Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Frédéric Cherbœuf
Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Frédéric Cherbœuf
Un classique, un incontournable, une comédie emblématique du grand dramaturge. Silvia expose à Lisette -sa suivante, « femme de chambre » seconde ou assistante personnelle, si on veut moderniser la fonction- son aversion pour le mariage. Et dans la société où elle vit, elle a de bonnes raisons de se méfier. Incompréhension totale du côté de Lisette : selon elle, le mariage est toujours une fin heureuse; il assure (?) l’avenir et la sécurité d’une fille « sans dot »…
Pour tester le futur mari qui, sur le papier, frôle la perfection, la jeune fille de bonne famille va se déguiser et échanger son rôle avec Lisette. Le père « marieur» qui a choisi le parti destiné à sa fille, sous réserve de son consentement, est d’autant plus d’accord qu’il a été prévenu : la partie adverse en fait autant. Quiproquo, drame social: la hauteur de Silvia en prend un coup : elle tombe -c’est le cas de la dire- amoureuse du valet ! Mais gros lot et ascension vertigineuse pour Lisette! Elle a su toucher le cœur et le désir du (faux) maître ! Tout s’éclaircit, au bénéfice de l’amour, du hasard (qui n’est autre que la détermination sociale), au bénéfice aussi de ces voyeurs ( le père et le frère de Silvia), et d’un ordre social immuable…
Une pièce à la fois proche et lointaine des générations d’aujourd’hui. Frédéric Cherbœuf a conçu une scénographie désinvolte, de bric et de broc , mais assez moche. On n’oublie pas qu’on est au théâtre : tréteaux, bricolage, clins d’œil et tape-à-l’œil. Appels au public, interventions dans la salle, inserts de chansons populaires, jeux sur l’anachronisme : le spectacle a besoin de d’indulgence, alors qu’il n’en est rien. Mais la pièce résiste et ce qui nous tient, entraîne le rire et parfois l’émotion, ce sont les jeunes comédiens. Marivaux éternel ? Marivaux au présent, « avec amour, mais sans respect », dit le metteur en scène.
Accepter ses sentiments, déclarer son amour est toujours aussi difficile -si l’on oublie le préjugé de l’auteur selon lequel tout cela le serait moins pour les «basses classes », supposées plus proches de la « nature »… Et démêler les susdits sentiments des interdits sociaux et de l’éducation reçue, n’est toujours pas évident. Qui doit-on remercier et féliciter pour leur interprétation ? La distribution est en alternance donc, on ne le saura pas… Le collectif L’Emeute est né d’une indéniable complicité entre professeurs et élèves-comédiens bien rodés, sincères, c’est-à-dire engagés dans un jeu corporel avec intelligence et on donnera à tous la médaille de la précision de leurs gestes. Ils nous donnent le vrai plaisir du théâtre, la vérité des sentiments et de la vie révélée par le déguisement. On reconnait bien là l’originalité de Marivaux. Bravo.
Christine Friedel
Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, Paris (VIII ème). T. : 01 42 65 90 00.

