Festival d’Avignon Le Problème lapin, Cartographie 7 de Frédéric Ferrer

Le Problème lapin, Cartographie 7 de Frédéric Ferrer

 Si vous voulez tout savoir sur le lapin, vous trouverez la réponse. Y compris aux questions que vous ne vous posez pas, par exemple, sur les effets interstellaires de son existence terrestre. Ou celles qui ont permis aux plus grands mathématiciens, d’inventer les « maths modernes » (véridique) à partir de la courbe de reproduction du lapin. Censée monter très vite mais croisant celle tout aussi rapide de sa destruction par ses prédateurs. Belle sinusoïdale (avec tableau à l’appui). L’équation se résout ainsi : plus il y a de lapins, moins il y a de lapins. C.Q.F.D., cherchez…

Commençons par le début, s’il en existe un, de cette histoire sans fin. Frédéric Ferrer pratique un théâtre tout à fait particulier : la conférence illustrée avec un «power point», rigoureusement scientifique et irrésistiblement drôle. Avant Les Cartographies, l’auteur avait suivi de très près les grandes conférences sur le climat et a créé, entre autres ( voir Le Théâtre du BlogKyoto Forever (2008) et Kyoto forever II, superproduction internationale portée par des comédiens tous issus des pays représentés à la C.O.P. (« conférences des parties » sur le climat).
Dissections diplomatiques et résolutions finales bâclées pour aboutir à un texte commun, puisqu’il le faut, et reproduites quasi à l’identique… Mais revenons à nos lapins, comme dirait Maître Pathelin. Deux images de lapins (différents) nous attendent sur les écrans, paisibles, au repos. Le travail peut commencer : une fois éliminée la question du lièvre-qui-n’est-pas-un-lapin (il gîte et ne creuse pas de terrier), Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz vont développer, parfois de façon divergente, les origines, variétés, tours et détours de l’animal, et l’état de la recherche et de la pensée sur lui…

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La tâche devient vite touffue, labyrinthique, contradictoire, dialectique, encyclopédique, sérieuse et même effrayante, bouffonne, inquiétante, inépuisable…Vous apprendrez que, tout ce qu’on a inventé pour produire du lapin, a tourné à la prolifération et que, tout ce qui a été fait pour l’éliminer, a, pour le moment, échoué: le lapin sauvage, ou commun, est classé à la fois, et parfois sur le même territoire, animal nuisible (à détruire) et espèce menacée (à protéger).
L’humanité « civilisée » refuse de plus en plus de se nourrir de cette viande saine, bon marché et qui ménage la planète (enfin, c’est selon…) et la santé des consommateurs. Sous prétexte que, depuis qu’on a inventé le «doudou», autre moyen de faire taire les bébés avec la tototte (ou tétine), le lapin est devenu « mignon », donc symboliquement impropre à la consommation.

 On y revient : ce qui fait la force de spectacles comme L’Atlas de l’anthropocène dont Le Problème lapin est la Cartographie 7 et des autres, comme A la Recherche des canard perdus et en 2026, Géopolitique du petit pois)…. est un travail de documentation colossal. Pire, il est sans cesse remis en question, discuté. Et les deux interprètes incarnent ces questions, discussions et tiraillements. Ils ont droit à leurs moments d’information, digressions: « laisse-moi finir » et illustrations tirées de l’Histoire de la peinture (sans Le Lièvre d’Albrecht Dürer, puisque c’est un lièvre).
Des conclusions-toujours provisoires-s’affichent en lettres comminatoires sur les écrans. C’est dire la richesse de cette conférence et la rigueur avec laquelle les orateurs la tiennent pour en venir à bout, ou du moins, à un bout.

En un mot-mais on n’y arrivera pas- donc en quelques mots : plus que de la science amusante, Le Problème lapin nous apporte à jet continu et sans une seconde de trop, un «gai savoir», une belle échappée de philosophie pour tous, des aperçus mathématiques aussi vertigineux qu’excitants et les réponses à trente questions tirées au sort parmi des centaines (mais rien, ce jour-là, sur l’expression : poser un lapin : il faut bien garder une petite frustration ! Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz sont là, solides au rendez-vous : à nous de ne pas les manquer. Et on est prié de guetter toutes les Cartographies, anciennes et nouvelles qui passeront vers nos horizons.

Christine Friedel

Théâtre des Halles, Avignon, jusqu’au 26 juillet (relâche les 16 et 23 juillet). T. : 04 32 76 24 51.

Les 18 et 19 novembre, Quai des arts, Pornichet et le 25, L’Odyssée, Orvault (Loire-Atlantique) ; le 26 au T.H.V. à Saint-Barthélémy d’Anjou (Maine-et-Loire) ; le 27 au Théâtre de Laval, Centre National de la Marionnette ( Mayenne).

Le 6 janvier, salle Jacques Brel, Montigny-le-Bretonneux et le 19 janvier, Théâtre Armande Béjart, Maisons-Lafitte (Yvelines).

 

 

 

 

 

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Archive pour juillet, 2025

Festival d’Avignon When I saw the sea, mise en scène et chorégraphie d’Ali Chahrour, musique composée et interprétée par Lynn Adib et Abed Kobeissy

Festival d’Avignon

When I saw the sea, mise en scène et chorégraphie d’Ali Chahrour, musique composée et interprétée par Lynn Adib et Abed Kobeissy

 Entendre leur nom de femmes, avant tout. Lequel ? Celui que leur a donné leur mère? Leur nom d’orphelines ou abandonnées ? Celui qu’elles ont choisi pour vivre ? Tenei Ahmad, Zena Moussa et Rania Jamal sont là et racontent chacune leur histoire, avec la danse et la langue de Beyrouth où elles sont venues chercher du travail, et celle d’une Ethiopie quittée aujourd’hui avec leur résistance et leur liberté reprise.
Ici, à la FabricA, Ali Chahrour a travaillé avec elles à cette performance : le mot qu’elles emploient et que nous entendons dans son double sens : spectacle et exploit. Elles sont héroïques: parties, pour aider leur famille, s’habiller de neuf pour faire bonne impression, se voir dépouillée, humiliée, isolée : il leur fallait retrouver leur corps et reprendre leur vie, l’arracher au système Kafala qui les avait réduites en esclavage.
Passeport confisqué, pas de téléphone, vie amoureuse et amicale interdite : ce «contrat» les livre entièrement à un Kefil, leur responsable qui peut s’autoriser tous les abus.
Abandonnées par leur patronne sous les bombardements, combien d’entre elles ont été tuées, enfermées dans les maisons en ruine, laissées sans nom et sans sépulture ? Combien ont réussi à s’enfuir et soudain, avec une grande respiration, pour la première fois, voir la mer ? Mais cette mer est un mur, une nouvelle impasse quand on n’a ni passeport ni argent.

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Elles ont fui, résisté et peuvent enfin parler pour les autres, dénoncer ce système. Aidé par les O.N.G., Ali Charrour s’est documenté et les a rencontrées. Avec elles, il a cherché la forme universelle et unique de leur récit et fait une synthèse entre danse, chant et théâtre. Très simplement, elles redessinent et retrouvent un corps vivant, souple, allégé du poids qui leur avait été imposé.
Ce qu’elles ont subi et que d’autres subissent encore, le chant leur permet de l’exprimer et de le faire savoir. Pour nous, elles créent de la beauté, du trouble : impossible d’échapper à la terrible réalité de leur situation, le sur-titrage (en français et en anglais) nous en informe avec précision. On entend de leur chant, de leur danse, la douleur et la consolation, la fierté, la tragédie à leur modeste-et immense-mesure, puisqu’elles sont femmes.
Ce soixante-dix neuvième festival est dédié à la langue arabe : ici, on l’aura entendue dans sa modulation libanaise avec des voix d’Ethiopiennes parlant l’amharique et les autres langues du pays, plus intimes. Et celle dansée et chantée, qui n’a pas besoin de traduction.

Christine Friedel

Spectacle joué du 5 au 8 juillet à La Fabrica, Avignon.

Les 19, 20 et 21 août, Zurich Theater Spektakel (Suisse).

Les 9, 10 et 11 décembre, Théâtre des Tanneurs, Bruxelles (Belgique).

Le 7 mars, Meetyou festival Valladolid (Espagne).

 

Festival d’Avignon Fusées, création collective de Jeanne Candel, Vladislav Galard, Sarah Le Picard, Jean-Pierre et Claudine Simon (tout public)

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Fusées, création collective de Jeanne Candel, Vladislav Galard, Sarah Le Picard, Jean-Pierre et Claudine Simon (tout public)

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Une histoire vraie mais aussi un conte pour les enfants de tout âge: « Celle de deux hommes, grands garçons abandonnés dans le cosmos. Coincés dans une station spatiale, Boris et Kyril ignorent quand ils pourront rentrer chez eux. » Cette création de la compagnie La vie brève en 2024 est loin d’avoir achevé sa course en orbite. Nous voici face à l’infini du cosmos, cherchant à percevoir les terribles trous noirs, capables d’aspirer la matière, ou la mort éblouissante d’une étoile. Mais nous ne sommes pas seuls et nous voyons le cosmos à travers le regard de Boris, le mélancolique et de Kyril, le rêveur magnifique et joueur.

Eux-mêmes aidés par Viviane, une Intelligence Artificielle, pas si maligne ni si artificielle. Cette compagnie a voulu créer un théâtre aussi artisanal que possible, et de fusée, on ne verra qu’un jouet dans la main de Kyril… Quant aux mouvements en apesanteur, les comédiens nous donnent tout ce que peut suggérer un corps dansant, nageant sur des tabourets roulants. Pour la lune et les étoiles : nous verrons tout, dans un joli castelet doré, grâce à un soleil en carton jaune et aux reflets d’une couverture de survie roulée en boule ou d’un papier alu pour chocolat.
La pure magie d’un théâtre pour de vrai. Bien sûr, cela marche et c’est délicieux. L’harmonie des sphères avec un piano préparé pour le grand voyage et monté sur roulettes intergalactiques:  l’interprète fait corps avec son surprenant instrument et lui, avec le plateau. On aura aussi une sieste délicate entre Boris, épuisé et un violoncelle couché…Avec ce théâtre fait main, toutes les inventions sont possibles et vraies. Ce spectacle nous requinque en nous parlant d’angoisses et de curiosités universelles avec le langage de l’enfance et les astuces de l’adulte. On rit beaucoup, on s‘émeut, on ne se lasse pas et on sort, regonflé, respirant à pleins poumons, notre atmosphère encore pas trop raréfiée.

 Christine Friedel

 

Les 4 et 5 novembre, Le Manège, Maubeuge (Nord) et les 13 et 14 à la Comédie de Valence (Drôme).

Du 2 au 12 décembre, Comédie de Saint-Etienne (Loire) et du 17 au 21,Théâtre des Célestins, Lyon (Rhône).

Les 8 et 9 janvier,Théâtre de Vanves (Hauts-de-Seine) ; du 13 au 16, Comédie de Colmar (Haut-Rhin) ; les 19 et 20, festival TRANSFORME, Comédie de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) et du 22 au 24,Théâtre National de Nice (Alpes-Maritimes).

Du 28 janvier au 15 février, festival BRUIT, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes.

Les 8 et 9 mars,L’Arc-Scène Nationale du Creusot (Saône-et-Loire) ; les 13 et 14 au Grand R, La Roche-sur-Yon (Vendée), du 17 au 19, Théâtre de Lorient (Morbihan) et du 25 au 28 au T.G.P. à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Festival Les Théâtrales-Charles Dullin en Val-de-Marne: le 9 avril,Théâtre des Deux-Rives, Charenton, les 14 et 15, M.A.C. de Créteil ; les 17 et 18, Théâtre Jean-François Voguet, Fontenay-sous-bois.

Du 21 au 30 avril, Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine. (Gironde).

 

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

 Tout le monde, surtout ceux qui ont vécu les Trente glorieuses, connait au moins le titre de la pièce et le « théâtre de l’absurde » qui n’eut d’absurde, que renvoyer son image au monde tel qu’il est… Prenons donc Godot là où  il est : un grand classique du vingtième siècle.
Vladimir et Estragon attendent. Ils ont rendez-vous au pied de l’Arbre (un saule, qui aurait cessé de pleurer ?) avec un certain Godot, qu’ils ne connaissent pas. Estragon, dit affectueusement: Gogo, lui, a mal aux pieds. Il a dormi dans un fossé et a reçu des coups. Vladimir (Didi) plus à l’aise, le réconforte.

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Arrive le tyrannique et brutal Pozzo, tirant avec une corde, son malheureux et méchant esclave -on n’a jamais dit (voir Primo Levi) que le malheur rend bon. Pozzo donne au passage un coup de pied à cet Estragon déjà souffrant et donc, par la suite, rancunier…
Il exhibe les pauvres qualités artistiques du bien nommé Lucky, roi de l’antiphrase: la « danse du filet » (pieds pris dedans) et la «pensée» : tirade savante et désarticulée à l’image d’une Intelligence Artificielle déjà détraquée (loin d’être inventée en 49, même par la science-fiction). Pour ces héros, une réplique récurrente arrive à chaque envie d’aller autre part, ou d’entreprendre une action: «On ne peut pas, on attend Godot ». Un enfant vient confirmer: «Monsieur Godot viendra demain.» Donc, on attend. Le deuxième acte s’enchaîne sans interruption avec le premier et suit le même schéma, à quelques importantes différences près.

 Samuel Beckett a bien indiqué que la pièce devait être jouée dans son intégralité, en respectant exactement les didascalies. Ce à quoi, (presque) tous les metteurs en scène obéissent. Pourtant, En attendant Godot sonne différemment à chaque fois et on y voit de nouvelles couleurs et émotions… Comédie métaphysique? Jacques Osinski fait entendre avec simplicité la douleur physique, le mal aux pieds de Gogo et la bienveillance fraternelle de Didi. Il y a de l’amour dans l’air, et même de la joie. Denis Lavant, fidèle complice du metteur en scène depuis La Faim de Knut Hamsun (1995). Lui, fragile, écorché, avec sa puissance d’acrobate et Jacques Bonnaffé, posé, presque serein, forment un couple parfait .
Le spectateur se retrouve aussi dans l’autre couple : Pozzo et Lucky. Eux aussi sont  «nous », dans leur violence et leur aveuglement, au-delà du dominant/dominé. Aurélien Recoing est le tyran à l’allure inquiétante des grands de ce monde et Jean-François Lapalus, la résistance muette du paysan, soumis de toute éternité. Une distribution exemplaire.

 On ne voudrait pas faire d’En attendant Godot une pièce exagérément spinoziste, mais enfin, c’est bien de cela qu’il retourne : la joie de l’espoir, contrebalancée par la crainte que la chose espérée n’arrive jamais, et la tristesse, faite de joie attachée à la chose regrettée. On ne nous en voudra pas trop pour cet instant de pensée, tel que Pozzo en ordonne à Lucky.
Jacques Osinski nous offre un Beckett -sixième rencontre- vivant, et même bon vivant, à travers la grille de l’écriture et d’une étonnante actualité. Nous n’avons pas oublié, entre autres, Cap au pire où la virtuosité de Denis Lavant s’exerçait, en ce même Théâtre des Halles, sur l’espace réduit d’une table de bistrot. «Rater mieux», écrivait Beckett. Jacques Osinski, vous n’avez pas du tout raté, pour notre joie…

 Christine Friedel

 Jusqu’au 26 juillet, Théâtre des Halles, Avignon. T. : 04 32 72 24 51.

Le 27 juillet, Festival de Figeac (Lot) et le 29 juillet, festival Beckett, à Roussillon (Vaucluse).

Du 25 mars au 3 mai, Théâtre de l’Atelier, Paris, puis tournée en région Rhône-Alpes…

Les Brigands, musique de Jacques Offenbach, mise en scène de Barrie Kosky

Les Brigands, musique de Jacques Offenbach, mise en scène de Barrie Kosky

Créée en 2024, cette création a réveillé quelques grincheux partisans d’une version classique : «J’ai détesté : horrible, vulgaire, dans l’air du temps. » Un commentaire résumant bien les oppositions à ce spectacle. Mais, comme nous, la majorité du public a apprécié cette œuvre festive, jubilatoire et iconoclaste. «Raconte-moi une histoire de voleurs, dit un des personnages. L’autre répond : c’est un banquier qui devient Président ! Et alors ? dit le premier. « C’est tout, répond le second ! ».
Le ton est donné et l’œuvre de Jacques Offenbach s’adapte bien à cet état d’esprit frondeur. Et pour le metteur en scène: « La comédie nous renseigne autant sur la condition humaine que la tragédie. Cela, je pense qu’Offenbach l’a profondément compris.L’opéra-bouffe et l’opérette, en particulier celles d’Offenbach, sont parfois méprisés, accusés d’artificialité… alors que c’est l’un des buts visés. Comme le kabuki ou l’opéra chinois, l’opérette nous offre des vérités profondes. Les Grecs de l’Antiquité le savaient bien et la comédie, voire la farce, était un élément-clé de leur culture… et elles apportaient un contrepoint nécessaire à la tragédie. Nous avons toujours eu besoin de rire de nous-mêmes. »

© Agathe Poupeney-

© Agathe Poupeney-

Cette mise en scène rappelle l’esthétique d’Hairspray, un film musical américain d’Adam Shankman (2007) et un film australien de Stephan Elliott (1994). Autour de l’exceptionnel Marcel Beekman interprétant  Falsacappa, chef des brigands, ici transformé en divine drag-queen et ses partenaires en parfaite adéquation. Dès l’ouverture du rideau, ils arrivent dans des costumes multicolores: travestissement de rigueur pour cette bande de brigands survoltés: à signaler la grande qualité du travail de Victoria Behr qui travaille depuis longtemps avec le metteur en scène, en particulier à l’Opéra-comique de Berlin.
Michele Spotti dirige, avec la fougue de la jeunesse, l’orchestre et les chœurs de l’Opéra national qui n’ont jamais porté de costumes aussi loufoques… comme prêts pour le carnaval de Rio. Les tableaux se succèdent à un rythme rapide, avec des personnages issus d’un tableau de Velasquez. Avec un brigadier-chef (Laurent Naouri)  à la tête de gendarmes  comme ceux que jouait Louis de Funès…

L’humoriste Sandrine Sarroche seule dans un fauteuil au milieu du plateau, joue un caissier et offre quelques amabilités à nos ministres de l’Economie et des Finances successifs. Une création à la joie irrévérencieuse sur plus de trois heures qui rappelle les grandes heures du merveilleux Grand Magic Circus de Jérôme Savary vers 1970 et, plus récemment ces mêmes Brigands mise en scène de Jérôme Deschamps à l’Opéra Bastille…

Jean Couturier

Jusqu’au 12 juillet, Opéra, Palais Garnier, Paris (VIII ème). T. : 08 92 89 90 90.

Festival d’AvignonLe Canard sauvage d’après Henrik Ibsen, adaptation de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier


Festival d’Avignon

Le Canard sauvage, d’après Henrik Ibsen, adaptation de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Gregers, fils héritier potentiel des entreprises Werle renie sa famille et veut lutter contre l’hypocrisie du milieu qui l’a vu naître mais ne voit pas que cette hypocrisie n’est pas le seul fait des classes dominantes. Quand il revient dîner chez son père, Håkon Werle, ce riche industriel, il retrouve Hjalmar Ekdal, un ami d’enfance perdu de vue, devenu photographe…Et il va découvrir des secrets pas jolis-jolis. Son père avait eu un enfant de sa servante Gina puis l’avait « refilée » à Hjalmar qui devint son père officiel mais avait financé son éducation…  D’un autre côté, le père d’Hjalmar avait été mis en prison pour un crime commis par le père de Gregers….Bref, tout va bien dans un monde de mensonges!
Hajmar, photographe minable veut croire qu’il est un grand chercheur, son grand-père se rappelle de ses trophées de chasse et Hedvig a pour compagnon, un canard sauvage qui a été blessé par un chasseur… 
Håkon avouera à son fils qu’Hedvig est sa fille. Gregers quitte alors la maison de son père (sa mère a dû savoir et en est morte de chagrin!). il ira habiter chez son ancien ami Hjalmar Ekdal dont épouse et leur fille se méfient  et qui l’accueillent froidement.
Il d
ira tout ce qu’il sait à la lycéenne et ce n’est donc pas joli-joli… Les personnages sont ici admirablement joués par Marie BurchardMagdalena Lermer et Marcel Kohler et Stefan Stern, tous très concentrés et aussitôt crédibles. Mieux vaut, pense Gregers, mettre les choses à plat et repartir à zéro. Oui, mais ce grand idéaliste vit dans l’illusion mais tout ce qu’il révèle, fera plus de mal que de bien… Et Heinrick Ibsen sait y faire en matière de progression dramatique, même si le suicide d’Edwig est un peu téléphoné…Tsunami familial : Hajlmar quittera vite sa femme et la jeune fille se tuera. Vérité ou mensonge : quelle famille n’a pas un jour, été atteinte par un terrible choix? La Bible a aussi menti : la vie n’est pas un long fleuve tranquille et Relling, le médecin résume cynqiquement la situation : «Si vous retirez le mensonge de la vie de personnes ordinaires, vous leur retirez en même temps le bonheur. »

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Hjalmar reprochera à Gina sa liaison avec Håkon. Une intendante vient annoncer que l’ industriel versera cents couronnes par mois au vieil Ekdal jusqu’à sa mort et ensuite à Hedvig. Hjalmar aimerait que tout redevienne comme avant mais sait-inconsciemment- la chose impossible. Coup de feu : Hedvig vient de se tuer d’un coup de revolver Un père, minable commerçant de photos de famille et d’identité, chercheur d’un projet mythique dont personne n’est dupe. Une épouse cachant soigneusement à leur adolescente que son père n’est pas son père, même si elle a toujours vécu avec lui. Un milieu d’industriels grands bourgeois, avec de sombres affaires de fric… Tout les éléments dans cette situation bancale, sont là pour faire naître la tragédie, avec en arrière-plan, l’ombre du féminisme actuel : Mi-Tout a encore frappé…
La pièce avait été créée par Antoine en France en 94  ( au XIX ème siècle!) et depuis Alain Françon et d’autres metteurs en scène l’ont monté…Thomas Ostermeier avait remarquablement mis en scène autrefois à Avignon
Ennemi du peuple et ensuite Maison de poupée (voir Le Théâtre du Blog). Mais ici, il n’a pas vraiment réussi son coup. D’abord il a éliminé les personnages secondaires-pourtant la Schaubühne a les moyens!- mais désolé, ils apportent à une pièce un climat, une couleur, non négligeables.. Et il a « adapté » la pièce ! Ce qu’on ne pourra le lui reprocher : indiqué dans le titre. Mais dans la version Ostermeier, le début n’est pas d’une grande clarté et mieux vaut connaître la pièce… Et
Le plateau tournant a toujours été un peu la marque de fabrique du grand metteur en scène mais pourquoi à un moment le faire tourner deux fois de suite pour revenir à l’appartement-studio d’
Hjalmar (hyperréaliste) avec un photomaton. Et chez Håkon, le papier peint aux losanges marron est absolument sinistre. Là, on frise le pléonasme…
Même si les acteurs encore une fois sont remarquables, nous n’avons pas bien compris
la direction de Thomas Ostermeier. Ils se parlent souvent à plusieurs mètres et il n’y a pas beaucoup de rythme. La première partie avance lentement sur presque deux heures  et n’a rien de fulgurant. Thomas Ostermeier a voulu faire contemporain avec quelques airs de musique pop ou métal… Mais on est loin de la force dramatique de Maison de poupée qu’il avait si bien mise en scène
Après l’entracte, il y a quand même plus de vie et on voit mieux la pièce d’Ibsen. Mais « moderniser » un texte  ne fonctionne pas à tous les coups et quand un personnage comme Aljar s’adresse au public en demandant qui est venu avec qui… là, on dit stop! à ce racolage inutile, genre animation pour club de vacances. L’ensemble est précis mais reste laborieux, pour ne pas dire: vieux théâtre-et indigne de ce grand metteur en scène. Vous êtes prévenus: ce
Canard sauvage est bien décevant et le spectacle tient grâce aux acteurs. Et les applaudissements furent bien frileux….

Philippe du Vignal 

Du 7 au 16 juillet, Opéra du Grand Avignon.
Du 12 au 21 septembre,  Schaubühne , Berlin.
Les 23 et 24 janvier, Teatro Argentina,  Rome.

 

 

L’Etrangère, adaptation librement inspirée de L’Étrangerd’Albert Camus, texte et mise en scène de Jean-Baptiste Barbuscia

Festival d’Avignon

L’Etrangère, adaptation librement inspirée de L’Étranger d’Albert Camus, texte et mise en scène de Jean-Baptiste Barbuscia

Premier roman publié de l’écrivain en 1942. Puis traduit en soixante-huit langues! et le troisième francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et Vingt mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Comme  le faux alexandrin- par lequel commence Du côté de chez Swann (1913) de  Marcel Proust: « Longtemps je me suis couché de bonne heure », les premières phrases de ce roman sont devenues culte:« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

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Le personnage principal: Meursault, la trentaine qui est ici également le narrateur, vit à Alger dans ce département encore français… Il reçoit un télégramme: « mère décédée à l’hospice de Marengo ». Il assistera à la mise en bière et aux obsèques sans jamais pleurer. Le lendemain, Meursault ira à la piscine du port. Il y rencontre Marie qui avait travaillé dans la même entreprise que lui.
Le soir, ils vont voir un film et passent la nuit ensemble. Le lendemain matin, son voisin, Raymond Sintès, un proxénète, demande à Meursault de l’aider à écrire une lettre pour dénigrer sa maîtresse arabe qu’il soupçonne de le tromper ! Il l’a frappée et a peur de représailles de son frère. La police convoquera Raymond et Meursault comme témoin de moralité.
Raymond invitera Marie et Meursault à déjeuner au bord de la mer dans un cabanon appartenant à Masson, un ami…

Marie demande à Meursault s’il veut se marier avec elle  et il acceptera. Meursault, Raymond et Masson se promènent sur la plage et croisent deux Arabes, dont le frère de la maîtresse de Raymond. Bagarre : Raymond blessé au visage d’un coup de couteau, retournera à la plage avec Meursault et rencontre à nouveau ces Arabes. Il emprunte à Raymond son revolver et seul, accablé de chaleur tuera l’un des Arabes qui avait pris un couteau et tirera quatre autres fois sur son corps affaissé.

Il est arrêté et son avocat aura bien du mal avec celui qui n’éprouve aucun regret et, aux Assises, on l’interroge plus sur son attitude aux obsèques de sa mère, que sur ce meurtre. Il dit l’avoir commis à cause du soleil et après un sévère réquisitoire du Procureur, il sera condamné à mort. Quant l’aumônier venu le voir avant l’exécution et lui dire qu’il priera pour lui, il se met alors en colère. On retrouve ici les scènes essentielles du roman et un thème central dans l’œuvre d’Albert Camus : le sentiment de l’absurde dans toute vie humaine et sa fin tragique.
Mais, éternelle question, comment et surtout pourquoi adapter un roman à la scène ? Ici, on pense à La Leçon d’Eugène Ionesco, a dit une spectatrice. Effectivement et  un enseignant va donner un cours sur L’Etranger.  Fabrice Lebert se sort au mieux de ce rôle pas facile et joue aussi les autres personnages masculins avec une grande subtilité. Arrive la jeune Marie, un carton à dessin sous le bras (excellente Marion Bajot) . Ses camarades ne sont pas venus à ce cours et elle va mettre un e à la fin du étranger inscrit au tableau. Effectivement, pas d’autre femme que Marie Cardoni, personnage essentiel de ce roman. 

L’élève et son professeur vont décortiquer ce roman pour essayer d’en faire jaillir la substantifique moelle.
Jean-Baptiste Barbuscia fait preuve d’habileté et il a une bonne maîtrise de l’espace et du temps. Aux meilleurs moments,  on ressent toute l’importance que peut avoir l’influence capitale d’un enseignant sur la construction intélectuelle d’un élève. Ainsi pour nous, au lycée Condorcet en classe de philo puis en Etudes théâtrales à la Sorbonne, le philosophe Olivier Revault d’Allonnes et toujours lui en Etudes Théâtrales: rarisssime!!! Et  Bernard Dort, spécialiste de Bertolt Brecht : « J’ai trop de boulot avc les thèses pour continuer à vous faire cours, nous avait dit Jacques Scherer, professeur, mais je vous ai trouvé quelqu’un de bien. Cet énarque travaille encore à l’Assistance publique mais je suis certain qu’il vous apportera beaucoup… Arrivèrent des cours d’analyse de textes et de mise en scène  d’une rare efficacité et frappés au coin d’une grande intelligence théâtrale. Au passage, merci, Bernard Dort. Il fut, hélas, vite emporté par le sida.

Jean- Baptiste Barbuscia opère ici un très habile tricotage et on entend bien la langue d’Albert Camus et en particulier la belle lettre qu’il avait écrite à son ancien instituteur, après avoir su qu’il allait avoir le Prix Nobel de littérature : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez  tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »

Le metteur en scène aurait pu nous épargner des lieux communs actuels, comme ces arrivées par la salle, une musique sur fond de batterie électronique, des nappes de fumigènes  qui ne servent strictement à rien… Mais ce spectacle, très honnête et sans prétention, remarquablement bien dirigé et bien joué,  a été longuement applaudi et donne envie de lire ou relire L’Etranger qui a a bercé la jeunesse de nombre d’entre nous. Que demande le peuple ?

Philippe du Vignal

Jusqu’au 26 juillet, Théâtre du Balcon, 38  rue Guillaume Puy, Avignon. T. : 04 90 85 00 80.


La seconde Surprise de l’amour de Marivaux, mise en scène d’Alain Françon

La seconde Surprise de l’amour de Marivaux, mise en scène d’Alain Françon

 Heureux les citadins qui n’ont pas fui Paris et sa canicule intermittente, la fraîcheur du vaste théâtre de la Porte Saint-Martin les attend, et surtout celle (on ose dire « immarcessible » : l’inaltérable chez Marivaux. De quoi s’agit-il ? D’amour. Du mot amour, de le prononcer. Mais quand ? Après beaucoup d’angoisses, interrogations, revirements qui font le charme de ce théâtre. « Quand on aime, encore faut-il le dire », selon la Comtesse du Legs du même écrivain qui est assez difficile pour tisser toute la chaîne, la trame et les même les broderies d’une comédie. Disons comédie, parce que la pièce se termine sur un dénouement heureux, convenu: le mariage des amants (ceux qui jouissent d’un amour mutuel par opposition aux amoureux qui soupirent en vain).

 

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Mais « revenons », comme le disent souvent les personnages de Marivaux. Le hasard du voisinage met en présence le Chevalier et la Marquise. Nul besoin de prénoms, pas plus pour le Comte: c’est le statut social qui compte. Un chevalier, cadet d’une famille noble, n’a pas de fortune mais une riche veuve doit pouvoir lui assurer un bel avenir. Elle est belle, de surcroît, comme l’héroïne des Fausses confidences, jouées récemment par la même troupe, sous la baguette du chef d’orchestre Alain Françon. Un premier empêchement : les deux (futurs) amants, qui se sont reconnus comme tels au premier regard, relèvent d’un deuil récent, ce qui devrait les écarter de toute surprise  amoureuse. Ils sont d’accord là-dessus, et c’est précisément cette entente qui les fera glisser, de façon vertigineuse, vers cet interdit. Le deuxième empêchement sera leur amour-propre et leurs doutes. Les obstacles extérieurs, comme le Comte venu lui aussi faire sa cour en voisin, ami d’autrefois du défunt, sont des tremplins pour amener les sentiments à se déclarer. Valet et Suivante  (le statut d’une Lisette est bien plus élevé que celui d’une femme de chambre) jouent les accélérateurs, dans leur propre intérêt, leur désir d’abord, vif et cru, et la nécessité de se marier eux-mêmes, s’assurant ainsi une place solide auprès de bons maîtres. Il faudra bien, à ces tourments et joies, une victime. Nous en aurons deux : le Comte, et Monsieur Hortensius, « pédant », philosophe privé embauché par la Marquise pour la désennuyer en lui faisant la lecture. Sénèque, entre autres, devrait éloigner les passions  mais ce « pédant » est prié sans ménagements d’aller porter son érudition ailleurs. « N’est-ce pas une chose étrange, qu’un homme comme moi n’ait point de fortune ! Posséder le grec et le latin, et ne pas posséder dix pistoles ? (…) Est-ce que l’amour m’expulserait d’ici ? » dit-il à l’acte III. Le pauvre homme avait essayé ses « arguments »  sur la personne de Lisette, accordons lui une pensée…

 On sourit beaucoup, on rit souvent, non sans cruauté –les personnages ne s’en privent pas non plus-des malheurs, gaffes, timidités, bonnes manières qui bloquent la communication et écartent deux êtres que lie tout de suite un amour qui ne veut pas dire son nom. Entre pièges–une fausse confidence du Comte-litotes, et jeux de langage, on voit se dérouler, encore une fois avec délices, la chaîne classique du marivaudage. Ce n’est surtout pas coquetterie superficielle, on le sait maintenant, mais dissection, anatomie de l’amour dans le corps et le cœur de deux êtres.
Même équipe que pour Les Fausses confidences Thomas Blanchard, Rodolphe Congé, Suzanne de Baecque, Pierre-François Garel, Alexandre Ruby et Georgia Scalliet. Alain Françon, avec une précision chirurgicale, une économie parfaite et la beauté d’un travail à l’aiguille, nous donne un Marivaux à l’état pur.

 Christine Friedel

 Jusqu’au 13 juillet, Théâtre de la Porte Saint-Martin, Paris ( Xème). T. : 01 42 08 00 32.

 

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie d’Éric Feldman, mise en scène d’Olivier Veillon

 

 On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie d’Éric Feldman, mise en scène d’Olivier Veillon

 Ce récit intime auto-fictionnel évoque avec singularité, l’horreur de l’holocauste et ses conséquences dans la grande Histoire et dans la propre existence de l’auteur et interprète, Éric Feldman. Célibataire et sans descendance, il fait le bilan de sa vie et explore avec humour et gravité les traumatismes des «enfants cachés »,  survivants de la Shoah : ses parents, ses oncles et tantes, son grand-père Moshé.

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Le spectacle s’ouvre avec légèreté et décalage sur le thème de la relaxation. Un début surprenant et plein d’humour, pour une pièce sur la Shoah… Le narrateur-personnage a de quoi s’occuper : carnet de notes, tasse, théière, téléphone portable.Dans la salle encore éclairée, il s’adresse à nous : « Je disais la détente… La détente, c’est pas évident. Être détendu, c’est pas évident, mine de rien. » Eric Feldman nous fascine, passant d’une humeur enjouée à un état dépressif, avec ironie et drôlerie personnelles, très communicatives. Le rythme de sa voix, tout en nuances, ses regards, et un sourire complice, tendre ou malicieux, la rareté des déplacements font de ce spectacle une véritable performance d’acteur et un devoir de mémoire, à la profonde efficacité.
Recourir à l’humour pour nous rappeler l’atrocité et l’innommable des camps nazis, est un tour de force. Peut-on s’amuser de tout? Oui, dans cette pièce plus proche d’un récit-témoignage, que d’un solo, aucun pathos, aucune morale mais des paroles qui nous touchent et nous surprennent… Éric Feldman passe d’un registre grave, à ceux de la vie ordinaire : la psychanalyse, le yoga… La langue expressive, riche de théâtralité et l’humour juif, parviennent à nous fait rire et simultanément à penser toujours et encore : « Plus jamais ça.  » C’est aussi notre destin à chacun ici posé, face aux tragédies de l’Histoire qui s’abattent sur la vie des hommes. Une grande émotion s’empare du public, face à l’injustice sans limite ! Les souvenirs d’Éric Feldman comme ceux de ses ancêtres, semblent surgir en sa mémoire au fil des mots et créent une temporalité de l’instant-même, donnent un remarquable  sentiment de véracité au récit et à ce moment tragique de l’Histoire.
 Le spectacle original, sobre et vif comme une alerte, ravive en ce XXI ème siècle, notre conscience, et éclaire, espérons-le, celle des jeunes générations : ne jamais oublier malgré le temps qui passe. Surprise, à la fin de la représentation et face à l’atrocité, un souffle nous traverse l’esprit : le miracle d’être vivant !

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 29 juin, au Théâtre du Rond-Point, Paris ( VIII ème).


A partir du 6 septembre, Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, Paris ( Xème). T. : 01 42 08 00 32

La Souricière d’Agatha Christie, mise en scène de Lilo Baur, traduction de Serge Bagdassarian et Lilo Baur

La Souricière d’Agatha Christie, mise en scène de Lilo Baur, traduction de Serge Bagdassarian et Lilo Baur

Lilo Baur aime le ski de fond et la neige… Comme pour La Puce à l’oreille de Georges Feydau à la Comédie-Française, elle situe l’intrigue dans une auberge prise dans une tempête de neige qu’on voit s’accumuler peu à peu derrière les vitres. La scénographie de Bruno Lavenère est d’une grande beauté, avec au fond, encadrant les fenêtres, l’arche du Vieux Colombier imaginée par Jacques Copeau au début du XX ème siècle mais qui fut ensuite détruite…
Nous avons vraiment l’impression d’être dans un endroit isolé par les intempéries. Les costumes d’Agnès Falque comme les maquillages et coiffures de Cécile Kretschmar très réussis, ajoute au réalisme de cette intrigue policière.Seule, la température nous rappelle à la réalité de cet été… Agatha Christie, disparue en 1976 à quatre-vingt cinq ans, continue d’être très lue et plus de 100. 000 exemplaires de ses romans étaient vendus dans le monde il y a deux ans et cette pièce est jouée sans interruption à Londres depuis… 1952. Comme souvent chez cette écrivaine, tous les personnages peuvent être coupables!

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Leurs camarades vont jouer à la Scala d’Avignon Les Serges et dans la Cour d’Honneur, Le Soulier de Satin. Ici, Clotilde de Bayser (Madame Boyle) Christian Gonon (M. Paravicini), Serge Bagdassarian (Major Metcalf), Anna Cervinka (Mademoiselle Casewell), Claire de La Rüe du Can (Mollie Ralston), Yoann Gasiorowski ( 14 au 17 juin) Jean Chevalier (4 au 13 juin), Adrien Simion (18 juin au  13 juillet) Inspecteur Trotter, Sefa Yeboah Christopher Wren, Jordan Rezgui (Giles Ralston) jouent jusqu’à mi-juillet avec une énergie communicatrice, cette Souricière qui avait d’abord écrite pour la radio par cette écrivaine anglaise qui fut anoblie.
«La circulation dans l’auberge, dit Lilo Baur, avec entrées et sorties permanentes dans le salon central, me fait beaucoup penser à Georges Feydeau. Les personnages n’ont pas d’intimité et peuvent à tout moment être surpris par quelqu’un. » Mise en scène donc très rythmée-le public, lui aussi, ne cesse d’être surpris-et très cinématographique ! La musique originale de Mich Ochowiak participe à un climat proche des films d’Alfred Hitchcock.Le spectacle affiche complet mais n’hésitez à aller voir cette création : il y a une liste d’attente et sans doute une reprise.

Jean Couturier

Jusqu’au 13 juillet, Comédie-Française,Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.

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