonnes et toujours lui en Etudes Théâtrales: rarisssime!!! Et Bernard Dort, spécialiste de Bertolt Brecht : « J’ai trop de boulot avc les thèses pour continuer à vous faire cours, nous avait dit Jacques Scherer, professeur, mais je vous ai trouvé quelqu’un de bien. Cet énarque travaille encore à l’Assistance publique mais je suis certain qu’il vous apportera beaucoup… Arrivèrent des cours d’analyse de textes et de mise en scène d’une rare efficacité et frappés au coin d’une grande intelligence théâtrale. Au passage, merci, Bernard Dort. Il fut, hélas, vite emporté par le sida.
Jean- Baptiste Barbuscia opère ici un très habile tricotage et on entend bien la langue d’Albert Camus et en particulier la belle lettre qu’il avait écrite à son ancien instituteur, après avoir su qu’il allait avoir le Prix Nobel de littérature : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »
Le metteur en scène aurait pu nous épargner des lieux communs actuels, comme ces arrivées par la salle, une musique sur fond de batterie électronique, des nappes de fumigènes qui ne servent strictement à rien… Mais ce spectacle, très honnête et sans prétention, remarquablement bien dirigé et bien joué, a été longuement applaudi et donne envie de lire ou relire L’Etranger qui a a bercé la jeunesse de nombre d’entre nous. Que demande le peuple ?
Philippe du Vignal
Jusqu’au 26 juillet, Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, Avignon. T. : 04 90 85 00 80.


