Les Fantômes de Philippe Minyana, mise en scène de Laurent Carpentier
Les Fantômes de Philippe Minyana, mise en scène de Laurent Carpentier
“We are such stuff /As dreams are made on, and our little life is rounded with a sleep. (Nous sommes de l’étoffe/ dont les songes sont faits. Notre petite vie est au creux d’un sommeil. » De merveilleux vers de William Shakespeare dans La Tempête… Finalement, nous croyons aux fantômes, peut-être plus encore avec les photos tirées sur papier, aujourd’hui qu’autrefois. Nul besoin de linceuls, chaînes, cris étranges dans la nuit. Nous avons mieux avec ces images papier, sans parler des virtuelles qui nous accompagnent partout.
Laurent (Laurent Charpentier) est venu voir son ami Hugues (Hugues Quester). Ensemble ils fouillent dans les boîtes de photos de famille, petits rectangles aux bords crénelés, ou polaroids dont la couleur a quelquefois viré, peu importe… C’était bien avant le numérique mais avec déjà des milliers d’instants arbitrairement immobilisés. Mais pourquoi ceux-là pourtant significatifs, puissants et capables de vous renvoyer le passé au visage ou de vous confronter à des secrets ?
Ces hommes n’ont pas le même regard: l’un est venu en ami bienveillant, curieux sans être personnellement intéressé (quoique…). Hugues cherche le secret des photos, semées à ses pieds comme du grain aux poules… Il feuillette et éparpille ces petits fragments d’un passé banal. Mange tes souvenirs (ne pas confondre avec «mange tes morts »: une grave insulte!), remâche-les, tu y trouveras, pour finir, le mot manquant et terrible. Laisse-toi captiver par le flou des visages, parfois : qu’est-ce que cela cache ? Quelle ombre, quel mouvement de refus d’être «immortalisé» ? Mais le fantôme, la mère-fantôme, est là…
Nous ne voyons pas ces petites photos- nous n’en avons pas besoin : leur profusion suffit à nous renvoyer à nos souvenirs et à remplir l’imagination de toutes ces vies, insignifiantes ou décisives, selon les questions de Laurent et les réponses d’Hugues. Sur le plateau (scénographie de Laïs Foulc) avec un bureau ordinaire, un fauteuil inconfortable et une table surchargée, s’ouvre au lointain sur les projections de photos et vidéos d’Hervé Bellamy : elles ne résolvent rien, n’illustrent pas mais élargissent le doute. Et l’étymologie met les fantômes du côté des ombres, et la photo, du côté de la lumière, « sensible ». Dans le présent du théâtre, les fantômes, fantasmes et photos sont vrais, réels, comme on peut le lire dans l’analyse éclairante de François Regnault.
Les fantômes « chargent » les objets, les fétichisent, comme ils chargent -sans doute- les acteurs. Comment se reconstruit peu à peu un malheur émietté, une attente cachée ? C’était déjà à la source d’Inventaires, le premier succès de Philippe Minyana où trois femmes parcouraient le chemin de leur modeste vie. Chacune avec un objet chargé : lampe, robe, cuvette… à la fois unique et universel. Un regret : que cette pièce ne soit pas jouée plus longtemps et qu’on ne puisse fréquenter à nouveau ces revenants, mais aussi la vitalité et la justesse des acteurs.
Christine Friedel
Jusqu’au 16 octobre, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris (IV ème). T. : 01 42 74 22 77.

