Marius, texte et mise en scène de Joël Pommerat
Marius, texte librement inspiré de Marcel Pagnol, écriture et mise en scène de Joël Pommerat
Il met rarement en scène une pièce d’un autre auteur. C’est donc ici une expérience théâtrale singulière quand il adapte la célèbre pièce, premier volet de la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol créé en 1929 au Théâtre de Paris, avec Raimu, Pierre Fresnay et Fernand Charpin. L’année suivante, Alexandre Korda en tira un film avec ces mêmes acteurs. Puis ont suivi au théâtre d’abord Fanny (1932) et César (1936).
Ce Marius est né en prison où le théâtre est en général absent: mais depuis onze ans, Joël Pommerat dirige des ateliers à la Maison centrale d’Arles avec des « longue peine » et a réalisé ce projet en collaboration avec Caroline Guiela Nguyen. En 2014, Jean-Michel Gremillet, directeur de la Scène nationale de Cavaillon, lui avait proposé de rencontrer Jean Ruimi, détenu à cette Maison centrale: il avait écrit une pièce qu’il voulait mettre en scène et dont l’histoire est celle de prisonniers qui mettent au point une machine à voyager dans le temps.
C’est à ce moment là qu’il rencontre Joël Pommerat: «Au bout de deux heures de conversation, dit l’auteur et metteur en scène, j’étais tenté par une expérience différente de ce que j’avais fait jusqu’alors, un désir très fort de théâtre, quelque chose de singulier.» Ils vont travailler ensemble à la prison, et comme il l’avait promis à Michel Galera, Ange Melenyk et Jean Ruimi: «Quand vous serez dehors, on reprendra le spectacle. »
« Ce n’est pas la prison, dit Joël Pommerat qui n’avait jamais travaillé dans cet univers, qui m’a décidé à accepter ce projet mais cette rencontre humaine et artistique. (…). Bien sûr, elle n’est pas indépendante de l’enfermement. Cette intense volonté de faire du théâtre que j’ai perçue chez Jean Ruimi, contenait ce que le contexte de l’emprisonnement fait à l’humain, aux relations, à la nécessité d’un temps, d’un espace, d’une nouvelle scène. »
Le choix de la pièce s’est fait après un travail de recherches et d’improvisations, en collaboration avec une quinzaine de détenus, à partir de plusieurs scènes de William Shakespeare mais aussi de Marcel Pagnol. Après six mois, un détenu a proposé Marius. La décision était prise ! Mais il ne s’agissait en aucun cas de répliquer sur scène, avec la langue de Pagnol, l’histoire dramatique d’origine. Ne pas trahir la pièce, mais la réécrire. « Prendre toute liberté, dit Joël Pommerat, avec l’œuvre originale, tout en lui restant fidèle ». Ici, la trame reste donc identique à celle du Marius original mais il a inscrit la mise en scène et la langue dans un contexte autre que celui du texte (1930). L’unique espace, sans prétention, est celui d’une boulangerie à Marseille avec quelques tables, un lieu du quotidien où les habitués du quartier se retrouvent… Un petit commerce, au climat à la fois mélancolique et poétique où va prendre corps une histoire humaine et intemporelle d’une rare intensité…
Marius aime son père César, un homme tendre et bourru à la fois. Et il est amoureux de Fanny, une jeune coiffeuse du quartier qui est aussi vendeuse de coquillages devant la boulangerie-salon de thé de César. Mais il se sent aussi irrésistiblement attiré par la mer. Situation tragique et folle pour cet homme en pleine force de l’âge! Comment prendre le large, découvrir le monde sans provoquer l’immense chagrin d’êtres aimés comme son père et Fanny.
Joël Pommerat a réécrit le célèbre et magnifique drame existentiel de Marcel Pagnol et il nous offre un univers réaliste et sensible à la fois, rare dans ses créations. Une véritable surprise d’une grande qualité théâtrale, interprétée par une troupe d’interprètes hors du commun. Dans cette mise en scène, seules la montée du son, la musique, toujours remarquablement choisie, ou à la toute fin, les noirs -emblématiques de Joël Pommerat et créés par Eric Soyer, souvent accompagnés de voix- rappellent son art habituellement plus sophistiqué, déroutant et où l’étrange se fond avec la réalité.
Le rythme soutenu, avec, côté cour, les entrées et sorties à chaque changement de situation, produit un effet comique. Les bruits de Marseille enrichissent le réalisme de la mise en scène et donnent un souffle dramatique puissant à l’histoire. Les costumes reflètent parfaitement le milieu social dechaque protagoniste très différent des autres mais aussi leur tempérament, leurs rêves, espoirs et folies. Le jeu de Bernard Travers à la fantastique présence (Pannis), à la fois suffisant et drôle, est en contraste total avec la personnalité torturée de Marius (Michel Glera). Jean Ruimini, incroyable d’humanité, est un excellent César.
Le spectacle dégage une profonde émotion et met en lumière la beauté du texte de Marcel Pagnol! Joël Pommerat, touché par la simplicité et l’intelligence du récit, laisse éclater avec émotion et subtilité les questions profondes que lui suggère Marius: «Qu’est-ce que réussir sa vie ? L’amour est-il possible? Le désir de fuite est-il raisonnable? L’amour d’un père est-il toujours bon ?» Accompagné de professionnels et anciens détenus qui ont appris en prison à être comédiens, il fait ici resplendir un récit universel…
Elisabeth Naud
Jusqu’au 28 septembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.
Théâtre du Passage, Neuchâtel (Suisse), les 22 et 23 octobre.
Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (Finistère) du 25 au 28 novembre.
Le Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon (Vendée), du 2 au 4 décembre; La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor), du 9 au 11 décembre.
Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 6 au 23 janvier et Le Canal, Théâtre du Pays de Redon (Ile-et-Vilaine), les 29 et 30 janvier.
L’Empreinte, Scène nationale de Brive-Tulle, Brive-la-Gaillarde (Corrèze) du 5 au 7 février.
Anthéa, Antipolis, Théâtre d’Antibes (Alpes-Maritimes) du 31 mars au 2 avril. Théâtre du Beauvaisis, Beauvais (Oise), les 28 et 29 avril.
Les Quinconces- L’Espal, Scène nationale du Mans (Sarthe), les 5 et 6 mai.
Les Célestins, Théâtre de Lyon (Rhône), du 27 mai au 6 juin.





