Atelier de troisième année du Conservatoire National d’Art Dramatique: Ferme/Cendres écrit et dirigé par Eva Doumbia, collaboration artistique, direction d’acteurs : Anthony Poupard, chorégraphie de Messidi Adiatou
Atelier de troisième année du Conservatoire National d’Art Dramatique
Ferme/Cendres écrit et dirigé par Eva Doumbia, collaboration artistique, direction d’acteurs : Anthony Poupard, chorégraphie de Messidi Adiatou
Dans un dispositif bi-frontal, salle Louis Jouvet, des banquettes pour les spectateurs et quelques tables avec cageots de pommes, couscoussier en train de chauffer, ustensiles de cuisine… On propose aux premiers rangs quelques courgettes et couteaux dits économes pour enlever la peau… Courgettes qui feront partie des timbales de couscous-enfin peut-être pour le suivant?- offerts, après une heure, lors du premier entracte. De chaque côté de la salle, un écran en hauteur où défilent images de vertes prairies normandes avec paisibles Holstein et Limousines, cours de ferme, tracteurs en train de labourer, grandes étables modernes…Mais aucun être humain, sans doute pour ne pas tout mélanger. Bien vu..
Cela se passe en octobre 2.022, dix ans après la mort de Driss tué par un policier. Rappelant celle d’Amine Bentounsi, tué d’une balle dans le dos en 2.012, par un policier qui essayait de l’interpeller à Noisy-le-sec (Seine-Saint-Denis) et qui sera jugé aux Assises, fait rarissime…L es parents de Driss sont repartis vivre au Mali et Ramata, sa sœur jumelle, vit à Londres. Son jeune frère, après des vols, trafics… a fait de la taule et vit en Normandie dans une ferme pour jeunes en réinsertion comme lui : «La tranquillité de la ferme France, c’est notre lâcheté. Ma rage est là, elle a toujours été là, mais je la tenais hors la ferme, hors de notre maison commune. Une ferme de réinsertion. Se ré-insérer à quoi ? Aux meurtriers de mon frère ? Ça me déborde : la rage s’est invitée dans la maison de ma lâcheté. »
Il y aussi Mado, loin de sa Réunion natale, Lala-Fatma, une ex-toxico qui défend les valeurs écolo, Léon, jeune militant kanak fiché S (mention signifiant qu’on a été soupçonné de vouloir porter atteinte aux intérêts de l’Etat). Sékou, un jeune Ivoirien en attente de régularisation.
Mais on croisera aussi la Fermière mais aussi la sœur de Seydouba venue le voir sans prévenir …et qui lui annonce que le flic qui a tué leur frère, sera jugé après une enquête d’Elikya, un jeune inspecteur, très engagé croyant en la justice. Il appartient à la Police des polices, dite bœuf-carottes qui a la réputation de faire mijoter longuement leurs collègues… comme ce plat français bien connu. On verra aussi ce flic -père de famille- dont le fils qui a fait son droit, espère entrer dans un cabinet d’avocats. Florent vit en couple avec Oksana, une jeune Ukrainienne…
En scène, à quelques-uns et parfois en chœur dansé, ils sont dix des élèves de troisième année : d’origine africaine ou européenne, ils vont raconter et jouer la France d’aujourd’hui, celle de la connerie macronesque : la dissolution de l’Assemblée Nationale en juin 24- reconnue du bout des lèvres suivie de législatives ratées, celle de jeunes souvent au bord de l’explosion et cherchant en vain un travail correspondant à leur formation.
Il y a ici May Almeur-Zaïmeche, Antoine Cailloux, Mohamed Lamine Cissé, Siriné Cissé, Maca Elia, Anna Hromova, Alexis Joly, Doumia Kouiaté, Mathilde Le Borgne, Marian Mouiapin. Eva Doumbia, avec habileté, a aussi demandé de jouer cette pièce à quatre anciens élèves du Cons, Anthony Poupard et le remarquable Mounir Margoum qu’on a vu récemment dans Les Paravents de Jean Genet. Et Valérie Diome, mais aussi Jocelyne Monnier qui a appartenu au Campagnol et qui a travaillé avec le grand Tadeusz Kantor… Ce mélange de générations donne une véritable force à cet atelier. Là, aussi bien vu…
Le texte inégal avec de courtes, voire très courtes scènes mais très intéressant avec quelque moments très fort,comme cette douloureuse litanie de tués par balles ou autrement, de tout âge et milieu social. Eva Doumbia évoque les violences policières avec, sur quelque vingt ans, entre autres Nahel Merzouk, franco-algérien de dix-sept ans, tué par un tir à bout portant d’un policier en juin 2023 lors d’un contrôle routier à Nanterre Hauts-de-Seine). Ce qui avait relancé la question du racisme dans la police française et des armes à feu. Son auteur a été renvoyé devant la Cour d’assises pour meurtre, son procès aura lieu en 2026.Cela va sans doute faire plaisir à Gérald Darmanin, ex-ministre de l’Intérieur devenu celui de la Justice. Là encore bien vu. Pas si fréquent, voire même jamais, qu’une grande école nationale traite de ces thèmes comme ceux-ci…
Eva Doumbia évoque aussi la dérive politique vers l’extrême-droite et la vie au quotidien de ces jeunes gens largués et inquiets, des problèmes d’une agriculture pas toujours respectueuse de l’environnement. Le dernier volet de cette présentation -qui dure trois heures et demi avec deux entractes- est moins riche. Mais c’est la loi du genre: il faut bien donner du grain moudre à ces dix apprentis-comédiens. L’écriture et la direction d’acteurs sont solides et d’une grande précision. Même si- mais c’était la première- presque tous les élèves qui sont tous très crédibles auraient intérêt à faire un effort côté diction, surtout ceux qui parlent au micro. Et moins de criailleries ne nuirait pas !
A ces réserves près, c’est une très remarquable sortie d’atelier comme on en a rarement vue. Eva Doumbia a bien réussi son coup et possède les atouts nécessaires pour que ce Ferme/Cendres devienne un véritable spectacle. Ce n’est jamais facile, vu le nombre d’interprètes mais cela nous changerait des adaptations de romans, nouvelles, bandes dessinées qui arrivent chaque mois, en escadrille et rarement pour le meilleur…
Philippe du Vignal
Atelier vu le 15 octobre au Conservatoire National d’Art Dramatique, 1 rue du Conservatoire, Paris (IXème).


