Avignon encore et toujours
Pour des circonstances dépendant de notre volonté, vous aurez bientôt ce bilan.. Mais les faits-connus-son têtus: taux maximum de remplissage maximum dans le in (98%) malgré une programmation décevante et des prix élevés; off étant maintenant double du in, avec de très bons spectacles au Théâtre des Halles, au Théâtre du Balcon, au Onze, à la Scala-Avignon, à L’Artéphile… avec parfois des spectacles déjà joués, comme Les Serge par la Comédie Française, des créations comme Le Mariage de Figaro avec Philippe Torreton…
Mais aussi un deuxième off, lui à peine comparable: celui des petites salles où pour des pièces: auteur, metteur en scène et acteurs inconnus, ont souvent quelques spectateurs seulement par représentation, voire aucun ! Et à un prix de location exorbitant pour les compagnies, au moins 4.000 € les trois semaines… Et ceux des chambres chez des particuliers s’envolent: 100 € la nuit, au noir, bien entendu ! Et dans les hôtels, on conseille fortement de réserver dès maintenant une chambre et, bien sûr, de la payer… pour juillet 2026. En attendant, retour en arrière avec un épisode d’histoire du théâtre par le metteur en scène Jacques Livchine qui, a autrefois, joué dans le off comme dans le in…
1980: le Théâtre de l’Unité est dans le in avec La Femme-chapiteau et deux autres spectacles. Je m’étais dit : je vais faire ma chronique sur Avignon où je n’étais pas et vais faire semblant d’y avoir été. » Alors tu as vu quelque chose de beau ? Le Rodrigues ne t’a pas déçu ? Brel à la carrière Boulbon, je ne vois pas l’intérêt.Tu as fait de belles rencontres ? On y va pour ça tout de même. Je trouve que le bar du in ouvert à tous, c’est sympa. C’est quoi dans le in cette histoire de langue arabe? Pour distraire la galerie et énerver Le Figaro ? Oh! Là, tu as lu, ce journal trouve la programmation exécrable, parle de festival woke et d’ entre-soi étouffant. N’empêche: le off commence à gagner un peu de reconnaissance. Du monde, il y en avait. Et cette déclaration du festival qui se prononce officiellement pour la Palestine ? L’irruption du théâtre privé partout, La Scala, avec neuf spectacles. «
La ministre de la Culture a voulu éviter la Cour d’Honneur et a assisté à une animation dans un E.P.H.A.D. Je la comprends: elle dit clairement ce que je pense tout bas, le sens de la subvention est clairement perdu. La conquête d’un nouveau public, les droits culturels, on n’en parle plus. Quant au off, il affiche clairement la couleur: les compagnies sont là pour trouver des dates et les lieux où jouer. La consommation effrénée de spectacles me pose question. Etait-ce un bon cru? Tous les records sont battus avec 1,6 million de billets vendus dans le off pour 1.735 spectacles: 60 % de remplissage et 98% dans le in pur une trentaine de spectacles .
Paradoxal: tout le monde se plaint et parle d’une Culture qui se meurt faute de moyens et on assiste à un foisonnement impressionnant! Même la Comédie Française présente un spectacle dans le off. Vitalité ou cancer ? Je suis frappé par la pauvreté des commentaires et débats. Des compagnies suent un an pour s’entendre dire : « On a passé un bon moment, c’était super. » Ou: J’ai pas accroché du tout. »
Et puis le grand débat : le goût de la critique souvent opposé à celui du public. Léna Breban (que nous avions repérée à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot et qui a joué dans notre 2500 à l’heure ) en sait quelque chose: son Mariage de Figaro a été déchiqueté par Le Masque et la Plume sur France Inter… Mais il y a six cent places vendues chaque soir pour ce spectacle repris à Paris de septembre à janvier. Est-elle le nouveau Alexis Michalik, lui aussi peu aimé par la critique ?
Nous en avons fait des Avignon… Dès 64, jeune spectateur, je ne faisais pas encore de théâtre et j’étais « descendu » de Paris en vélo-solex. J’ai le souvenir de Lorenzaccio avec Gérard Philipe : « Veux-tu que je m’empoisonne oui que je me jette dans l’Arno; les Russelaï seuls valent quelque chose. » Ah! les mots, les mots les éternelles paroles. En 68, je vendais France Nouvelle, l’hebdomadaire culturel communiste. Jean Vilar n’avait pas d’argent sur lui et je le lui offrais. J’allais aux débats du Verger, je me nourrissais de Jean Vilar. Le Living Théâtre a créé la polémique: Judith Malina et Julian Beck réclamaient la gratuité d’entrée et des gauchistes hurlaient à la porte du cloître des Carmes: Vilar/Salazar… J’étais aux premières loges: Jean Vilar gardait la porte avec la C.G.T. « Chez le boucher, disait-il on paie sa viande, donc le théâtre ne peut pas être gratuit. » En 69, coup de tonnerre, la compagnie Maurice Béjart danse à la Cour d’Honneur Messe pour un temps présent : c’était énorme à l’ époque d’y faire entrer la danse contemporaine! Quatre jeunes compagnies sont invitées à jouer aux cloître des Carmes. Discussions un peu partout. Hervée de Lafond que je ne connaissais pas encore, jouait dans Le Roi Nu, mise en scène de Michel Berto.
En 71, mort de Jean Vilar…
1972: le Théâtre de l’Unité joue L’Avare and co dans un foyer des jeunes travailleurs à Champfleury, un quartier Ouest d’Avignon où se trouve maintenant la Fabrica…. Hervée de Lafond, devenue, codirectrice avec moi du Théâtre de L’Unité, dit que nous avons ouvert le off et fait les premières parades dans les rues. Georges Lavaudant jouait aussi dans ce même Foyer, avec son Théâtre Partisan. Nous sommes repérés par André Gintzburger, imprésario qui nous prend alors dans son écurie. Premier contrat: Festival international du jeune théâtre à Liège. Mais nous n’avons pas l’argent pour louer un car et nous y allons avec nos vieilles voitures… Là, catastrophe: grève générale en Belgique et une de nos Quatre L tombe en panne d’essence. Le Théâtre Royal de Liège est plein mais à cinq minutes de la représentation, manquent quatre acteurs. Il va falloir avouer notre forfait: les cinq minutes les plus cauchemardesques de ma vie. Quand, soudain, nos quatre amis font irruption! Nous avons joué dopés par la peur. Premières critiques élogieuses…1977: nous jouons sous chapiteau Dernier Bal aux Angles (Gard) juste au-dessus d’Avignon. Nous faisons une parade pour La 2 CV Théâtre, place de l’Horloge à Avignon..Puis nous distribuons des tracts mais je suis tellement épuisé que je m’endors sur scène. Le public aime la parade mais il n’y a personne au spectacle et le chapiteau s’envole. C’est la faillite.1978 : Cyrano promenade, une déambulation modeste. Elle avait pourtant marqué Jean-Pierre Marcos; directeur du Pôle Cirque d’Amiens qui m’en parle encore… C’était un matin aux Angles. Nous sommes fous, le Théâtre de l’Unité va mourir et nous devons marquer le point si nous voulons être « compagnie associée » à Saint-Quentin-en-Yvelines. Cela nous sauverait. Me prenez vous pour une éponge, Monseigneur, sur la crête des Angles… Un théâtre paysager. Il y a un article dans Le Monde de Colette Godard: un quart de page. Nous gagnons l’appel d’offres, un lieu, une subvention. Enfin, nous respirons et nous allons être pris dans le in avec notre théâtre de rue: Une page dans Libé de Jean-Pierre Thibaudat nous sauve de l’anonymat .
1981: A nouveau dans le in avec Le Mariage dans une belle maison à Pernes-les-Fontaines Mais semi-fiasco: dans Libé, Jean-Jacques Samary écrit que ce Mariage a tourné au divorce. On le croise dans la rue et on lui dit que c’est la vérité…
1982: Encore le in avec Radio festival et avec L’Avion en 91 devant le Palais des papes. Deux mille spectateurs. Le Monde nous démolit mais L’Avion passe au Journal sur France 2.
1997: nous jouons 2500 à l’heure au Théâtre des Halles. Nous sommes au sommet et on remplit dès le quatorze juillet… Il faut gérer le succès.
2003: Térezin. Mais c’est la grève! Nous ne jouons pas mais devons payer la location du théâtre… La pièce meurt. Zéro contrat pour l’année qui suit. Dur… Dur!
2005 : Promenade avec Luther d’Yves Ravey avec Hervée de Lafond au Théâtre des Halles mais ce monologue ne trouve pas son public. A un spectacle de Pascal Rambert, elle s’exclame pendant un changement de décor : « Quel mal vous avons-nous fait pour que vous nous fassiez tant souffrir ?« Toute la presse reprend cet épisode rare. La programmation de Vincent Baudriller et Hortense Archanbault qui dirigent le in, est sur la sellette.
Ensuite ce sera au festival de Villeneuve-lès-Avignon dans une grande prairie, Oncle Vania à la campagne, puis La Nuit Unique… Mais j’en oublie. Avignon incontournable! Les compagnies ont trois semaines pour s’imposer ou se désagréger dans ce lieu des toutes les cruautés ou de toutes les joies. »Débarcadère des volontés, carrefour des inquiétudes. » , disait de Paris, Blaise Cendrars dans Le Transibérien. Cette année, je ne suis pas allé en Avignon. Mais qui peut mieux le raconter que celui qui n’ y est pas allé ?
Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, 9 allée de la Filature; Audicourt ( Doubs). T. : 03 81 34 49 20 contact@theatredelunite.com

