Festival d’Avignon Le Soulier de Satin,mise en scène d’Éric Ruf

Festival d’Avignon


Le Soulier de Satin
ou Le pire n’est pas toujours sûr de Paul Claudel, mise en scène d’Éric Ruf

Nous avions vu ce spectacle salle Richelieu à la Comédie Française (voir Le Théâtre du Blog) et nous avions hâte de le revoir dans la mythique Cour d’Honneur du Palais des papes… où, en 87, Antoine Vitez avait mis en scène la célèbre pièce créée en 43, déjà à  la Comédie Française par Jean-Louis Barrault. 

Journal de la nuit du 19 juillet :

21 h 55 : première et célèbre sonnerie de trompettes annonçant que le spectacle va commencer et composée par Maurice Jarre (1924-2009). Directeur musical du Théâtre National Populaire dirigé par Jean Vilar de 1951 à 1963, il avait écrit cette fanfare pour Lorenzaccio et elle continuera à retentir à chaque représentation.  Au festival, dans cette Cour d’Honneur, comme à Chaillot. Un air joué des dizaines de milliers de fois…

Après quelques autres sonneries, il est vingt-deux heures. Les deux mille spectateurs, prêts pour ce long voyage, écoutent les acteurs leur parler dans les travées de cette Cour d’honneur. Éric Ruf a voulu créer un rapport différent au public tout au long de cette nuit. Nous nous embarquons tous ensemble dans cette aventure. Pour les plus anciens des spectateurs, les souvenirs de la mise en scène d’Antoine Vitez vont-ils ressurgir? Philippe du Vignal, le rédacteur en chef du Théâtre du Blog qui lui avait juste pris une bouteille d’eau et notre confrère Georges Banu étaient là en 87 : « Une préparation physique s’impose, écrivait celui-ci aujourd’hui disparu; je m’inspirai de l’expérience du kabuki et, telles les braves dames de Tokyo, je me suis muni de café, biscuits, chocolat. Le combat à l’entracte pour un sandwich, n’aurait fait que me distraire et m’épuiser, je le savais bien. Tout pour le voyage. Seul, sans les autres.»

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Paul Claudel écrivait à la création du Soulier de satin: «Si je cherche à analyser les raisons de cette fascination qui permet à une masse, généralement considérée comme frivole, de suivre sans fatigue et sans relâchement, et même avec une impression de désappointement quand le terme arrive, un spectacle dont la seule première partie se prolonge pendant deux heures et demie d’affilée, il est facile tout d’abord de mentionner la variété extrême d’accents et de couleurs de scènes qui durent rarement plus d’une dizaine de minutes. On n’a pas le temps de s’ennuyer ! Il arrive sans cesse quelque chose de nouveau et d’inattendu. Puis, on sait que la pièce sera longue et l’on a fait ses préparatifs psychologiques à cette intention. On s’est installé pour un long voyage. Une pièce trop courte ne permettrait pas (…) une ambiance magique. Notre résistance ne serait pas réduite. Nous ne serions là qu’à moitié, laissant dehors quelqu’un qui ne cesse avec impatience de nous réclamer. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans la Cour d’honneur et ses coulisses, tout le monde est prêt: les acteurs mais aussi les nombreux et très efficaces techniciens, en particulier, ceux aux poursuites-lumière au travail toute cette nuit, absolument capital. Mais aussi les pompiers, le médecin de garde… Nous nous engageons dans cette longue traversée sous un ciel clair: un rêve théâtral. Aucune autre décor que les hauts et merveilleux murs du Palais. Les costumes baroques signés Christian Lacroix sont, eux, d’une fantaisie et d’une richesse incroyable.
Le Soulier de satin
 commence et l’Annoncier (Serge Bagdassarian) nous interpelle: «Eteignez vos téléphones portables, on passe la nuit ensemble, personne ne va vous appeler! » On entend aussi les mots de Paul Claudel dits par l’Annoncière (Florence Viala) qui sera ensuite Doña Isabel: «Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, incohérent; même dans le désordre, il faut éviter la monotonie. »
Le programme résume bien-et ce n’est pas simple-une épopée en quatre journées: Le soulier de satin, c’est celui que Doña Prouhèze, (Marina Hands), épouse du gouverneur Don Pélage, (Didier Sandre, lequel jouait Don Rodrigue 87) confie à la Vierge, pour qu’elle courre moins vite retrouver Don Rodrigue (Baptiste Chabauty). Dans le vaste monde de la Renaissance qui ne cesse d’étendre ses frontières, ils vont s’aimer et se déchirer, d’un continent à l’autre, tenaillés par le désir d’un amour absolu.

Première journée

 Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

A l’avant-scène, Don Pelage prie Don Balthazar (Laurent Stocker) de garder Doña Prouhèze. Don Camille, cousin de Don Pelage (Christophe Montenez) en haut des gradins, déclare violemment son amour à Prouhèze qu’il poursuivra sur le vaste plateau. Réplique cinglante : « Je ne vous aime pas.»
Elle dit à son mari qu’elle est tombée amoureuse de la voix de Don Rodrigue, sans le connaître : «C’est de ne rien espérer, qui est beau. » Devant Don Balthazar, elle s’adresse à la Vierge, «tenant mon cœur dans une main et mon soulier dans l’autre ». Elle le déposera entre ses mains… Ici, accroché à un ballon, il s’envolera dans le ciel étoilé… Premier moment fort: tout le public le regarde monter. « Quand vous aurez terminé de regarder le ballon.» dit Florence Viala. Rires…
Plus tard, Don Rodrigue et son serviteur chinois (Birane Ba) apparaissent chacun dans les gradins, l’un à cour et l’autre, à jardin dans la lumière des « poursuites » où les chauves-souris viennent chasser les insectes. Doña Musique (Edith Proust), une nièce de Don Pelage, va à la rencontre d’un mystérieux vice-roi de Naples. Sourde à la voix de son ange gardien (Sefa Yeboah), elle poursuivra sa quête amoureuse. Don Rodrigue est nommé vice-roi des Indes occidentales. Minuit : premier entracte de trente minutes. Certains spectateurs vont se détendre, d’autres se nourrir et une majorité rejoint la file d’attente aux toilettes….

Deuxième journée 

Doña Prouhèze passe quelque temps près de Rodrigue-mais sans le voir-dans le château de Doña Honoria, la mère de ce dernier (Danièle Lebrun). Don Pelage envoie sa femme prendre le commandement de Mogador et Don Rodrigue qui cherche à la suivre, y arrivera mais Doña Prouhèze ne le recevra pas. Elle lui écrit: «Je reste, partez.  » Don Camille  va remettre un mot à Don Rodrigue sur les remparts de Mogador: «Je regarde, dit-elle, mon ombre sur le mur.» Et  Don Camille y mêlera la sienne: « Permettez-moi de m’y associer. ». Une scène d’une grande intensité. Impressionnantes les ombres portées de ces personnages sur les hauts murs du Palais: sans doute la seule image commune avec la mise en scène d’Antoine Vitez. Arrive le deuxième entracte…

Troisième journée

Il est déjà une heure trente…  Don Fernand (Alain Lenglet) et Don Léopold Auguste (Christian Gonon) se chamaillent avec délice: un beau numéro de cabots dans les travées, à propos de la Tradition : «Chère grammaire, belle grammaire, délicieuse grammaire, fille, épouse, mère, maîtresse et gagne-pain des professeurs ! Tous les jours, je te trouve des charmes nouveaux ! Il n’y a rien dont je ne sois capable pour toi. » Parenthèse: un acteur précise à Rachida Dati-qui n’a pas cru bon d’aller au festival d’Avignon-l’importance d’un soutien financier à la Culture !
Doña Musique a suivi à Prague, son mari, le vice-roi de Naples. Enceinte du futur Jean d’Autriche, elle va faire chanter le public dans la Cour d’Honneur soudain éclairée, avec une ferveur communicative… Un grand moment d’émotion: Doña Prouhèze, veuve de Don Pelage, s’abandonne à Don Camille et l’épousera : « Mon corps est en votre pouvoir mais votre âme est dans le mien. » Elle aura de lui, une fille nommée Doña Sept-Épées. Doña Prouhèze envoie à Rodrigue une lettre : elle lui donne rendez-vous dans une auberge, au bord de la mer  en Catalogne. Mais dix ans s’écouleront, avant qu’il puisse la lire. Elle le priait de la délivrer de Don Camille et de protéger son enfant. Et, scène mythique: elle retrouve l’Ange. Attachée à lui par un fil, elle se verra signifier sa disparition prochaine, avant d’être une étoile dans le ciel.

Trois heures trente: milieu de la nuit, la fatigue se fait sentir! A la scène XIII de cette longue journée déchirante, Doña Prouhèze, responsable du commandement de Mogador, rencontre Don Rodrigue devenu Vice-Roi et ils se parlent… dans les gradins. Suivent des considérations politiques et amoureuses mais elle et lui se sépareront définitivement: «Allez-vous-en et Don Camille conserve Mogador. Vous avez pu voir tout à l’heure comment nous sommes encore capables de nous défendre. Et nous avons parmi les assaillants, des intelligences.  Il m’importe fort peu, lui dit-il, que Don Camille, comme vous l’appelez, Ochiali, ou quel que soit son nom de renégat, conserve Mogador. « 
Ce dernier entretien résume presque tout ce Soulier de satin. «Est-ce que tu crois vraiment que tu peux m’empêcher de partir ? » dit Doña Prouhèze à Don Rodrigue. Lui: « Oui, je peux t’empêcher de partir. » Elle : « Tu le crois ? Eh! Bien, dis seulement un mot et je reste. Je le jure, dis seulement un mot, je reste. Il n’y a pas besoin de violence. Un mot, et je reste avec toi. Un seul mot, est-il si difficile à dire ? Un seul mot et je reste avec toi. » Mais il ne lui répondra pas. ..
Entracte: il est quatre heure quinze…

Quatrième et dernière journée

Le public tape des pieds. Atmosphère survoltée. Plus de dix ans ont passé et Don Rodrigue n’est plus que l’ombre de lui-même… Il a perdu une jambe en combattant les Japonais et survit en essayant de vendre… au public, les images pieuses qu’il a peintes. Doña Sept-Épées (Suliane Brahim) essaye avec La Bouchère (Coraly Zahonero) de réveiller mais sans y réussir, la flamme de Rodrigue, son père spirituel. Elles partiront combattre les Barbares et rejoindre Don Juan d’Autriche dont l’une est amoureuse.
Quatre heures trente cinq:  un croissant de lune apparait au-dessus des hauts murs. Les images pieuses de Don Rodrigue sont considérées comme blasphématoires,(déjà à l’époque ! ) et seul au milieu d’une travée de  la Cour d’Honneur, il sera condamné par un collège de notables assis à l’avant-scène.

Cinq heures trente: une lueur apparait dans le ciel et le jour se lève… Doña Sept-Épées et La Bouchère nagent inlassablement. Deux coups de canon devront retentir, quand elles auront rejoint Don Juan d’Autriche. Don Rodrigue réduit à l’état d’esclave, est racheté par une vieille sœur glaneuse (Danièle Lebrun). On entend les coups de canon et «Délivrance aux âmes captives.» dit-elle. Les cloches des nombreuses églises d’Avignon sonnent.: il est exactement six heures… Et c’est la fin de cette première en Avignon du Soulier de satin…

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Éric Ruf, ancien administrateur de la Comédie Française, aura réalisé, avant de quitter ses fonctions, un rêve de théâtre collectif. Il nous a personnellement écrit: «Je suis heureux que cette œuvre et que ma mise en scène rejoignent le rêve de Jean Vilar à la Cour d’Honneur… Avec de grands textes donnés au plus grand nombre, les moyens les plus simples: le poète, l’acteur, le costume, le plateau et la nuit. Les étoiles… quel plus beau décor? »
Le public a fait une très longue ovation debout à cette troupe de comédiens exceptionnels et aux musiciens: Vincent Leterme, Aurélia Bonaque-Ferrat, Ingrid Schoenlaub et Anna Woloszyn. Et bien entendu, à l’équipe de cet Everest théâtral. Tout le monde chante et pleure…

 Jean Couturier


Spectacle vu le 19 juillet à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon. Jusqu’au 26 juillet.

 


Archive pour 24 juillet, 2025

Festival d’Avignon Le Soulier de Satin,mise en scène d’Éric Ruf

Festival d’Avignon


Le Soulier de Satin
ou Le pire n’est pas toujours sûr de Paul Claudel, mise en scène d’Éric Ruf

Nous avions vu ce spectacle salle Richelieu à la Comédie Française (voir Le Théâtre du Blog) et nous avions hâte de le revoir dans la mythique Cour d’Honneur du Palais des papes… où, en 87, Antoine Vitez avait mis en scène la célèbre pièce créée en 43, déjà à  la Comédie Française par Jean-Louis Barrault. 

Journal de la nuit du 19 juillet :

21 h 55 : première et célèbre sonnerie de trompettes annonçant que le spectacle va commencer et composée par Maurice Jarre (1924-2009). Directeur musical du Théâtre National Populaire dirigé par Jean Vilar de 1951 à 1963, il avait écrit cette fanfare pour Lorenzaccio et elle continuera à retentir à chaque représentation.  Au festival, dans cette Cour d’Honneur, comme à Chaillot. Un air joué des dizaines de milliers de fois…

Après quelques autres sonneries, il est vingt-deux heures. Les deux mille spectateurs, prêts pour ce long voyage, écoutent les acteurs leur parler dans les travées de cette Cour d’honneur. Éric Ruf a voulu créer un rapport différent au public tout au long de cette nuit. Nous nous embarquons tous ensemble dans cette aventure. Pour les plus anciens des spectateurs, les souvenirs de la mise en scène d’Antoine Vitez vont-ils ressurgir? Philippe du Vignal, le rédacteur en chef du Théâtre du Blog qui lui avait juste pris une bouteille d’eau et notre confrère Georges Banu étaient là en 87 : « Une préparation physique s’impose, écrivait celui-ci aujourd’hui disparu; je m’inspirai de l’expérience du kabuki et, telles les braves dames de Tokyo, je me suis muni de café, biscuits, chocolat. Le combat à l’entracte pour un sandwich, n’aurait fait que me distraire et m’épuiser, je le savais bien. Tout pour le voyage. Seul, sans les autres.»

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Paul Claudel écrivait à la création du Soulier de satin: «Si je cherche à analyser les raisons de cette fascination qui permet à une masse, généralement considérée comme frivole, de suivre sans fatigue et sans relâchement, et même avec une impression de désappointement quand le terme arrive, un spectacle dont la seule première partie se prolonge pendant deux heures et demie d’affilée, il est facile tout d’abord de mentionner la variété extrême d’accents et de couleurs de scènes qui durent rarement plus d’une dizaine de minutes. On n’a pas le temps de s’ennuyer ! Il arrive sans cesse quelque chose de nouveau et d’inattendu. Puis, on sait que la pièce sera longue et l’on a fait ses préparatifs psychologiques à cette intention. On s’est installé pour un long voyage. Une pièce trop courte ne permettrait pas (…) une ambiance magique. Notre résistance ne serait pas réduite. Nous ne serions là qu’à moitié, laissant dehors quelqu’un qui ne cesse avec impatience de nous réclamer. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans la Cour d’honneur et ses coulisses, tout le monde est prêt: les acteurs mais aussi les nombreux et très efficaces techniciens, en particulier, ceux aux poursuites-lumière au travail toute cette nuit, absolument capital. Mais aussi les pompiers, le médecin de garde… Nous nous engageons dans cette longue traversée sous un ciel clair: un rêve théâtral. Aucune autre décor que les hauts et merveilleux murs du Palais. Les costumes baroques signés Christian Lacroix sont, eux, d’une fantaisie et d’une richesse incroyable.
Le Soulier de satin
 commence et l’Annoncier (Serge Bagdassarian) nous interpelle: «Eteignez vos téléphones portables, on passe la nuit ensemble, personne ne va vous appeler! » On entend aussi les mots de Paul Claudel dits par l’Annoncière (Florence Viala) qui sera ensuite Doña Isabel: «Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, incohérent; même dans le désordre, il faut éviter la monotonie. »
Le programme résume bien-et ce n’est pas simple-une épopée en quatre journées: Le soulier de satin, c’est celui que Doña Prouhèze, (Marina Hands), épouse du gouverneur Don Pélage, (Didier Sandre, lequel jouait Don Rodrigue 87) confie à la Vierge, pour qu’elle courre moins vite retrouver Don Rodrigue (Baptiste Chabauty). Dans le vaste monde de la Renaissance qui ne cesse d’étendre ses frontières, ils vont s’aimer et se déchirer, d’un continent à l’autre, tenaillés par le désir d’un amour absolu.

Première journée

 Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

A l’avant-scène, Don Pelage prie Don Balthazar (Laurent Stocker) de garder Doña Prouhèze. Don Camille, cousin de Don Pelage (Christophe Montenez) en haut des gradins, déclare violemment son amour à Prouhèze qu’il poursuivra sur le vaste plateau. Réplique cinglante : « Je ne vous aime pas.»
Elle dit à son mari qu’elle est tombée amoureuse de la voix de Don Rodrigue, sans le connaître : «C’est de ne rien espérer, qui est beau. » Devant Don Balthazar, elle s’adresse à la Vierge, «tenant mon cœur dans une main et mon soulier dans l’autre ». Elle le déposera entre ses mains… Ici, accroché à un ballon, il s’envolera dans le ciel étoilé… Premier moment fort: tout le public le regarde monter. « Quand vous aurez terminé de regarder le ballon.» dit Florence Viala. Rires…
Plus tard, Don Rodrigue et son serviteur chinois (Birane Ba) apparaissent chacun dans les gradins, l’un à cour et l’autre, à jardin dans la lumière des « poursuites » où les chauves-souris viennent chasser les insectes. Doña Musique (Edith Proust), une nièce de Don Pelage, va à la rencontre d’un mystérieux vice-roi de Naples. Sourde à la voix de son ange gardien (Sefa Yeboah), elle poursuivra sa quête amoureuse. Don Rodrigue est nommé vice-roi des Indes occidentales. Minuit : premier entracte de trente minutes. Certains spectateurs vont se détendre, d’autres se nourrir et une majorité rejoint la file d’attente aux toilettes….

Deuxième journée 

Doña Prouhèze passe quelque temps près de Rodrigue-mais sans le voir-dans le château de Doña Honoria, la mère de ce dernier (Danièle Lebrun). Don Pelage envoie sa femme prendre le commandement de Mogador et Don Rodrigue qui cherche à la suivre, y arrivera mais Doña Prouhèze ne le recevra pas. Elle lui écrit: «Je reste, partez.  » Don Camille  va remettre un mot à Don Rodrigue sur les remparts de Mogador: «Je regarde, dit-elle, mon ombre sur le mur.» Et  Don Camille y mêlera la sienne: « Permettez-moi de m’y associer. ». Une scène d’une grande intensité. Impressionnantes les ombres portées de ces personnages sur les hauts murs du Palais: sans doute la seule image commune avec la mise en scène d’Antoine Vitez. Arrive le deuxième entracte…

Troisième journée

Il est déjà une heure trente…  Don Fernand (Alain Lenglet) et Don Léopold Auguste (Christian Gonon) se chamaillent avec délice: un beau numéro de cabots dans les travées, à propos de la Tradition : «Chère grammaire, belle grammaire, délicieuse grammaire, fille, épouse, mère, maîtresse et gagne-pain des professeurs ! Tous les jours, je te trouve des charmes nouveaux ! Il n’y a rien dont je ne sois capable pour toi. » Parenthèse: un acteur précise à Rachida Dati-qui n’a pas cru bon d’aller au festival d’Avignon-l’importance d’un soutien financier à la Culture !
Doña Musique a suivi à Prague, son mari, le vice-roi de Naples. Enceinte du futur Jean d’Autriche, elle va faire chanter le public dans la Cour d’Honneur soudain éclairée, avec une ferveur communicative… Un grand moment d’émotion: Doña Prouhèze, veuve de Don Pelage, s’abandonne à Don Camille et l’épousera : « Mon corps est en votre pouvoir mais votre âme est dans le mien. » Elle aura de lui, une fille nommée Doña Sept-Épées. Doña Prouhèze envoie à Rodrigue une lettre : elle lui donne rendez-vous dans une auberge, au bord de la mer  en Catalogne. Mais dix ans s’écouleront, avant qu’il puisse la lire. Elle le priait de la délivrer de Don Camille et de protéger son enfant. Et, scène mythique: elle retrouve l’Ange. Attachée à lui par un fil, elle se verra signifier sa disparition prochaine, avant d’être une étoile dans le ciel.

Trois heures trente: milieu de la nuit, la fatigue se fait sentir! A la scène XIII de cette longue journée déchirante, Doña Prouhèze, responsable du commandement de Mogador, rencontre Don Rodrigue devenu Vice-Roi et ils se parlent… dans les gradins. Suivent des considérations politiques et amoureuses mais elle et lui se sépareront définitivement: «Allez-vous-en et Don Camille conserve Mogador. Vous avez pu voir tout à l’heure comment nous sommes encore capables de nous défendre. Et nous avons parmi les assaillants, des intelligences.  Il m’importe fort peu, lui dit-il, que Don Camille, comme vous l’appelez, Ochiali, ou quel que soit son nom de renégat, conserve Mogador. « 
Ce dernier entretien résume presque tout ce Soulier de satin. «Est-ce que tu crois vraiment que tu peux m’empêcher de partir ? » dit Doña Prouhèze à Don Rodrigue. Lui: « Oui, je peux t’empêcher de partir. » Elle : « Tu le crois ? Eh! Bien, dis seulement un mot et je reste. Je le jure, dis seulement un mot, je reste. Il n’y a pas besoin de violence. Un mot, et je reste avec toi. Un seul mot, est-il si difficile à dire ? Un seul mot et je reste avec toi. » Mais il ne lui répondra pas. ..
Entracte: il est quatre heure quinze…

Quatrième et dernière journée

Le public tape des pieds. Atmosphère survoltée. Plus de dix ans ont passé et Don Rodrigue n’est plus que l’ombre de lui-même… Il a perdu une jambe en combattant les Japonais et survit en essayant de vendre… au public, les images pieuses qu’il a peintes. Doña Sept-Épées (Suliane Brahim) essaye avec La Bouchère (Coraly Zahonero) de réveiller mais sans y réussir, la flamme de Rodrigue, son père spirituel. Elles partiront combattre les Barbares et rejoindre Don Juan d’Autriche dont l’une est amoureuse.
Quatre heures trente cinq:  un croissant de lune apparait au-dessus des hauts murs. Les images pieuses de Don Rodrigue sont considérées comme blasphématoires,(déjà à l’époque ! ) et seul au milieu d’une travée de  la Cour d’Honneur, il sera condamné par un collège de notables assis à l’avant-scène.

Cinq heures trente: une lueur apparait dans le ciel et le jour se lève… Doña Sept-Épées et La Bouchère nagent inlassablement. Deux coups de canon devront retentir, quand elles auront rejoint Don Juan d’Autriche. Don Rodrigue réduit à l’état d’esclave, est racheté par une vieille sœur glaneuse (Danièle Lebrun). On entend les coups de canon et «Délivrance aux âmes captives.» dit-elle. Les cloches des nombreuses églises d’Avignon sonnent.: il est exactement six heures… Et c’est la fin de cette première en Avignon du Soulier de satin…

©x

©x

Éric Ruf, ancien administrateur de la Comédie Française, aura réalisé, avant de quitter ses fonctions, un rêve de théâtre collectif. Il nous a personnellement écrit: «Je suis heureux que cette œuvre et que ma mise en scène rejoignent le rêve de Jean Vilar à la Cour d’Honneur… Avec de grands textes donnés au plus grand nombre, les moyens les plus simples: le poète, l’acteur, le costume, le plateau et la nuit. Les étoiles… quel plus beau décor? »
Le public a fait une très longue ovation debout à cette troupe de comédiens exceptionnels et aux musiciens: Vincent Leterme, Aurélia Bonaque-Ferrat, Ingrid Schoenlaub et Anna Woloszyn. Et bien entendu, à l’équipe de cet Everest théâtral. Tout le monde chante et pleure…

 Jean Couturier


Spectacle vu le 19 juillet à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon. Jusqu’au 26 juillet.

 

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