Archive pour 26 septembre, 2025
La Disparition de Josef Mengele, d’après le roman d’Olivier Guez, adaptation et interprétation : Mikaël Chirinian, mise en scène de Benoit Giros
La Disparition de Josef Mengele, d’après le roman d’Olivier Guez, adaptation et interprétation : Mikaël Chirinian, mise en scène de Benoit Giros
Les solos ont envahi depuis longtemps le festival d’Avignon et les autres, comme les scènes parisiennes mais sont rarement de qualité. Celui-ci est exceptionnel. Bien adapté du roman par cet excellent acteur qu’est Mikael Chirinian, il raconte la deuxième partie de la vie de Josef Mengele, médecin nazi à Auschvitz, surnommé l’Ange de la mort. Il avait fait des expériences sur les prisonniers, torturé des enfants… Puis après la guerre, avait dû comme beaucoup d’autres dont le sinistre Adolf Eichmann, qui s’enfuira en Amérique latine après avoir reçu l’aide du Vatican! pour obtenir une fausse identité! Il vivra surtout en Argentine mais aussi au Brésil et au Paraguay. Poursuivis par les services secrets d’Israël, ils essayeront de sauver leur peau. Ce qu’arrivera très bien à faire Joseph Mengele au début de son exil, réussissant même à créer une entreprise. Juan Peron le dictateur et sa femme étant peu regardants…
En fond de scène, un mur où sont accrochés les portraits de dirigeants nazis et celui en neuf exemplaires, de Joseph Mengele et de sa femme qui, restée en Allemagne avec leur petit garçon, demandera le divorce. L’acteur assis sur une chaise blanche embarque le public dans l’histoire personnelle de ce médecin-bourreau, monstrueux qui vécut paisiblement avec sa femme et leur bébé à Auschwitz. Persuadé d’avoir agi au mieux dans l’intérêt de son pays, il a pourtant envoyé des milliers de juifs à la mort. D’abord protégé par le gouvernement argentin, il ne rencontrera son fils qu’une seule fois. Joseph Mengele aura passé en cavale quarante ans, constamment inquiet, changeant plusieurs fois de pays pour essayer d’échapper à la justice. Vivant treize ans dans une exploitation agricole au Brésil comme ouvrier puis dans une autre, appartenant aux mêmes propriétaires hongrois qu’il a aidés à l’acheter. Mais, un jour, ils le vireront à cause du danger pour eux, s’il venait à être arrêté. Et Joseph Mengele émigrera au Paraguay…
Cet ex-médecin, pourtant déchu de tous ses nombreux titres universitaires, n’a aucun remords, aucun doute sur sa conduite soi-disant scientifique à Auschwitz : il tuait, mutilait ou infectait des hommes, des femmes et leur bébé avec des virus pour voir ce qui allait suivre. Après quelques années d’errance dans l’Allemagne occupée, Joseph Mengele, arrêté par les troupes américaines, n’est pas identifié comme criminel de guerre et part pour l’Argentine en juillet 49 grâce à d’anciens S S. Il vit à Buenos Aires, sans aucun doute protégé par le régime de Juan Peron et mène la vie toute à fait normale d’homme d’affaires qui gère une entreprise avec un sentiment de totale impunité.
Il reviendra en Europe et rencontra son fils Rolf, auquel on avait dit qu’il était son «oncle Fritz », avant de passer une semaine dans la maison de sa belle-sœur Martha qui était veuve. À son retour en Argentine Joseph Mengele commença à vivre sous son vrai nom et fit venir Martha et son fils, Karl Heinz, un mois plus tard. Ils se marièrent en Uruguay en 58. Mais devenu suspect, il quitte l’Argentine et se réfugia au Brésil pour échapper au moins un certain temps aux agents du Mossad israélien. Mais Adolf Eichmann, lui aussi réfugié à Buenos Aires, sera capturé puis jugé à Tel Aviv et pendu. En 79, Joseph Mengele, lui, mourra noyé sur une plage. Il avait soixante-sept ans.
En fond sonore, des grincements de machines créent un climat anxiogène et ont penser aux outillages agricoles produits par la riche société familiale Mengele. La mise en scène est un peu minimaliste mais le spectacle a un très bon rythme; même si Mikaël Chirinian pendant la première partie, reste assis sur une chaise avant de s’asseoir à nouveau en fond de scène sur une autre chaise. Mais le texte bien construit et d’une fluidité remarquable et l’interprétation, sont d’une rigueur absolue.
Ce conteur au métier très sûr, qui a été longuement applaudi, met le doigt sans aucun pathos, là où cela fait mal ! Le texte pose la question: comment un jeune médecin a-t-il pu commettre pendant des années de telles horreurs sans jamais penser en être coupable ? Comment aussi, et au nom de quelle morale, Juan Peron et sa femme ont-ils trouvé juste de protéger plusieurs dizaines de hauts responsables nazis, coupables d’avoir envoyé à une mort atroce, des centaines de milliers de juifs ? Comment croire en ces temps inquiétants pour l’Europe, que de tels comportements n’auront pas lieu à nouveau et que l’Histoire -la petite et la grande- ne se mette à bégayer? Allez voir cette Disparition de Joseph Mengele. Ce court spectacle vaut bien des cours d’histoire et les nombreux jeunes dans la salle qui n’aveint pas lu le roman étaient ravis d’entendre cette incroyable saga… Une occasion de réfléchir - Le théâtre peut aussi servir à cela et ce n’est pas un luxe par les temps qui courent- à ce qu’Hanna Arendt, avait écrit au moment du procès d’Eichmann qu’elle avait suivi sur la « banalité du mal « , sur l’incapacité de ces hommes à penser et leur manque d’imagination pour se mettre à la place de leurs victimes.
Philippe du Vignal
Théâtre de la Pépinière-Opéra, rue Louis-le Grand, Paris ( II ème). T. : 01 42 61 44 16.


