Flâneries nocturnes du Clos Lucé Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard

Flâneries nocturnes du Clos Lucé

Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard

Splendide programme dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé à Amboise, avec deux œuvres du répertoire de la compagnie Marie Chouinard, Lascia ch’io pianga (2018) et Le Sacre du printemps (1993). Le duo de cinq minutes Lascia ch’io pianga, interprété par Adrian W.S. Batt et Valeria Galluccio sur l’air éponyme de Georg Friedrich Haendel, tiré de son opéra Rinaldo (1711), vise à mettre en valeur la danseuse d’exception Valeria Galluccio.

 ©V. Gallucio

©x

Son partenaire, qu’on le veuille ou non, passe au second plan, réduit au rôle traditionnel des danseurs de ballet, celui du porteur. Le corps athlétique et démesuré de la ballerine efface littéralement l’interprète masculin.La pièce est, somme toute, féministe, l’homme étant à son tour « invisibilisé ». N’étaient les portés émaillant la monstration -l’un sur l’épaule du jeune gens, l’autre, la danseuse courbée vers l’arrière, posée sur le dos de celui-ci, ou bien simplement soulevée à bout de bras- Adrian W.S. Batt aurait peu de grain à moudre. Et le pas de deux serait un solo. Une variation sur pointes des plus ardues, souvenirs de la formation classique de Marie Chouinard.

 Quoique le contraste physique soit frappant et rappelle les couples du cinéma burlesque, opposés par leur corpulence : Charlie Chaplin/Eric Campbell dans The Rink (1916), Buster Keaton/«Fatty » Roscoe Arbuckle dans The Cook (1918), Laurel et Hardy/James Finlayson dans Big Business (1929). Ou opposés par leur taille, comme Karl Valentin/Liesl Karlstadt. Mais ici, nous ne sommes ni dans le comique ni dans le tragi-comique. Si pastiche il y a, il vise à contester par les seuls moyens de la danse, le ballet romantique du temps jadis, mais nullement le contenu dramatique de l’aria de Haendel. En français : « Laisse-moi pleurer sur mon triste sort et soupirer pour la liberté. Que la douleur brise les chaînes de mon martyre. » Pour que pastiche il y ait, il faut que le niveau technique soit au moins égal à celui de son objet. Et c’est ici, le cas.

 Dans sa présentation de la soirée, François Saint- Bris a fait le lien entre l’art et la technique sans faille de la compagnie québécoise et le goût du polymathe Léonard pour le mouvement : pour lui « source de toute vie ». Après la performance époustouflante de Valeria Galluccio, nous avons eu droit à la version maison du Sacre du printemps, musique d’Igor Stravinski qui, selon nous, plus que la chorégraphie originale de Vaslav Nijinski, fit scandale en 1913. On doit aussi au compositeur, ainsi qu’au peintre Nicolas Roerich, l’argument de ce ballet en deux parties et une douzaine de thèmes : danses des adolescentes, jeu du rapt, rondes printanières, jeux des cités rivales, cortège du Sage, adoration de la Terre, danse de la Terre, cercles mystérieux des adolescentes, glorification de l’Élue, action rituelle des ancêtres, danse sacrale. L’œuvre avait pour sous-titre : Tableaux de la Russie païenne. Le hasard a voulu que ce Sacre, peu orthodoxe, ait été présenté à Amboise, un soir d’Assomption. Incarné par treize officiants, comme autant d’apôtres dans La Cène de Léonard de Vinci à Milan.

 

© Marie Chouinard

© Marie Chouinard

 La mi-août correspond aussi au repos d’Auguste et les Italiens appellent encore «ferragosto», un temps propice à l’escapade, à l’excursion, au congé payé. Et Pagliacci (1892), un opéra de Ruggero Leoncavallo se déroule un jour de « ferragosto ». Marie Chouinard a créé et dansé elle-même sa version de L’Après-midi d’un faune en 87, en partant du ballet de Nijinski qui indigna les bien-pensants en 1912 en raison de ses allusions sexuelles. Elle s’attaqua ensuite au morceau de bravoure du Sacre qui a inspiré Martha Graham, Israel Galván, en passant par Mary Wigman, Maurice Béjart et Pina Bausch. «Il n’y a pas d’histoire dans mon Sacre, dit-elle, pas de déroulement, pas de cause à effet. Seulement de la synchronicité. C’est comme si j’avais abordé la première seconde suivant l’instant de l’apparition de la vie dans la matière. » Le peu de narration de l’original est esquivé, à savoir le sacrifice de l’Élue.

La prestation des danseurs est prodigieuse et il faut tous les citer : Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche, Luigi Luna, Carol Prieur, Sophie Qin, Celeste Robbins, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo et Jérôme Zerges. Ils se sont dépensés sans compter. Tous vêtus, ou plutôt dévêtus, ce qu’il faut et comme il faut, par Liz Vandal. Hommes et femmes torse-nu, pieds-nus, maquillés par Jacques-Lee Pelletier, coiffés par Daniel Éthier.
En son temps, Raphaël de Gubernatis avait dit l’essentiel, et fort bien, sur ce chef d’œuvre de la compagnie canadienne. Il parlait de «gestuelle vigoureuse, sauvage, teintée d’un primitivisme exceptionnellement éloquent, quelque chose de fort et de terrien qui vous frappe directement aux entrailles. » La chorégraphie de Marie Chouinard et la partition de Stravinski n’ont  pris aucune ride. Les conditions de diffusion sonores étaient idéales et nous avons pu capter la moindre nuance de la musique-enregistrée-de Pierre Boulez dirigeant le Cleveland Orchestra. Nombreux ont été les rappels.

 Nicolas Villodre

 Spectacle vu le 15 août dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé, Amboise (Indre-et-Loire).


Archive pour 18 août, 2025

Flâneries nocturnes du Clos Lucé Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard

Flâneries nocturnes du Clos Lucé

Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard

Splendide programme dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé à Amboise, avec deux œuvres du répertoire de la compagnie Marie Chouinard, Lascia ch’io pianga (2018) et Le Sacre du printemps (1993). Le duo de cinq minutes Lascia ch’io pianga, interprété par Adrian W.S. Batt et Valeria Galluccio sur l’air éponyme de Georg Friedrich Haendel, tiré de son opéra Rinaldo (1711), vise à mettre en valeur la danseuse d’exception Valeria Galluccio.

 ©V. Gallucio

©x

Son partenaire, qu’on le veuille ou non, passe au second plan, réduit au rôle traditionnel des danseurs de ballet, celui du porteur. Le corps athlétique et démesuré de la ballerine efface littéralement l’interprète masculin.La pièce est, somme toute, féministe, l’homme étant à son tour « invisibilisé ». N’étaient les portés émaillant la monstration -l’un sur l’épaule du jeune gens, l’autre, la danseuse courbée vers l’arrière, posée sur le dos de celui-ci, ou bien simplement soulevée à bout de bras- Adrian W.S. Batt aurait peu de grain à moudre. Et le pas de deux serait un solo. Une variation sur pointes des plus ardues, souvenirs de la formation classique de Marie Chouinard.

 Quoique le contraste physique soit frappant et rappelle les couples du cinéma burlesque, opposés par leur corpulence : Charlie Chaplin/Eric Campbell dans The Rink (1916), Buster Keaton/«Fatty » Roscoe Arbuckle dans The Cook (1918), Laurel et Hardy/James Finlayson dans Big Business (1929). Ou opposés par leur taille, comme Karl Valentin/Liesl Karlstadt. Mais ici, nous ne sommes ni dans le comique ni dans le tragi-comique. Si pastiche il y a, il vise à contester par les seuls moyens de la danse, le ballet romantique du temps jadis, mais nullement le contenu dramatique de l’aria de Haendel. En français : « Laisse-moi pleurer sur mon triste sort et soupirer pour la liberté. Que la douleur brise les chaînes de mon martyre. » Pour que pastiche il y ait, il faut que le niveau technique soit au moins égal à celui de son objet. Et c’est ici, le cas.

 Dans sa présentation de la soirée, François Saint- Bris a fait le lien entre l’art et la technique sans faille de la compagnie québécoise et le goût du polymathe Léonard pour le mouvement : pour lui « source de toute vie ». Après la performance époustouflante de Valeria Galluccio, nous avons eu droit à la version maison du Sacre du printemps, musique d’Igor Stravinski qui, selon nous, plus que la chorégraphie originale de Vaslav Nijinski, fit scandale en 1913. On doit aussi au compositeur, ainsi qu’au peintre Nicolas Roerich, l’argument de ce ballet en deux parties et une douzaine de thèmes : danses des adolescentes, jeu du rapt, rondes printanières, jeux des cités rivales, cortège du Sage, adoration de la Terre, danse de la Terre, cercles mystérieux des adolescentes, glorification de l’Élue, action rituelle des ancêtres, danse sacrale. L’œuvre avait pour sous-titre : Tableaux de la Russie païenne. Le hasard a voulu que ce Sacre, peu orthodoxe, ait été présenté à Amboise, un soir d’Assomption. Incarné par treize officiants, comme autant d’apôtres dans La Cène de Léonard de Vinci à Milan.

 

© Marie Chouinard

© Marie Chouinard

 La mi-août correspond aussi au repos d’Auguste et les Italiens appellent encore «ferragosto», un temps propice à l’escapade, à l’excursion, au congé payé. Et Pagliacci (1892), un opéra de Ruggero Leoncavallo se déroule un jour de « ferragosto ». Marie Chouinard a créé et dansé elle-même sa version de L’Après-midi d’un faune en 87, en partant du ballet de Nijinski qui indigna les bien-pensants en 1912 en raison de ses allusions sexuelles. Elle s’attaqua ensuite au morceau de bravoure du Sacre qui a inspiré Martha Graham, Israel Galván, en passant par Mary Wigman, Maurice Béjart et Pina Bausch. «Il n’y a pas d’histoire dans mon Sacre, dit-elle, pas de déroulement, pas de cause à effet. Seulement de la synchronicité. C’est comme si j’avais abordé la première seconde suivant l’instant de l’apparition de la vie dans la matière. » Le peu de narration de l’original est esquivé, à savoir le sacrifice de l’Élue.

La prestation des danseurs est prodigieuse et il faut tous les citer : Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche, Luigi Luna, Carol Prieur, Sophie Qin, Celeste Robbins, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo et Jérôme Zerges. Ils se sont dépensés sans compter. Tous vêtus, ou plutôt dévêtus, ce qu’il faut et comme il faut, par Liz Vandal. Hommes et femmes torse-nu, pieds-nus, maquillés par Jacques-Lee Pelletier, coiffés par Daniel Éthier.
En son temps, Raphaël de Gubernatis avait dit l’essentiel, et fort bien, sur ce chef d’œuvre de la compagnie canadienne. Il parlait de «gestuelle vigoureuse, sauvage, teintée d’un primitivisme exceptionnellement éloquent, quelque chose de fort et de terrien qui vous frappe directement aux entrailles. » La chorégraphie de Marie Chouinard et la partition de Stravinski n’ont  pris aucune ride. Les conditions de diffusion sonores étaient idéales et nous avons pu capter la moindre nuance de la musique-enregistrée-de Pierre Boulez dirigeant le Cleveland Orchestra. Nombreux ont été les rappels.

 Nicolas Villodre

 Spectacle vu le 15 août dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé, Amboise (Indre-et-Loire).

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