Le Misanthrope de Molière, mise en scène Clément Hervieu-Léger

Le Misanthrope de Molière, mise en scène Clément Hervieu-Léger

Cette pièce, une référence historique en soi, a été créée le 4 juin 1666 par la troupe de Molière au théâtre du Palais-Royal, avec l’auteur dans le rôle d’Alceste et avec Armande Béjart dans celui de Célimène. Nous avons tous en mémoire les tirades fameuses et les mises en scène d’Antoine Vitez en 1978, au destival d’Avignon, puis au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Et, en 88, dans une grande galerie, signée Yannis Kokkos, avec Patrice Kerbrat dans le rôle-titre qui saluait d’un geste symbolique avec, à la fin du spectacle,  un:  » au revoir », d’une grande théâtralité, .

© Christophe Raynaud de Lage collection Comédie- Française

© Christophe Raynaud de Lage collection Comédie- Française

Cette réalisation (2014), scénographie d’Éric Ruf, reste d’une grande beauté:  une demeure bourgeoise avec de hauts murs, un lustre imposant, trois escaliers, un piano droit et de multiples chaises, banquettes, fauteuils. Dans ce même espace Clément Hervieu-Léger créera L’Ecole de danse de Carlo Goldoni en novembre. C’est pour Alceste, parfaitement incarné par Loïc Corbery, un espace de solitude malgré tous les personnages qu’il y côtoie. Quand le public arrive, il est là voûté, la tête dans les mains, comme s’il cherchait à se cacher. On pense à Platonov, dans pièce éponyme d’Anton Tchekhov et au solitaire de Premier Amour, une nouvelle de Samuel Beckett.

Mais la misanthropie, dit le metteur en scène, n’est pas le seul trait de caractère d’Alceste. Le sous-titre: L’Atrabilaire amoureux -disparu à l’impression du texte en décembre 1666- renvoie à la théorie des humeurs, popularisée par les disciples d’Hippocrate. Atrabile (du grec ancien, atra : noir). Ce qu’on appelait autrefois: mélancolie et aujourd’hui : état dépressif ou «fatigue d’être soi», pour reprendre l’expression d’Alain Ehrenberg. Pour un clinicien, Alceste, dans les trois premiers actes, est un vrai dépressif et se refuse « à tout compromis avec le genre humain », surtout avec la vie mondaine de son époque.

Au premier acte, il réplique à Philinte (excellent Eric Génovèse). « Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net/L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.» Puis il interpelle Célimène assez durement et il la poursuit, à la limite du harcèlement sexuel, dans une phase d’euphorie proche de l’état qu’on peut rencontrer chez des personnes bipolaires. Il l’aime (et Adeline d’Hermy en fait un personnage très convaincant) mais n’apprécie pas son goût pour la vie mondaine, ni ses multiples amoureux. Ce misanthrope qui ne tient pas en place, occupe chaque espace de jeu, devant le piano, au pied ou en haut des escaliers, assis par terre, sur une chaise ou un fauteuil…
Cette mobilité constante, véritable chorégraphie avec tous les personnages, a été remarquablement conçue par le metteur en scène et les interprètes sont tous de haut niveau. Dans le hall du Vieux-Colombier (la deuxième salle de la Comédie-Française), un texte avec de nombreuses photos : «Molière eut le privilège d’avoir le danseur le plus illustre de l’époque: Louis XIV, pour accompagner son invention de la comédie-ballet! La danse occupe une place particulière à la Comédie-Française depuis ses origines. Elle outrepasse le privilège accordé à l’Académie royale de musique, créée des postes de maître de danse pour les comédiens qui, de surcroît, passent du théâtre, à l’Opéra, et inversement. »Depuis sa création, le spectacle (trois heures avec entracte) a été joué plus de deux cent fois avec un succès amplement justifié.

Jean Couturier

Jusqu’au 3 janvier, Comédie Française, 1 place Colette, Paris (Ier). T. : 01 44 58 15 15.


Archive pour 22 octobre, 2025

Les Monologues du vagin de V (Eve Ensler), mise en scène d’Aurore Auteuil

Les Monologues du vagin de V (Eve Ensler), mise en scène d’Aurore Auteuil

 Eve Ensler, dramaturge et féministe américaine (soixante-douze ans) qui avait été violée par son père quand elle était très jeune, a écrit ce texte qui a été créé avec succès à Broadway en 96 et qui a ensuite été traduit en quarante-neuf langues et joué dans plus de cent-trente pays! Rarissime pour une pièce de théâtre contemporain!
Nous
avions vue la première version de cette pièce, au titre alors assez provocant, à sa création en France, dans la mise en scène assez conventionnelle d’Isabelle Rattier et où jouait déjà… Aurore Auteuil: elle reprend cette pièce au studio Marigny (note à benêts : c’est la seconde et belle salle du théâtre Marigny créée en 54 par Jean-Louis Barrault). L’autrice a eu l’idée de rassembler de très nombreux témoignages de femmes sur leur vagin et sur le bonheur d’être femme, d’avoir la joie des relations amoureuses et de donner la vie. Mais aussi de subir les violences infligées à ce vagin et au corps de la femme. Règles humiliantes et secrètes, voire douloureuses, excisions encore très pratiquées en Afrique et Indonésie, parfois suivies de mort, viols collectifs, prostitution forcée. Le corps féminin n’est pas toujours à la fête et cette piqûre de rappel n’est en rien inutile, même en France…

 

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C’est un nouvelle version ( 2017) de ce texte à trois voix, plutôt monologué, parfois choral en une heure dix.
Aurore Auteuil remet donc le couvert avec Galia Salimo, à la voix rauque, assignée garçon à la naissance, ancien mannequin et danseuse de revue qui a joué Joséphine Baker à l’Alcazar, et Camille Léon-Fucien d’origine africaine, actrice de cinéma et de séries télé. Et elle-même, Aurore Auteuil. Soit trois femmes de soixante-quinze, vingt-sept et quarante-quatre ans, donc à trois âges de la vie, comme le désire Eve Ensler.

«En découvrant ce texte, dit la metteuse en scène et actrice, m’est venue l’idée de donner vie à ses mots à travers le corps , la bouche d’une d’entre elles. Celle qui s’est débattue avec ce que la nature, à contre nature, elle qui a vu le jour, petit garçon. « 


Sur le plateau, un gradin à cinq niveaux où sont assises les interprètes, brochure en main mais qu’elles ne liront pas. Seule, Camille Léon-Fucien s’avancera parfois vers le public. Sans doute le texte est-il un peu daté (depuis Mi-Tout est passé par là!). Mais il garde encore une bonne dose de provocation et la parole de ces femmes reste intemporelle, surtout quand elle est portée comme ici, avec humour et bienveillance dans la mise en scène rigoureuse -mais un peu trop statique- d’Aurore Auteuil.

Ici, aucun micro H.F, aucune voix off, aucun fumigène, aucune lumière stroboscopique (ouf! cela fait du bien), aucun décor… Mais le texte, le texte, juste le texte, très bien dit (merci, le Conservatoire National) par Camille Léon-Fucien qui a une belle présence et par Aurore Auteuil. Moins bien par Galia Salimo (encore un effort à faire côté diction!). A la fin, une musique rock apporte une note joyeuse et bienvenue.  Mais comme on est dans un théâtre privé, les places ne sont pas données : 55, 45, 35, et 25 € mais tout en haut. A vous de voir.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  23 décembre, (uniquement lundi et mardi),  Studio Marigny, carré Marigny, Paris (VIII ème). T.: 01 86 47 72 77.

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