Frangines, on ne parlera pas de la Guerre d’Algérie de Fanny Mentré, jeu et mise en scène de Fatima Soualhia-Manet

Frangines, on ne parlera pas de la Guerre d’Algérie de Fanny Mentré, jeu et mise en scène de Fatima Soualhia-Manet

Son amie Fanny Mentré, comédienne et autrice, a écrit pour Fatima Soualhia-Manet, un texte  sur leur amitié depuis trente-cinq ans, sans qu’elles aient jamais parlé du passé familial de l’une et l’autre. Fanny est française et son père, comme tous les autres garçons de sa génération, quand ils ont été en âge de faire leur service militaire, a été un des « appelés » pour aller « pacifier l’Algérie». En d’autres termes, enrôlés dans l’armée française, pour tuer les indépendantistes. On avait aussi appelé cette guerre «événements d’Algérie», alors que, des deux côtés, vengeance après vengeance, les combattants tombaient et que, représailles après représailles, l’armée française, avec la caution des gouvernements successifs, tuait en toute impunité, torturait, violait, rasait des villages… Et le nombre de morts augmentait chaque jour!
Fatima, elle, est née en France de parents algériens émigrés. Sa mère, amoureuse d’un combattant du F.L.N. (Front de Libération Nationale) avait été été vite enceinte et fut aussitôt reniée par sa famille, sauf sa grand-mère qui la protégeait. Et ensuite mariée à un Algérien plus âgé qu’elle de trente ans, habitant Nancy.

Fanny (même première syllabe de prénom!) et Fatima se sont connues toutes jeunes dans une école de théâtre, il y a trente-cinq ans ! et elles ne se sont jamais perdues de vue. « On est sur le petit balcon d’une cuisine. (…) pour la première fois, à cinquante et cinquante-trois ans, on vient de parler de nos familles, de notre enfance. Et ce qui nous frappe, ce n’est pas ce qu’on s’est raconté du passé, non. C’est le fait qu’on n’en ait jamais parlé avant. Une solide amitié les unit et ce spectacle en est issu…
« Et notre présent, à ce moment-là, c’était aller vers les langues étrangères, tout ce qui n’était pas la langue des parents, ou plutôt le silence des parents. On voulait de la tragédie, du sang, du désespoir, du sexe, on voulait le langage de l’outrance, de l’inavoué, on voulait jouer les reines qui parlent en vers, on voulait la démesure, le sublime. Tu crois qu’ils avaient raison, les parents, tu crois qu’on voulait « péter plus haut que notre cul » ?

 © Danica Bijeljac

© Danica Bijeljac

Fatima Soualhia-Manet s’est elle-même mise en scène et raconte sa vie d’autrefois mais aussi… cette guerre d’Algérie que l’Etat français- toutes classes politiques confondues- n’a jamais voulu admettre comme telle. Jusqu’en 99, il y a donc vingt-cinq ans, quand l’Assemblée Nationale a enfin adopté une proposition de loi reconnaissant officiellement ce conflit meurtrier qui avait commencé en 54. Merveille de la sémantique : on l’avait d’abord appelée: «événements d’Algérie », «opérations de police», « actions de maintien de l’ordre», «opérations en Afrique du Nord», « pacification».  Et les combattants algériens étaient des «suspects », «terroristes», «hors-la-loi», «rebelles».

La France et ses gouvernants n’avaient jamais accepté en fait, comme le dit Benjamin Stora, que: «nommer la guerre, ce serait reconnaître une existence séparée de l’Algérie, ce serait admettre une « autre histoire ». »Même si le mot : guerre avait été employé sur toute sa durée (huit ans!) par les nationalistes algériens, les soldats français et tous ceux qui étaient contre cette lutte armée et qui le faisaient savoir, souvent surveillés notamment par le redoutable  Service d’Action Civique (S.A.C.),avec Charles Pasqua, Jacques Foccart… une des polices privées du gaullisme.

Et, comme après toute guerre, les familles françaises comme algériennes qui avaient perdu un ou plusieurs de leurs proches n’avaient plus aussi envie d’en parler. Fanny et Fatima, comme leurs copines, elles, regardaient les émissions de variétés avec Sheila, Claude François… Mais avaient en elles une furieuse envie de liberté et d’indépendance, loin de pères qui avaient une grande autorité sur les jeunes filles et leurs mères, jamais contestée par la famille…
Féministes avant la lettre, Fatima et Fanny préfèreront travailler comme femmes de ménage pour ne dépendre de personne. Et elles n’y voient que du positif: «Elles savent tout du monde des humains. Elles savent les changements de regard, les changements de langage, elles sentent le faux, elles voient la saleté, même celle cachée. Il faut le dire quand même, que quelqu’un qui nettoie les souillures, les saletés, est forcément très au-dessus de la personne qui salit. »

Elle se considèrent comme libres et jamais « sacrificielles » et en ont ras-le-bol des tragédies où la malédiction et la douleur se transmettent de génération en génération! Bref, les Iphigénie, Antigone… ne sont pas pour elles et, comme elle le dit crûment: «Antigone, une sœur qui se bat pour l’égalité de ses deux frères qui se font la guerre, aussi cons et avides de pouvoir l’un que l’autre, Iphigénie, une fille sacrifiée par son père, qui accepte de crever pour que le vent se lève et que les hommes partent faire la guerre… Aucune envie de jouer ces connes. Envie de leur dire : si ta famille est toxique, barre-toi, arrête d’aller vers la mort comme une logique… »
Fatima et Fanny sont pour la vengeance féminine et disent: oui aux Hermione, Lucrèce Borgia, Médée, « celles qui font tout dérailler». Et le texte possède une belle écriture, quand elles parlent du passé en 1962,  et que la mère arrive à Nancy. «On ne sait rien du regard de cette jeune femme qui découvre son mari, cet homme né en 1917, qui a trente ans ans de plus qu’elle, qui a combattu pour la France en 39-45, Non, on ne va pas parler de ça, ma frangine, pas développer ça.Nancy et cet homme, c’était la punition de la jeune femme qui avait été amoureuse à seize ans, qui avait accouché, qu’on avait traité de salope et de honte. On sait juste que deux ans après, en 1964, une petite fille naît, à Nancy. Elle naît de cette union-là. Elle n’est pas la première née du ventre de la mère, mais elle est la première à naître à Nancy, avant les cinq autres (…) . L’ainée, c’est nous, ma frangine. »
Il y aura à la toute fin une revendication des plus féministes : «Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est qu’il y a beaucoup de frangines qui ont rencontré des cousins, des oncles, des Jean-Claude, des gardiens d’immeuble, des types habités par le fantasme de la virginité, le fantasme d’éduquer sexuellement, le fantasme de puissance, le fantasme de pouvoir sur l’autre. La race de ceux qui pensent être des maîtres. »

 Sur le petit plateau noir, une chaise, un tabouret à vis, dit d’horloger, une autre chaise en stratifié rouge bien usé et une table de salon en bois où est posé un ordinateur. Quelques images en noir et blanc d’Algérie et des photos d’elles, quand elles avaient vingt ans et quelque. C’est tout et cette remontée dans le passé de Fatima Soualhia-Manet et Fanny Mentré, entre vie personnelle et vie collective en France comme en Algérie, est souvent émouvante, malgré quelques longueurs. Et le texte que nous avons lu, mérite sans doute qu’il y ait une meilleure direction d’actrice, mais ne peut laisser personne indifférent… Ce qu’il dit nous concerne tous. Et Fatima Soualhia-Manet a été longuement applaudie.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.


Archive pour 14 octobre, 2025

L’expérience théâtrale de Laurent Ruquier, mise en scène d’Anne Bouvier

L’Expérience théâtrale de Laurent Ruquier, mise en scène d’Anne Bouvier
Cette mise en abyme, autrement dit : le théâtre dans le théâtre, n’est pas nouvelle. Shakespeare, puis Corneille lui ont donné ses lettres de noblesse. Et L’Illusion Comique avait été remarquablement mise en scène par Giorgio Strehler en 84 au théâtre de l’Odéon
Laurent Ruquier veut ici rendre hommage à l’art théâtral. Il a été nourri dans sa jeunesse par des pièces de boulevard avec Jacqueline Maillan, Maria Pacôme, Michel Roux… et les gens les découvraient le plus souvent dans Au théâtre ce soir, la mythique émission de télévision. Cet auteur aime le contact avec les acteurs et les invite dans son émission Les Grosses têtes sur R.T.L. Comme François Berléand et Max Boublil qui jouent ici leur rôle, y compris en se caricaturant eux-même.

 

© Bertrand Exertier

© Bertrand Exertier

Tous les éléments du théâtre sont ici présentés. Laurent Ruquier n’est ni Molière ni Shakespeare mais qu’importe, avec ce spectacle de divertissement, il rend hommage aux acteurs et au public même si tous ses travers sont ici montrés avec une loupe grossissante: toux, sonneries intempestives de smartphones, ennui voire sommeil, rires déplacés…
On frappe les trois coups qui annonçaient le début d’un spectacle. Puis,  François Berléand qui, vu son âge connait beaucoup de choses, est chargé d’enseigner ce qu’est le théâtre public et raconte des anecdotes historiques. Il  explique aussi le sens d’expressions comme : à Jardin, à Cour  ou le pourquoi du «merde» prononcé avant de jouer: une superstition et un rituel qui font toujours plaisir aux acteurs. Mais aussi pourquoi la couleur verte est interdite sur la scène. Max Boublil qui lui, vient du stand up et  en joue très habilement.
“Ils sont devenus comédiens et dès que l’on parle d’eux, ils sont contents.», dit François Berléand en parlant des spectateurs. Et même le critique prenant des notes est aussi évoquée… « Si cela peut vous aider à faire un bon papier”. Parfois, les remarques sont moqueuses: «Je suis acteur, je ne fais pas de mathématiques, je ne suis pas Fabrice Lucchini… Je ne joue pas sur les paquebots, je ne suis pas Pierre Arditi.”
Les soixante-quinze minutes passent très vite et le public rit ou sourit, adhérant totalement à une vraie complicité entre ces acteurs. Cela fait penser à Sacha Guitry qui aimait dans ses pièces faire référence au public et ici, ils jouent, assis sur trois rangées de fauteuils numérotés de 81 à 89… En fond de scène, le décor de La Jalousie de cet auteur, mise en scène de Michel Fau. Le théâtre de la Michodière fête cette année ses cent ans. Yvonne Printemps avait été l’épouse de Sacha Guitry, puis celle de Pierre Fresnay. Ils ont comme d’autres acteurs, entre autres François Perrier, marqué l’histoire de ce beau théâtre Arts déco. L’Expérience théâtrale est un divertissement qui fait du bien en ces temps de morosité.

Jean Couturier

Jusqu’au 30 décembre, au Théâtre de la Michodière, 4 bis rue de la Michodière, Paris ( II ème). T. : 01 86 47 68 62.

Peau d’Homme, adaptation de la bande dessinée d’Hubert et Zanzim et mise en scène de Léna Bréban

 Peau d’Homme, adaptation de la bande dessinée d’Hubert et Zanzim et mise en scène de Léna Bréban

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A l’origine, un conte en forme de roman graphique qui a raflé  touts els grands prix. Dessiné et colorisé par Zanzim et scénarisé par Hubert, paru en juin 2020 quelques mois après le suicide d’Hubert Boulard, son vrai nom, artiste homosexuel originaire d’une famille catholique et qui redoutait l’homophobie.
Cette B.D. se passe dans l’Italie de la Renaissance. Bianca, jeune fille d’une grande famille, va devoir comme ses amies, se marier.  Ce sera avec Giovanni, un homme choisi par ses parents qu’elle ne connaît pas et dont elle ne sait rien. Et pas question  de refuser cette union imposée par sa famille mais elle ne veut pas épouser  ce riche héritier. Sa tante et marraine lui révèle alors un secret. La famille a toujours possédé  une « peau d’homme » qui permet de changer de sexe et, si elle l’enfile, elle pourra devenir un homme et découvrir incognito ce Giovanni. Après qu’elle se soit servie de cette peau d’homme, sa  marraine recueillera ses confidences. Mais Fra Angelo, un prêtre catholique rigoriste qui s’oppose vite à Bianca/Lorenzo, comme à Giovanni.

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Mais le travestissement (souvent utilisé par Shakespeare, Marivaux, etc.) peut apporter des surprises etau théâtre, il est même fait pour cela. Et Bianca comprendra vite que son futur mari aime mieux les hommes, comme ce Lorenzo dont elle a pris l’apparence. Elle découvre alors la notion de genre (actuellement très mode): qu’est-ce qu’être un homme ou une femme dans la société de son temps ou la nôtre!). Lorenzo et Giovanni feront l’amour mais Giovanni ne sait pas -ou ne veut pas savoir- que Lorenzo est en réalité Bianca, d’où quiproquos en chaîne…

 Mais il y a erreur à la base: adapter au théâtre une remarquable bande dessinée, fourmillant d’intelligence graphique et de poésie, qui a récolté de nombreux prix est un pari risqué et  ne peut pas fonctionner correctement. Impossible de retrouver ici la construction séquentielle de la B.D. Et sur une scène, les codes ne sont pas les mêmes: un lecteur de B.D. découvre un espace qui s’ouvre et avance d’une case, voire d’une page à l’autre, mais toujours de façon linéaire. Le lecteur ne voit pas toujours le montage, les effets de cadrage et d’espace mais les ressent.

Et un public de théâtre? Dans un adaptation scénique, comment concilier une absence de signes graphiques et un scénario? C’est mission impossible pour un metteur en scène et le public assiste donc à une succession de courtes scènes, avec, pour fil rouge, le personnage de Bianca (brillante et efficace Pauline Cheviller comme Vincent Vanhée (le Prêtre). Mais les autres interprètes, dont certains travestis, ont tendance à en faire trop. Et malgré les thèmes abordés : liberté et plaisir sexuel des femmes, notion de genre, tolérance dans un couple, domination familiale y compris des mères et femmes âgées sur les jeunes, toute puissance du clergé masculin et intégrisme religieux, plaisir et liberté des jeunes filles.. Peau d’homme est aussi le récit du passage à l’âge adulte et la découverte du corps féminin et masculin.  mais le spectacle reste bancal. Les costumes-pour la plupart assez réussis- d’Alice Touvet, à dominante rouge, vert et le bleu semblent correspondre aux couleurs souvent en demi-teinte utilisées par Zanzim… mais sans unité avec les éléments de décor très kitsch! Un concentré de laideur visuelle, comme ces arcades en fausses pierres où pendouille du faux lierre… Tous aux abris !
Et surtout la mise en scène de cette reprise est vraiment trop approximative malgré une solide chorégraphie signéLeïla Ka. Il y a de l’Alexis Michalik dans l’air, en un peu moins racoleur (voir Les Producteurs dans Le Théâtre du Blog), avec déplacements incessants d’éléments scéniques sur roulettes: escalier, imposantes et médiocres sculptures en polyester de femmes nues, etc.,  soupe insupportable de chansons via des micros H.F.- mais cela comme d’habitude ne résout rien- dialogues d’une rare faiblesse et souvent moralisateurs, fréquentes entrées des personnages par la salle qui, du coup, est éclairée par le soleil, scène d’amour bâclées, dramaturgie brouillonne avec polysémie d’images mal ficelées et paroles souvent inaudibles à cause d’une mauvaise balance musique/paroles ou chant, fausses fins, et par trois fois, comme partout ailleurs, épais jets de fumigène… Cela fait quand même beaucoup d’erreurs. On nous dira sans doute que c’est une reprise et que cela va aller mieux, que ce n’était pas un bon jour mais au théâtre comme le dit souvent notre amie Christine Friedel, il n’y a pas d’excuses.
Bref, ce pseudo-conte médiéval, a sans doute été trop vite réécrit partir de la B.D. originale. Mais de toute façon, c’est un médium avec une trame narrative qui obéit à sa logique propre. Et quand il faut faire passer cette trame avec des acteurs, rien à faire, la machine se grippe et ne fonctionne pas,même sur le beau plateau de la Comédie des Champs-Elysées, où il y a déjà un siècle, Georges Pitoeff créait en France Six personnages d’auteur de Luigi Pirandello. Ensuite, Louis Jouvet y monta Jules Romains, Molière, puis Jean Giraudoux…
Léna Bréban a d’indéniables qualités de metteuse en scène (elle l’a prouvé avec, entre autres avec Colette  et Sans Famille, en collaboration avec Alexandre Zambeaux, Comme il vous plaira. Mais cette fois Léna Bréban s’est plantée, et ce spectacle est raté à cause d’une dramaturgie faiblarde.  Malgré encore une fois le jeu impeccable 
de Pauline Chevilley.

Tout se passe comme si Léna Bréban avait d’abord voulu se faire plaisir mais sauf, à de rares moments, il n’y a connivence avec le public, même si on le fait battre des mains, comme à Guignol ! Ni véritable émotion. Nous avons vu toutes ses mises en scène mais pourquoi va-t-elle d’adaptation en adaptation, comme c’est très mode actuellement, la dernière du Mariage de Figaro étant aussi peu convaincante que celle-ci! Au lieu de monter une vraie et bonne pièce et, si elle ne veut pas monter d’auteur contemporain, le répertoire n’en manque pas. Comme aurait -presque- dit le marquis de Sade, Léna encore un effort! Il y a eu peu de désertions mais le public, jeune ou pas, semblait peu concerné par ces deux heures d’un théâtre qui n’en était pas vraiment… Sur l’avenue Montaigne, en dimanche après-midi, il y avait un beau soleil et il faisait presque chaud… Cela faisait du bien après cette épreuve. 

Philippe du Vignal

 Comédie des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne, Paris (VIII ème).T. : 01 53 23 99 19.

 Peau d’homme d’Hubert (scénario) et Zanzim ( illustrations) est publiée chez Glénat.

 

 

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