Le « non-public »

Le « non-public »  et le kapouchnik

Je me souviens bien: quand nous avons quitté Paris en 91, nous avions besoin de nous éloigner du ghetto qu’était la petite communauté théâtrale. Nous avions la sensation de ne jamais toucher les “vrais gens”. C’est quoi, les vrais gens ? J’ai toujours été attiré par ceux qui sont éloignés de notre culture. Nous avons été nommés Hervée de Lafond et moi-même, à la direction de la Scène nationale de Montbéliard ( Doubs) que Pierre Bongiovanni venait de quitter. Mais douche froide à l’arrivée. Le Monde et Libération n’étaient pas vendus dans les maisons de presse ou seulement à la gare et en un seul exemplaire… Ici, personne ne connaissait Jean Vilar, Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Pina Bausch, Bertolt Brecht ou Zingaro. Nous avions décidé de remédier à ces lacunes: j’étais le roi des naïfs! Première décision : réserver quarante places au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes un dimanche et louer un car pour y aller. Il y eut quatre demandes… Le camouflet ! Alors pendant neuf ans, nous nous sommes efforcés d’attirer le « non-public ».

Je ne pouvais pas croire que l’on pouvait vivre sans culture mais j’ai appris que celle que je souhaitais diffuser était trop parisienne et qu’on pouvait la baptiser : “culture cultivée”… Avec Hervée, nous avons cherché par tous les moyens à changer les mœurs du théâtre bourgeois. Ainsi, nous avons invité une star du piano, Christian Zacharias, unanimement salué pour ses interprétations de Scarlatti, Schubert, Mozart, Ravel… Nous lui avions demandé d’abandonner le smoking traditionnel, pour un blouson de cuir et à notre personnel de s’habiller lui aussi en cuir. Tous se sont prêtés au jeu. Et Christian Zacharias discutait avec le public avant chaque morceau.

Côté rituels du théâtre nous avons aussi multiplié les changements et créé une monnaie spéciale : le sponeck, fluctuant selon les locations. Plus de billets, mais un timbre par spectacle à coller dans un passeport qui devait être tamponné à l’entrée. Notre mot d’ordre: non pas remplir le théâtre de Montbéliard mais remplir Montbéliard, de théâtre. Neuf années folles… Et un jour, exténués nous sommes partis. Cette institution était un lourd fardeau : trente employés et un adjoint à la Culture trop droitier.  Mais le sous-préfet a voulu nous retenir et nous a fait rencontrer Martial Bourquin, un maire d’exception qui, à Audincourt (14.000 habitants), tient à développer une vraie politique culturelle. Il nous a offert un lieu magnifique au bord du Doubs : l’usine Japy qu’il a fait restaurer en grande partie pour nous.

©  Phil Lovy    .Kapouchnik 176  avec ici, Eric Prévost, Isaure Legrand et Sophie Zanone

© Phil Lovy
Kapouchnik n°176 avec ici, Eric Prévost, Isaure Legrand et Sophie Zanone

Une conviction: devoir jouer pour des personnes ne fréquentant pas les lieux culturels, nous poursuivait. A Audincourt, nous avons inventé une forme de spectacle unique, le kapouchnik (soupe en russe). A l’origine, il s’agit d’un rituel pour fêter les départs à la retraite où chacune et chacun invente une chanson ou un sketch. Nous avons transformé le concept et en une journée de préparation avec quinze acteurs, nous mettons en scène l’actualité. Quatorze thèmes en une heure quarante. Et le succès a été quasiment immédiat!

 Tous les matins, je promène mon chien avec une femme passionnée par les animaux. Un immense fossé culturel nous sépare mais un jour, par miracle, elle est descendue de son village, assister à un kapouchnik et y est revenue… Je ne lui ai jamais demandé ce qu’elle en pensait. Mais elle y a entraîné son voisin, et peu à peu a réservé huit ou dix places. Pour rien au monde, elle ne raterait une représentation. Je vous raconte tout cela parce que le kapouchnik aura été un des grands objectifs de ma vie, de toute ma vie finissante.Réussir des mélanges de public donne pour moi, un vrai sens au théâtre.
Hervée et moi, avons maintenant plus de quatre-vingt ans… Nous sommes métastasés, cabossés et sr le point de transmettre notre outil à un trio de collaborateurs qui sera chargé de poursuivre l’œuvre entreprise. Ce sera l’Unité 2. J’ai décidé de sortir un livre Les Mille et une plaisanteries du théâtre de l’Unité. Il paraîtra courant juillet et vous pouvez réserver votre exemplaire dès maintenant*

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T.: 03 81 34 49 20 - contact@theatredelunite.com

*https://www.helloasso.com/associations/theatre-de-l-unite/boutiques/les-mille-et-une-plaisanterie-du-theatre-de-l-unite

 

 Maison Unité

Ouvert du lundi au vendredi
de 10 h à 18 h

 


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