Festival d’Avignon The last of The Last of Soviets de Svetlana Alexievich, conception et mise en scène de Petr Bohac
Festival d’Avignon
The last of the Soviets de Svetlana Alexievich, conception et mise en scène de Petr Bohac
Fondé sur des extraits de romans de l’écrivaine prix Nobel « pour son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque », ce spectacle a reçu le premier prix au festival Fringe d’Édimbourg. Le thème: deux acteurs russes exilés à Prague depuis longtemps, parlent de la cruauté de la vie dans leur pays avec un humour cinglant pour décrire les événements vécus par les Russes « pendant soixante-dix ans, on les a trompés, puis pendant vingt ans encore, on les a volés.» et à la fois les relativiser… Un spectacle proche d’une performance mais teinté d’absurde dans la ligne de Jaroslav Hašek (1883-1923) romancier et journaliste libertaire tchèque, auteur du célèbre Soldat Schweik. C’est essentiellement un théâtre d’objets au meilleur sens avec des modèles réduits : arbres, maisons, voitures, personnages…qui est aussi fondé sur des souvenirs et témoignages de guerre et de l’Union soviétique en faillite. Avec de fréquentes références au Journal Télévisé, grande messe de l’information contrôlée, et à la nourriture. Les artistes offrent au public quelques gâteaux et verres de vodka…
Assis à une table, les présentateurs (Inga Zotova-Milkshina et Roman Zotov-Mikshin) nous parlent de la vie en Russie, juste après la catastrophe de Tchernobyl. Mais ce qu’ils disent, est soutenu par une manipulation très précise d’objets miniatures qu’une caméra filme de près et qui sont retransmis sur grand écran…Le modèle réduit cher à Lévi-Strauss fonctionne ici remarquablement: « A l’inverse, écrivait-il dans La Pensée sauvage (1923) de ce qui se passe quand nous cherchons à connaître une chose ou un être en taille réelle, dans le modèle réduit, la connaissance du tout précède celle des parties. Et même si c’est là une illusion, la raison du procédé est de créer ou d’entretenir cette illusion, qui gratifie l’intelligence et la sensibilité d’un plaisir qui, sur cette seule base, peut déjà être appelé esthétique. (…) Autrement dit, la vertu intrinsèque du modèle réduit est qu’il compense la renonciation à des dimensions sensibles par l’acquisition de dimensions intelligibles ». Oui, peut-être avons-nous l’impression de mieux percevoir les choses et, sans que nous le sachions, comme dit Claude Lévi-Strauss, « nous sommes transformés en agents ».
Le procédé du modèle réduit filmé, a déjà été utilisé au théâtre mais, à chaque fois, les adultes que nous sommes et/ou les enfants que nous avons été, restons fascinés, même quand nous ne sommes pas comme ici tout à fait de la paroisse… Un petit garçon de cinq ans nous avait dit à propos des maquettes de gares reproduites dans le mensuel La Vie du rail : «Les petits bonhommes comme cela, sont plus vrais que les grands comme nous. » Ici, ce travail est remarquable d’efficacité et en parfaite liaison avec le texte teinté d’absurde. Un ballet foutraque d’une gestuelle un peu sèche clôt le spectacle mais est sans doute moins convaincant. Ne ratez pourtant pas l’occasion d’aller voir cette compagnie tchèque …
Philippe du Vignal
La Manufacture, Château de Saint-Chamand, Avignon jusqu’au 22 juillet, jours pairs; navette porte Saint-Laare à 13 h 55. T. : 04 90 85 12 71.

