Festival d’Automne : Jag et Johnny de Laurène Marx, d’après un récit de Jessica Guilloud

Festival d’Automne :

 Jag et Johnny de Laurène Marx, d’après un récit de Jessica Guilloud

 Sous un éclairage contrasté, un micro et une flûte traversière. Une scénographie minimaliste chère à Laurène Marx, avec juste un corps et une voix! Sobriété esthétique comme en réponse à la volonté de faire un théâtre avant tout politique,  à langue  singulière : voir et entendre ceux et celles trop souvent privés de parole et d’écoute.
C’est aussi l’urgence de recréer une forme d’art «sans élitisme», où «les personnes hors-système, dit Laurène Marx, peuvent se réconcilier avec la poésie et le théâtre. » Jag (Jessica Guilloud elle-même) nous livre avec ce récit fragmenté, émouvant et sans détour, le monde où elle a grandi: celui de la classe populaire et rurale blanche. L’histoire de cette jeune femme et de Johnny, son chien, fidèle compagnon, a été racontée à Laurène Marx.
Jag descend du train et sur le quai, sa mère l’accueille. Mais quand on a quitté sa province, pour la grande ville- cela peut arriver à chacun de nous- le retour dans la maison familiale est toujours un choc. La pièce s’inscrit dans un récit autobiographique mais elle le dépasse. Nous allons à la rencontre d’un univers où les classes sociales,  en règle générale, imposent la destinée de chacun. La langue ciselée imagée, la diction rythmée et la grâce corporelle de la jeune interprète éclairent avec poésie son vécu. Sur le plateau nu, elle laisse, avec théâtralité, rayonner le monde populaire de la débrouille, des injustices, des plaisirs simples et authentiques. Mais aussi une certaine pudeur et  la violence, le racisme la pauvreté, le mutisme…
Les thématiques sont ici familiales : la maison où Jag a grandi, son enfance, les anniversaires et les mariages, la culture de la télévision, l’alcoolisme… Des thèmes  abordés de plein fouet et loin d’un esprit politiquement correct, avec une belle insolence ! L’agilité de la comédienne en costume bleu ciel contraste avec un vécu torturé et une vision du monde et des relations humaines chaotiques, souvent plus décevantes que joyeuses…

@Simon Néaumet

@Simon Néaumet

Ce récit intime s’ouvre sur le collectif et devient le témoignage d’une transfuge de classe : « Je veux dire que je parle d’une certaine manière à mes amis bourgeois et que, quand je rentre et mets mon pyjama pour parler à ma grand-mère, c’est un autre langage. C’est la même langue, mais c’est un autre langage.» Tout ce qui structure notre société : les règles morales établies et conventions, le rapport à la maladie, à l’argent, etc. oppose deux classes sociales: celle des modestes et celle des nantis.
L’interprétation et le texte sont justes, sans concession et sensibles. Et le public ressent avec clarté l’espace intérieur, les vibrations de l’âme de Jag et celles du monde extérieur, brutal et de la vie quotidienne. Parfois, la construction est éclatée et on peut s’y perdre. Mais la spontanéité et la finesse du dire -parfaite Jessica Guilloud- et les mots de l’autrice, attisent notre curiosité. Nous sommes à l’écoute, dérangés dans nos convictions personnelles mais heureux !
Jag ne mâche pas ses propos et remet en question, avec un humour féroce, le fonctionnement de notre société et le comportement bourgeois. Avec ce stand-up, Jessica Guilloud ne cherche pas à nous faire rire. Pourtant, nous rions de temps à autre, même si elle est souvent plus proche de la tristesse, de la rage aussi, avec ce témoignage personnel sur le capitalisme et ses conséquences. Laurène Marx, Jag et Johnny racontent notre vie contemporaine intime et socio-politique. Le théâtre sans pareil de Laurène Marx, jeune artiste, nous surprend une fois de plus et nous réjouit. Esprit, émotion et liberté: elle offre ici un spectacle vraiment nécessaire…

Elisabeth Naud

Les samedis jusqu’au 27 septembre, Théâtre Ouvert, 159 avenue Gambetta, Paris (XX ème). T. : 01 42 55 74 40.

Du 16 octobre au 15 novembre, Théâtre de la Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, Paris (XVIII ème). T. 01 40 05 06 96.


Archive pour 25 septembre, 2025

Merlin ou la terre dévastée de Tankred DorstMauler et René Zahnd, mise en scène d’Ambre Kahan

Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst, traduction d’Hélène Mauler et René Zahnd, adaptation et mise en scène d’Ambre Kahan

La grande fresque -assez touffue- du dramaturge et scénariste allemand (1925-2017) est fondée sur l’histoire de la recherche du Graal dans Perceval ou le Conte du Graal, œuvre inachevée de Chrétien de Troie (c. 1150) où il met en scène l’idéal chevaleresque qu’est l’amour courtois… Cela se passe à la cour du  roi Arthur, chef mythique de la résistance des Bretons, quand les Angles et les Saxons envahirent Irlande, Cornouailles, Pays de Galles, Armorique… 
Les personnages: Arthur, Merlin l’Enchanteur, conseiller du roi qui prédit le cours des batailles et entraîne à la quête du Graal, vase mythique, les chevaliers de la Table ronde. Assimilé au calice qui  recueillit le sang du Christ et qui sera déposé au centre de la fameuse table, il marque symboliquement l’instauration du christianisme sur la sorcellerie du monde païen médiéval.
Au début, belle image, on voit la grande épée 
Excalibur fichée dans un rocher et impossible à en retirer. Y arrivera pourtant le futur roi Arthur. Autour de lui, Perceval, les douze chevaliers de la Table Ronde dont Lancelot, figure emblématique de l’amour courtois, Tristan, Gauvain… Mais aussi le Roi Pêcheur, un Ange blanc. Et côté féminin, la fée Morgane, Yseult, Blanchefleur, la dame de Perceval, Guenièvre,  la femme du roi Arthur, séduite par Lancelot, son «beau doux ami», la fée Viviane dont dont Merlin dit l’Enchanteur, tombe amoureux.
L’objet, chez Chrétien de Troie, a une valeur exemplaire comme cette fameuse Excalibur ou
 le bouclier  qu’ offre Viviane à Lancelot et qui le guérit aussitôt de sa fatigue. Et au château du Roi pêcheur, Perceval voit un jeune homme tenant une lance d’un blanc éclatant mais d’où perlent des gouttes de sang. Deux jeunes autres tiennent des chandeliers en or et une jeune fille, un graal, petit vase enchâssé de rubis rouge qui répand une telle clarté que la lumière des bougies en perdent leur éclat.

On peut comprendre que les aventures-amours et guerres-des héros imaginées par Chrétien de Troie, aient nourri, et nourrissent encore, des romans, peintures ( surtout au XIX ème quand on découvrait le Moyen-Age), opéras, comédies musicales, bandes dessinées, jeux vidéo… mais peu de pièces. Jean Cocteau avait créé Les Chevaliers de la table Ronde  en 37; le texte- pas bien fameux- avait été remonté par  Nicolas Briançon en 94. Puis Christian Schiaretti  créa Perceval le Gallois de Florence Delay et Jacques Roubaud.
Ce monde disparu continue à fasciner enfants et adultes. On ne vous détaillera pas cette longue histoire ici racontée sur plus de trois heures et demi… où à la fin,  après une grande bataille, Mordred, 
fils incestueux d’Arthur et de sa sœur Morgane, profite d’une absence du roi pour usurper le trône. Arthur et Mordred s’entretueront à la bataille de Salisbury où mourront aussi les chevaliers de  la Table Ronde. 

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Mettre en scène tous ces personnages était une belle idée pour un travail de sortie d’école. Mais l’équation est toujours difficile à résoudre quand il faut réussir à faire travailler une quinzaine d’apprentis-comédiens, en leur donnant un ou des rôles qui leur conviennent et mettre chacun en valeur. Ce qui n’est pas le cas ici! Et sur une durée acceptable pour le public: élèves, enseignants de l’école, amis et familles et quelques professionnels venus «faire leur marché ».
Opération ratée! La réalisation d’Ambre Kahan atteint le degré zéro de l’écriture scénique avec un catalogue fourni des stéréotypes actuels: lumière crépusculaire, jets de fumigènes pendant tout le spectacle (pour nous, déjà les troisièmes en trois représentations !),  micros H.F. (la pire des choses pour faire débuter de jeunes interprètes), musique sous le texte (vieux truc facile et usé), percussions électroniques, abus de voix off, criailleries permanentes, éclairages stroboscopiques (ici, même pas signalés!), anciens sièges de salle où attendent les acteurs qui ne jouent pas : vieux truc aussi usé…. Tous aux abris!
Et il y a de graves erreurs: adaptation faiblarde, dialogues banals et pas clairs qui sentent l’impro à quinze mètres et que n’aident même pas sur un écran haut perché, de courtes phrases résumant les points essentiels de l’histoire… Mais peu visibles quand on est dans les premier rangs, à cause des fumigènes!, anachronismes faciles et vulgaires comme une pseudo-utilisation du G.P.S., costumes et sans unité et très laids (entre autres, des pantalons en toile plastique noir!), grande table ronde encombrante au centre de scène et gênant la circulation, manque évident de direction: certains ânonnent parfois leur texte, scène  érotique dans l’ombre et peu crédible, manque de rythme en permanence, combats mal réglés. Bref, le compte n’y est pas et l’ensemble distille un bel ennui sur plus de deux heures trente! Comment résister? A côté de nous, tout un groupe de jeunes spectateurs sommeillait et à l’entracte, a quitté la partie… Nous avons  hésité à en faire autant!
Le  texte du second volet nous a paru légèrement plus clair et mieux construit et, à l’extrême fin, il y a une image de guerre réussie. Mais c’est bien tout…  On va nous dire que nous ne sommes pas tombés sur le bon jour mais au théâtre il n’y a pas d’excuses. Qui, au Centre Dramatique National de Limoges, a avalisé ce projet? Ce travail de fin d’études aurait dû le rester et n’être jamais présenté comme spectacle payant! Mauvaise image pour l’Ecole du Théâtre de l’Union. Et le public des Plateaux Sauvages mérite mieux que cette réalisation assez prétentieuse et vraiment  approximative… 

Philippe du Vignal   

Jusqu’au 26 septembre, Les Plateaux sauvages,  5 rue des Plâtrières, Paris ( XX ème).  T. :01 83 75 55 70 .

La pièce est publiée en français sous le titre Merlin ou la terre dévastée, traduction d’Hélène Mauler et René Zahnd,(L’Arche, 2005)

 

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