Peu importe de Marius von Mayenburg, traduction et mise en scène de Robin Ormond

Peu importe de Marius von Mayenburg, traduction et mise en scène de Robin Ormon

Cet écrivain allemand (cinquante-trois ans) aussi traducteur, notamment de Sarah Kane, est dramaturge pour le théâtre de la Schaubühne à Berlin et ses pièces ont été créées,  entre autres, par Thomas Ostermeier. Depuis une vingtaine d’années, ses pièces sont maintenant bien connues en France,comme L’Enfant froid, créée par Christophe Perton (2005), Eldorado par Olivier Lopez (2008).  Mikaël Serre a mis en scène Parasites (2004) et deux ans plus tard L’Enfant froid, puis Cible mouvante. Visage de feu a été créée par Alain Françon en 2001… On avait pu aussi voir cette année Le Moche, mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis ( voir Le Théâtre du Blog) Ou Plastiques.

 

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Cela se passe un dimanche soir chez Simone et Erik. Elle travaille dans le secteur automobile et lui, dans l’édition. Les enfants sont couchés, tout est paisible, ou apparemment… sinon, il n’y aurait pas de pièce. Simone revient d’un voyage professionnel avec un cadeau enveloppé dans du papier doré. Mais assez vite, le dialogue entres les époux révèle les non-dits..
Et les phrase d’abord banales, ont quelque chose d’ironique. Une guerre larvée va commencer… Et sans doute est-ce la fin d’une relation amoureuse dans ce couple, jusque là, uni et les reproches commencent à pleuvoir (classique!).
Lui admet mal qu’elle s’absente.


Simone admet tout aussi mal qu’il le lui reproche, alors qu’elle fait vivre la famille et qu’elle n’a en rien à se justifier. Mais où tout d’un coup cela s’inverse dans ce couple. Marius von Mayenburg sait y faire et brouille les cartes avec habileté… On sent qu’ il n’y a aucune issue possible… Sur la petite scène, de nombreux cadeaux enveloppés dans de beaux papiers. ( Mais il y en a trop et cela pollue la vision et ne facilite pas le jeu des acteurs.) Robin Ormon a su recréer cette situation tendue où lui s’occupe de la maison et elle gagne l’essentiel de l’argent pour faire vivre la famille.   Assane Timbo, excellent incarne avec une grande précision, ce mari toujours sous tension toujours sous tension et Maryline Fontaine est aussi juste dans son personnage mais elle boule trop souvent son texte et on la comprend mal surtout quand elle est dos au public.

Elle et lui sont comme à bout de souffle, usés par le temps qui les a changés… sans leur demander leur avis. A la toute fin, un téléphone sonne longuement mais personne ne décrochera et on ne saura jamais la suite. Pas de grand choix possible. Séparation du couple annoncée, ou accord de paix bancal -chacun faisant des concessions- qui aurait au moins le mérite d’exister, pour retrouver un quotidien supportable…  Comment arriver à continuer à vivre ensemble? Seule possibilité: gommer indifférence, rancœur, amertume, regrets, fermeture sur soi-même et l’auteur sait habilement nous renvoyer à nous-même… C’est le grand mérite de cette pièce et une bonne occasion d’aller retrouver ou découvrir cet auteur.  Dans la montagne de spectacles approximatifs, le plus souvent adaptés de romans, il y a  d’heureuses exceptions comme cet Peu importe avec la peinture d’un  couple actuel, faite avec lucidité et un certain humour..

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 4 janvier, La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T : 01 40 03 44 30.

Les textes de Marius von Mayenburg sont publiées sont publiées par L’Arche Editeur.


Archive pour octobre, 2025

La Honte ! Une célébration tragi-comique à visée universelle et cathartique de Léa Roblot et Élise Roth

 La Honte ! Une célébration tragi-comique à visée universelle et cathartique de Léa Roblot et Élise Roth

 Qui n’a pas éprouvé la honte dans sa vie ? Personne ! De cet état d’humiliation, faut-il rire ou pleurer? Et comment regarder en face un sentiment ? À partir d’une enquête et de nombreux témoignages; Léa Roblot et Élise Roth se saisissent avec aplomb et humour de cette sensation universelle. Un désir aussi, pour elles d’interroger la honte qui, aujourd’hui, semble être un affect majeur de notre époque. Si « le ridicule ne tue pas », il met mal à l’aise et parfois avec une violence inimaginable. On passe du climat d’une foire, à celui du cirque et de spectacles de télévision, avec ces actrices d’une énergie et d’une audace incroyables…

© Marie Charbonnier

© Marie Charbonnier

Des expertes, Laurence et Estelle, veulent éradiquer la honte en organisant une cérémonie haute en couleurs. Il est honteux, disait Saint-Augustin, «d’être sans honte », Laurence rétorque : « Mais nous répondons ceci : il est glorieux de l’assumer!) Ce duo clownesque, nous délivre de cet état destructeur et humiliant. Elles font de ce sentiment qui isole, un sentiment qui unit. Elles s’adressent au public comparable à une assemblée :« Pourquoi vous êtes là ? Pour entendre la honte d’autrui, c’est si jubilatoire ! » La diversité des situations, des plus banales aux plus loufoques, nous enchante : de la salade entre les dents, ou quand on vous regarde acheter du papier-toilette, comparer les prix et finalement le voler… Ou plus élégant : Phèdre, dans la tragédie de Jean Racine, aime d’un amour interdit Hippolyte, son beau-fils. Son désir la dépasse, mais pour s’affranchir de sa honte, elle s’empoisonne et meurt.

Le public s’identifie avec plaisir, aux récits parfois extravagants mais bien réels, tous issus d’un travail d’enquête fait par les metteuses en scène. Et nous devenons les témoins de la lutte des personnages avec leur propre honte. À l’image d’un cabaret humoristique et participatif, les séquences comiques, situations absurdes, chansons, danses, adresses au public, animent ici avec une théâtralité sensuelle et expressive, la célébration de la honte. Et cela agit comme une thérapie pour combattre un état psychologique absurde et toxique pour chacun. On peut être agacé par certaines situations trop attendues, pas toujours des plus drôles ou subtiles. Mais la poésie, le rire et l’interprétation l’emportent et en sortant du théâtre, le public se sent soulagé de sa propre honte et libéré du regard de l’autre !

 Elisabeth Naud

 Jusqu’au 16 novembre, Théâtre de La Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, Paris ( XVIII ème ). T. : 01 40 05 06 96.

Hollywood Brûle, texte et mise en scène de Marie Reignier

Hollywood Brûle, texte et mise en scène de Marie Reignier

Cela se passe près d’Hollywood au milieu du siècle dernier. Sur le plateau rien ou si peu: un petit bureau en bois avec un transistor qui marche mal, un téléphone noir, deux chaises et une table de cuisine en stratifié gris, le tout pur porc années cinquante…En fond de scène, un grande toile jaune/orange. Jack Morrison, jeune homme d’une vingtaine d’années travaille comme mécanicien dans le garage de son père, Bob. Sa mère est morte il y déjà quelques années. Et Maggie, secrétaire, issu du monde paysan et Marcus, mécanicien lui aussi d’un milieu pauvre  qui est  déjà bien content d’avoir du travail! Jack, lui, est mécano par devoir mais rêve d’être acteur et un jour, découvre dans le journal, une annonce pour un casting de publicité et envoie sa candidature…. Il y va avec toutes ses économies et celles de Maggie, visiblement amoureuse,  qu’elle lui offre généreusement.

 

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©x Bob et Jack

Contre toute attente, il sera retenu: le rêve est en marche et  Jack se voit déjà acteur dans les grands films d’Hollywood. Il annoncera à son père qu’il s’en va et le brave homme accuse mal le coup. Mais catastrophe, finalement, la pub sera confiée à une jeune femme!  Jack, accablé, apprendra en plus (ce que tous même Maggie lui avaient soigneusement caché pour le préserver) que le garage loué par son père, délaissé par les clients, est au bord de la faillite et va sans doute devoir fermer… si Bob, déjà sérieusement endetté n’arrive pas à trouver  dix clients le jour-même. Condition minimum imposée par Andréa Russo, un redoutable homme d’affaires qui lui avait déjà prêté l’argent pour s’installer mais qui, cette fois, ne fera plus aucun cadeau.

Sinon, il fera détruire le garage et construire un restaurant où il engagera peut-être Maggie, Marcus et Jack. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, Jack apprend de ce père épuisé par tant d’années de travail, est en très mauvais état de santé. Du coup, il met fin à ses rêves hollywoodiens et veut reprendre la direction du petit garage. Pour faire patienter Andréa Russo, il lui donne toutes ses économies: des billets tassés dans un boîte en fer,et obtiendra un ultime délai d’un mois… Mais les jeux semblent déjà faits.  Bien sûr, on pense à l’univers d’Eugène O’Neill et de Tennessee Williams que la jeune autrice doit sûrement admirer: familles en déroute, techniques brutales de gestion, puissance de l’immobilier contre ruralité, rêves de jeunes gens brisés, conflits familiaux entre générations et quant au rêve américain, plus aucune illusion….
Axel Kengne, Jérôme Godgrand, Thierry Mulot et Dorian Pla-Moreaux, le jeune Jack (mention spéciale)  et Marie Reignier elles-même, interprètent magnifiquement ces personnages qui sont tous crédibles, ce qui n’est pas si fréquent! Là, Marie Reignier, en directrice d’acteurs, sait faire et bien faire… Mais, trop légers, les dialogues font penser à ceux de séries télé et côté scénario malgré ses qualités, la jeune autrice avance avec de gros sabots. C’est écrit d’avance et si Jack réussissait son rêve, cet Hollywood brûle, (juste déjà soixante quinze minutes) s’arrêterait là!  Bon, mais c’est la première pièce jouée de cette autrice et on aimerait en découvrir une autre…

Philippe du Vignal 

Jusqu’au 26 octobre, Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris ( XVII ème). T. : 01 42 93 13 04.

Vendredi, texte, jeu et mise en scène de Nicolas Verdier, avec la complicité de Serge Bagdassarian de la Comédie-Française et Carole Allemand

Vendredi, texte, jeu et mise en scène de Nicolas Verdier, avec la complicité de Serge Bagdassarian, de la Comédie-Française et Carole Allemand

Un monologue inspiré du célèbre Robinson Crusoé de Daniel de Foé, naufragé sur une île déserte qui, après bien des années, a rencontré Vendredi et qui l’a éduqué. Mais Robinson est parti depuis longtemps et maintenant seul, Vendredi attend la venue d’autres naufragés avec qui il va essayer de tisser un lien : ici, le public qu’il retrouve sur une plage. Il cherche le contact et l’obtient vite quand il parle de ses croyances.

 

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Habillé d’un pantalon et d’une chemise en toile qui ont plus que vécu, et de sandales usées, il a des cheveux très noirs hirsutes, un visage blanc et un nez pointu qui fait penser à celui de Pinocchio. Absolument insolite et en même temps crédible -pas si fréquent et qui appartient à l’art du clown…Il nous parle de sa vie et de ses croyances et de temps en temps, interprète (voix et musique off) une petite chanson en s’accompagnant… d’une calebasse-guitare avec quatre ficelles en guise de cordes. Il jouera aussi un air de clarinette.
Scénographie aussi intelligente que raffinée conçue par lui-même: voiles de bateau en loques et, au centre, une petite mais somptueuse cabane. Le texte est souvent léger mais Nicolas Verdier qui a travaillé avec Valérie Christian Hecq -présent ce soir-là- dans ces merveilleux que sont
Le Voyage de Gulliver et 20.000 Lieues sous les mers ( voir Le Théâtre du Blog) s’en sort bien grâce à une indéniable présence… Il réussit à faire rire le public avec une gestuelle étonnante et à imposer un personnage clownesque qui fait penser à celui qu’avait créé Slava, cet artiste russe qui, avec son théâtre Licedei, avait enchanté le public du monde entier dans les années quatre-vingt. Sans doute, Nicolas Verdier aurait-il intérêt à nuancer davantage le ton de sa voix -trop uniformément rauque, là, il y a encore un peu de travail- mais ce spectacle d’une heure qui passe très vite, est déjà prometteur et il faudra le suivre…

Philippe du Vignal

Uniquement les vendredis 31 octobre ; 7, 14 et 21 novembre.Et les 5 et 12 décembre à 19 h, Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris ( XI ème) . T. : 01 40 09 70 40.77 

Sarkozy

Sarkozy….

Ah! Cela doit jubiler ce matin dans toutes les prisons de France et chanter: « Il est des nôtres, il fera de la prison comme nous autres. » Jean de la Fontaine a-t-il écrit une fable là-dessus? Style : « Méfiez vous que la sévérité dont vous faites preuve quand vous êtes au pouvoir, ne s’applique pas un jour, à vous-même. » Même s’il a écrit son fameux: « Selon que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blanc ou noir. »
Donc, si on vous enferme avant toute mesure d’appel, c’est une exécution provisoire de justice:  le tribunal estime qu’il y a risque de concertation avec les co-auteurs, complices ou témoins, voire de fuite. Et Sarkozy,  s’il avait déjà intrigué avec un téléphone au nom de Bismuth, un pseudo!, serait bien capable de nous faire une Carlos « Ghonerie » ! Il a assez d’argent pour se faire enfermer dans une caisse, louer un jet privé et aller se réfugier en Hongrie, berceau de sa famille.  Alors, la Justice française serait bien ridicule…
Nous sommes tellement habitués à ce que la prison soit réservée aux pauvres, que l’on reste ébahi devant l’incarcération d’un ancien Président de la République. Les gens n’ont que ce mot-là à la bouche: Etat de droit et nous sommes conditionnés à l’idée que les lois sont là, afin de protéger les privilégiés qui seraient tous,  eux, au dessus des lois. Et que, sur une affaire, comme celle-là, d’association de malfaiteurs, il suffirait de payer une amende substantielle, style : six  millions d’euros, pour faire de la prison chez soi. Mais qui donc nomme les juges? Le Président de la République, sur proposition du Garde des Sceaux, après avis du Conseil supérieur de la magistrature…

 

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Nathalie Gavarino, Présidente du tribunal judiciaire de Paris, a une réputation de rigueur et neutralité et n’est pas membre d’un syndicat. Elle a prononcé la condamnation à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs, assortie d’une amende de 100.000 euros et privation de droits civiques. Annoncée le 25 septembre 2025, elle marque la première incarcération d’un chef d’Etat de la V ème République. Après, il y a longtemps, celle en 1793 de Louis XVI, condamné et exécuté… et celle du maréchal Pétain reconnu coupable en 1945, condamné à la peine de mort puis gracié par le général de Gaulle, et mort en détention sur l’île d’Yeu, en 51. Eh! Oui, on a de la peine à croire que la Justice puisse être indépendante mais tout arrive…


Le « pacte de corruption », soit le fait d’accepter l’offre émise, selon la circonstance, par le corrompu ou le corrupteur, fait l’objet d’un dossier de trois cent pages. Alors, Emmanuel Macron peut-il gracier Nicolas Sarkozy?  Non. Une décision n’est pas définitive, tant qu’il y a un appel et, comme il a déjà annoncé qu’il ferait appel. Une grâce présidentielle est aussi impossible: seule, l’exécution de la peine peut faire l’objet d’une grâce, et non une exécution provisoire.
Tout cela, c’est l’égalité des droits devant la Justice! Comme l’écrivait Saint-Augustin, pas de République sans Justice…

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).

Adieu Marie Thomas

Adieu Marie Thomas

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Une étoile filante est récemment disparue à cinquante-trois ans, après une longue maladie, avons-nous appris avec tristesse. D’abord entrée à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, elle avait somptueusement joué dans Le Mariage d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine, au festival de Blaye 95.  Nous la revoyons encore en  ex du Marié -robe noire assez courte avec grand chapeau tout aussi noir-  entrant, en claquant la lourde porte de la chapelle (désaffectée) de la citadelle et allant tranquillement allumer une cigarette au cierge pascal… Une belle image et elle était impeccable. 


C’était juste après avoir réussi le concours du Conservatoire National où elle fut, entre autres, l’élève du grand metteur en scène Jacques Lassalle (1936-2018). « Elle y  joue Agnès dans L’Ecole des femmes, la scène du « petit chat est mort », écrivait Michel Cournot dans Le Monde. Une Agnès, jamais nous n’avions vu ça, qui a treize ans, sûrement pas plus. Une gamine insolente, une innocente-perverse, socquettes blanches, sandales vernies, jupe plissée de pensionnat. (…)  L’actrice est très jeune de visage, très mince, elle paraît une fillette qui a poussé en graine, jusque dans le dessin de ses jambes, lorsqu’elle court. Et cette jeunesse d’Agnès, à elle seule, change sensiblement notre saisie de la pièce. Une Ecole des femmes autrement cruelle. D’autant plus que cette actrice est nette, rapide, un mini-fauve de charme, avec, en sous-main, quelque chose de sévère. »

Michel Cournot avait bien décelé chez elle une rare insolence et en même temps, une grande précision de jeu mais aussi une certaine solitude, que, toute jeune actrice, elle dégageait.Il reste d’elle quelques photos du spectacle joué à Blaye, alors qu’elle venait juste d’avoir réussi le concours d’entrée au Conservatoire national et les images d’un film où on voit le metteur en scène la diriger… avec une certaine difficulté dans ce même Conservatoire et avouer à Marcel Bozonnet, alors directeur, que, dans ces conditions, il ne pourrait plus arriver à y enseigner!
Ensuite, elle nous avait téléphoné pour nous dire toute sa joie de jouer Agnès dans une mise en scène de L’Ecole des Femmes… par Jacques Lassalle au Théâtre de l’Athénée. Nous étions sceptiques mais en juin, son nom apparaissait sur les affiches du spectacle collées sur les colonnes Morris. Mais ses rapports avec le metteur en scène étaient toujours aussi loin d’être simples et, finalement, elle ne joua pas ce rôle dont elle rêvait.  Ce qui la blessa terriblement. Ensuite, elle disparut des écrans radar et quitta un peu semble-t-il, le monde du théâtre… Adieu, Marie. 

Philippe du Vignal 

Festival Exit à Lyon I’m Fine par le Théâtre KnAM,

Festival Exit à Lyon

I’m Fine par le Théâtre KnAM

Tatiana Frolova est calme, gaie et heureuse, pourtant à quelques heures de la première à Lyon de son nouveau spectacle avec sa compagnie. Mais peut-être justement parce que le titre, I’m Fine, correspond tout à fait à son état… Le KnAM, ce sigle est le nom de cette toute petite salle de vingt cinq places près de Vladivostok, à l’extrémité orientale de l’immense Russie, est un de ses premiers théâtres indépendants. Mais Tatiana Frolova en a fermé la porte dès les premiers jours de la S.V.O.  (Opération Spéciale) : cette guerre si absurde et si cruelle qui ne veut pas dire pas son nom. Et elle est partie, droit vers la France où on la connaissait, dénichée par Jean-Pierre Thibaudat, inlassable découvreur. Le KnAM avait été alors invité au festival Passages à Metz, au Conservatoire National à Paris, au festival Exit à Lyon  et a animé des stages…

Ses acteurs l’ont très vite rejointe dans son exil, la région lyonnaise où la troupe a été accueillie, soutenue en particulier par le Théâtre des Célestins.  Elle en est, depuis 2023, artiste associée. Parce que tous les spectacles du KnAM, de type documentaire, ne cessaient de dénoncer les crimes de Staline, les mensonges et la violence du régime irrespirable de Poutine, Tania Frolova n’a pas eu besoin de dire qu’elle était contre l’invasion de l’Ukraine. Son refus de la politique poutinienne, bien avant février 2022, était évident. Et parce que le KnAM présentait sur scène un univers très particulier, sans peur, à la fois délicat et puissant, fait d’artisanat et de technologies qui s’entendaient à merveille, ses spectacles ont trouvé un chemin direct vers le cœur de nombreux spectateurs.

Une guerre personnelle, Je suis, Je n’ai pas encore commencé à vivre…  Ses spectacles-documents sur la vie à Komsomolsk-sur-Amour, bâtie sur les os des prisonniers du goulag, étaient inventifs, réalisés avec très peu de moyens et avec des vidéos qui ouvraient l’espace du petit théâtre. Et puis en exil, ont été créés d’abord Nous ne sommes plus, et aujourd’hui : I ‘m Fine qui viendra en mars à la MC93 de Bobigny, poursuit cette veine à la fois très personnelle et très collective.
La première scène est une image d’une simplicité biblique et incarne cet état de solidarité qui devait être le nôtre dans nos sociétés de repliement identitaire. Sept acteurs sont alignés, les uns contre les autres, face à nous ; l’un vacille, va tomber, tous le retiennent, le rattrapent, le redressent, et se redressent. Une image fulgurante qui se répète -eux, nous : universel- indique sans un mot, la force et la cohésion de la troupe. 
Cette affirmation essentielle est rappelée en « coda » avec apparition sur le rideau de fond du nom de chaque membre, accompagné de sa date d’entrée au KnAM et du titre de son premier spectacle. I’m Fine prolonge l’esthétique de montage documentaire à laquelle cette troupe nous a habitués : chaque acteur ou actrice expose ses souvenirs, choisis sans narcissisme, et ses confidences présentées comme des témoignages.

© Julie Cherki

© Julie Cherki

La metteuse en scène trouve toujours une façon poétique de transmettre en langage théâtral les états des acteurs qui sont les personnages du spectacle. Le concret règne en maître : les sons, bruits et musiques, juste esquissés, provenant ou non de la table de travail bien visible d’où partent aussi des projections (archives , photos, film) ; des objets retenus  pour leur force évocatrice : les bottes qu’il faut acheter et chausser pour marcher, pour courir, pour fuir, pour vivre et se tenir droit sur un sol nouveau; les pommes de terre, base omniprésente de la nourriture russe. Et de longs gants verts de jardinage pour suggérer la floraison du théâtre qui, bien qu’il ait été arrosé pendant trente-sept ans, n’a pas fleuri en Russie, ou un voile translucide qui parfois enveloppe les comédiens les empaquette, dont ils arrivent pourtant à se débarrasser.

Tout un monde commun où la nostalgie est un luxe, mais où rien ne peut empêcher les souvenirs des grand-mères de sourdre, ou le présent de la Russie de jaillir avec les photos des visages des prisonniers politiques, comme ce Pavel Kouchnir, un pianiste de trente neuf ans mort au Birobidjan. Ou Alexeï Navalny, le chevalier sans peur … I’m Fine, c’est comme la fin d’un cycle. Un constat sur la vie en l’exil. Qu’est-ce qu’un asile ? Qu’est-ce qu’être réfugié ? Qu’est-ce qu’une langue ? Qu’est-ce qu’un corps ? Les réponses sont données, vibrantes à travers les expériences vécues, l’apprentissage du français, les techniques si habiles de traduction scénique, qu’une Française, à la fois actrice et traductrice, assume totalement, en fluidifiant tous les échanges et en faisant entendre la beauté des deux langues, ce que le surtitrage (qui est aussi utilisé) ne peut pas faire.

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« Les corps sont nos maisons, ils ne connaissent pas l’exil, et nos racines sont dans la langue, non dans la terre » égrènent les acteurs du KnAM. La gratitude envers le pays d’accueil est présente dans un délicieux moment où une actrice qui a fait pousser une belle orchidée, en fait ensuite cadeau au spectateur qui a bien voulu monter sur scène pour observer le processus. Délicatesse et profondeur, aucun didactisme, rien d’appuyé, un montage rapide où s’infiltrent les mythes russes ou bien des paroles de Verkhovenski (en russe, « le Meneur, «le Supérieur ») dans Les Démons, prononcées par une incarnation du Mal, tout de blanc vêtue. Il faut suivre avec attention ce flux concis: tout peut mettre le spectateur au bord des larmes ; au bord seulement, car jamais, il n’y a de  sentimental dans les petites choses avec lesquelles, solidement botté, on reconstruit un nouveau quotidien.

Fin d’un cycle, avons-nous dit? Mais dans ce spectacle émouvant et universel où nous pouvons tous nous retrouver, il y a aussi la promesse d’un nouvel acte de naissance. I’m Fine : il est possible et il est temps maintenant pour le KnAM de respirer plus grand, d’investir de plus grands plateaux pour déployer son imaginaire et sa vision personnelle de l’Histoire en train de se jouer. Le KnAM habite en France mais est aussi citoyen du Pays du théâtre. Et ce n’est pas donné à nombre de spectacles russes en exil qui ne font pas cette démarche difficile, lucide et politique.

Béatrice Picon-Vallin

Spectacle vu le 20 octobre au Théâtre des Célestins, Lyon (Rhône).

Les 6 et 7 novembre, Maison de la Culture, Bourges (Cher). Les 14 et 15 novembre, Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds (Suisse).

Du 26 au 28 novembre, Comédie de Valence-Centre Dramatique National Drôme-Ardèche (Drôme).

Les 20 et 21 mars, L’Usine à gaz,  Nyon  (Suisse); du 25 au 28 mars, MC93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Les 5 et 6 mai, MC2: Maison de la Culture de Grenoble (Isère).

Le BonheurNous ne sommes plusI’m Fine (les trois derniers spectacles du KnAM), traduction de Bleue Isambart, éditions Koiné (2025).

 

Une autre histoire du théâtre

Une autre histoire du théâtre, conception de Fanny de Chaillé

Un spectacle joué entre autres à Montreuil, au Théâtre national de Chaillot Danse  et au dernier festival d’Avignon et parfaitement rodé, avec de jeunes interprètes: Malo Martin, Tom Verschueren, Margot Viala et Valentine Vittoz. Sur le plateau, une table, deux chaises: c’est tout et en une heure et quelque vont être abordés aussi des thèmes classique déjà soulevés par Denis Diderot. Un acteur doit-il vraiment incarner un personnage ou le jouer mais en n’étant pas dupe qu’il le joue seulement? Pourquoi  n’y-a-t-il eu longtemps pas d’actrices sur les scènes  ? Qui dirige les répétitions d’un texte? Quel est le rôle exact du metteur en scène ? Cela commence plutôt bien et il y a une unité de jeu entre ces jeunes acteurs qui visiblement se connaissent bien.  Ils  s’interrogent sur la question de faire et pourquoi du théâtre avec des extraits de scènes-cultes comme celle d’Elvire avec Dom Juan chez Molière, Clindor dans L’Illusion comique de Corneille ou  du Roi dans Richard II de  Shakespeare. Et il y a de bons moments  comme ce jeu avec avec une lampe de poche dans le noir du plateau pour créer l’angoisse, ou ce monologue de Richard. Mais aussi des allusions orales ou visuelles, moins claires, à des monuments du théâtre contemporains comme Tadeusz Kantor, Pina Bausch… Il y a aussi une extrait d’une interview de Jeanne Moreau ( dont on se demande ce qu’elle vient faire là)

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Mais assez vite, il y a comme une petite tromperie sur la marchandise… On se demande parfois si  Fanny de Chaillé n’avait pas voulu poursuivre une quête personnelle et si nous ne sommes pas dans un Théâtre pour les nuls.. Mais de fil rouge, on ne voit pas très bien sinon l’amour du théâtre. La conceptrice, puis conceptrice il y a, (il n’est pas bizarrement indiqué de nom pour la mise en scène?), dirige ses actrices et acteurs avec une incontestable maîtrise mais, cela dit, nous avons souvent eu l’impression d’assister à un travail de troisième année d’école, plutôt qu’à un vrai spectacle. En effet, le texte -très léger et pas non plus revendiqué – sent les improvisations à dix mètres. Et côté mise en scène, Fanny de Chaillé aurait pu nous épargner les poncifs actuels: jeu dans la salle, fumigènes ( légers), lumière stroboscopiques rouges…
La « conceptrice » n’a pas voulu faire d’histoire de théâtre -et c’est son droit- comme l’avaient fait brillamment,  au siècle dernier (cela fait toujours drôle d’employer la même expression que nos profs au lycée qui, eux, parlaient du XIX ème !) Alfredo Arias avec sa compagnie le TSE ou ensuite le Théâtre de l’Unité dans la mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine avec 2.5000 à l’heure. Mais, malgré l’énergie et le savoir-faire des acteurs, Une autre Histoire du Théâtre « a gardé l’essence des répétitions » comme Fanny de Chaillé le dit elle-même, et nous sommes resté sur notre faim…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 25 octobre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

Le Misanthrope de Molière, mise en scène Clément Hervieu-Léger

Le Misanthrope de Molière, mise en scène Clément Hervieu-Léger

Cette pièce, une référence historique en soi, a été créée le 4 juin 1666 par la troupe de Molière au théâtre du Palais-Royal, avec l’auteur dans le rôle d’Alceste et avec Armande Béjart dans celui de Célimène. Nous avons tous en mémoire les tirades fameuses et les mises en scène d’Antoine Vitez en 1978, au destival d’Avignon, puis au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Et, en 88, dans une grande galerie, signée Yannis Kokkos, avec Patrice Kerbrat dans le rôle-titre qui saluait d’un geste symbolique avec, à la fin du spectacle,  un:  » au revoir », d’une grande théâtralité, .

© Christophe Raynaud de Lage collection Comédie- Française

© Christophe Raynaud de Lage collection Comédie- Française

Cette réalisation (2014), scénographie d’Éric Ruf, reste d’une grande beauté:  une demeure bourgeoise avec de hauts murs, un lustre imposant, trois escaliers, un piano droit et de multiples chaises, banquettes, fauteuils. Dans ce même espace Clément Hervieu-Léger créera L’Ecole de danse de Carlo Goldoni en novembre. C’est pour Alceste, parfaitement incarné par Loïc Corbery, un espace de solitude malgré tous les personnages qu’il y côtoie. Quand le public arrive, il est là voûté, la tête dans les mains, comme s’il cherchait à se cacher. On pense à Platonov, dans pièce éponyme d’Anton Tchekhov et au solitaire de Premier Amour, une nouvelle de Samuel Beckett.

Mais la misanthropie, dit le metteur en scène, n’est pas le seul trait de caractère d’Alceste. Le sous-titre: L’Atrabilaire amoureux -disparu à l’impression du texte en décembre 1666- renvoie à la théorie des humeurs, popularisée par les disciples d’Hippocrate. Atrabile (du grec ancien, atra : noir). Ce qu’on appelait autrefois: mélancolie et aujourd’hui : état dépressif ou «fatigue d’être soi», pour reprendre l’expression d’Alain Ehrenberg. Pour un clinicien, Alceste, dans les trois premiers actes, est un vrai dépressif et se refuse « à tout compromis avec le genre humain », surtout avec la vie mondaine de son époque.

Au premier acte, il réplique à Philinte (excellent Eric Génovèse). « Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net/L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.» Puis il interpelle Célimène assez durement et il la poursuit, à la limite du harcèlement sexuel, dans une phase d’euphorie proche de l’état qu’on peut rencontrer chez des personnes bipolaires. Il l’aime (et Adeline d’Hermy en fait un personnage très convaincant) mais n’apprécie pas son goût pour la vie mondaine, ni ses multiples amoureux. Ce misanthrope qui ne tient pas en place, occupe chaque espace de jeu, devant le piano, au pied ou en haut des escaliers, assis par terre, sur une chaise ou un fauteuil…
Cette mobilité constante, véritable chorégraphie avec tous les personnages, a été remarquablement conçue par le metteur en scène et les interprètes sont tous de haut niveau. Dans le hall du Vieux-Colombier (la deuxième salle de la Comédie-Française), un texte avec de nombreuses photos : «Molière eut le privilège d’avoir le danseur le plus illustre de l’époque: Louis XIV, pour accompagner son invention de la comédie-ballet! La danse occupe une place particulière à la Comédie-Française depuis ses origines. Elle outrepasse le privilège accordé à l’Académie royale de musique, créée des postes de maître de danse pour les comédiens qui, de surcroît, passent du théâtre, à l’Opéra, et inversement. »Depuis sa création, le spectacle (trois heures avec entracte) a été joué plus de deux cent fois avec un succès amplement justifié.

Jean Couturier

Jusqu’au 3 janvier, Comédie Française, 1 place Colette, Paris (Ier). T. : 01 44 58 15 15.

Les Monologues du vagin de V (Eve Ensler), mise en scène d’Aurore Auteuil

Les Monologues du vagin de V (Eve Ensler), mise en scène d’Aurore Auteuil

 Eve Ensler, dramaturge et féministe américaine (soixante-douze ans) qui avait été violée par son père quand elle était très jeune, a écrit ce texte qui a été créé avec succès à Broadway en 96 et qui a ensuite été traduit en quarante-neuf langues et joué dans plus de cent-trente pays! Rarissime pour une pièce de théâtre contemporain!
Nous
avions vue la première version de cette pièce, au titre alors assez provocant, à sa création en France, dans la mise en scène assez conventionnelle d’Isabelle Rattier et où jouait déjà… Aurore Auteuil: elle reprend cette pièce au studio Marigny (note à benêts : c’est la seconde et belle salle du théâtre Marigny créée en 54 par Jean-Louis Barrault). L’autrice a eu l’idée de rassembler de très nombreux témoignages de femmes sur leur vagin et sur le bonheur d’être femme, d’avoir la joie des relations amoureuses et de donner la vie. Mais aussi de subir les violences infligées à ce vagin et au corps de la femme. Règles humiliantes et secrètes, voire douloureuses, excisions encore très pratiquées en Afrique et Indonésie, parfois suivies de mort, viols collectifs, prostitution forcée. Le corps féminin n’est pas toujours à la fête et cette piqûre de rappel n’est en rien inutile, même en France…

 

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C’est un nouvelle version ( 2017) de ce texte à trois voix, plutôt monologué, parfois choral en une heure dix.
Aurore Auteuil remet donc le couvert avec Galia Salimo, à la voix rauque, assignée garçon à la naissance, ancien mannequin et danseuse de revue qui a joué Joséphine Baker à l’Alcazar, et Camille Léon-Fucien d’origine africaine, actrice de cinéma et de séries télé. Et elle-même, Aurore Auteuil. Soit trois femmes de soixante-quinze, vingt-sept et quarante-quatre ans, donc à trois âges de la vie, comme le désire Eve Ensler.

«En découvrant ce texte, dit la metteuse en scène et actrice, m’est venue l’idée de donner vie à ses mots à travers le corps , la bouche d’une d’entre elles. Celle qui s’est débattue avec ce que la nature, à contre nature, elle qui a vu le jour, petit garçon. « 


Sur le plateau, un gradin à cinq niveaux où sont assises les interprètes, brochure en main mais qu’elles ne liront pas. Seule, Camille Léon-Fucien s’avancera parfois vers le public. Sans doute le texte est-il un peu daté (depuis Mi-Tout est passé par là!). Mais il garde encore une bonne dose de provocation et la parole de ces femmes reste intemporelle, surtout quand elle est portée comme ici, avec humour et bienveillance dans la mise en scène rigoureuse -mais un peu trop statique- d’Aurore Auteuil.

Ici, aucun micro H.F, aucune voix off, aucun fumigène, aucune lumière stroboscopique (ouf! cela fait du bien), aucun décor… Mais le texte, le texte, juste le texte, très bien dit (merci, le Conservatoire National) par Camille Léon-Fucien qui a une belle présence et par Aurore Auteuil. Moins bien par Galia Salimo (encore un effort à faire côté diction!). A la fin, une musique rock apporte une note joyeuse et bienvenue.  Mais comme on est dans un théâtre privé, les places ne sont pas données : 55, 45, 35, et 25 € mais tout en haut. A vous de voir.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  23 décembre, (uniquement lundi et mardi),  Studio Marigny, carré Marigny, Paris (VIII ème). T.: 01 86 47 72 77.

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