Adieu Marie Thomas

Adieu Marie Thomas

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Une étoile filante est récemment disparue à cinquante-trois ans, après une longue maladie, avons-nous appris avec tristesse. D’abord entrée à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, elle avait somptueusement joué dans Le Mariage d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine, au festival de Blaye 95.  Nous la revoyons encore en  ex du Marié -robe noire assez courte avec grand chapeau tout aussi noir-  entrant, en claquant la lourde porte de la chapelle (désaffectée) de la citadelle et allant tranquillement allumer une cigarette au cierge pascal… Une belle image et elle était impeccable. 


C’était juste après avoir réussi le concours du Conservatoire National où elle fut, entre autres, l’élève du grand metteur en scène Jacques Lassalle (1936-2018). « Elle y  joue Agnès dans L’Ecole des femmes, la scène du « petit chat est mort », écrivait Michel Cournot dans Le Monde. Une Agnès, jamais nous n’avions vu ça, qui a treize ans, sûrement pas plus. Une gamine insolente, une innocente-perverse, socquettes blanches, sandales vernies, jupe plissée de pensionnat. (…)  L’actrice est très jeune de visage, très mince, elle paraît une fillette qui a poussé en graine, jusque dans le dessin de ses jambes, lorsqu’elle court. Et cette jeunesse d’Agnès, à elle seule, change sensiblement notre saisie de la pièce. Une Ecole des femmes autrement cruelle. D’autant plus que cette actrice est nette, rapide, un mini-fauve de charme, avec, en sous-main, quelque chose de sévère. »

Michel Cournot avait bien décelé chez elle une rare insolence et en même temps, une grande précision de jeu mais aussi une certaine solitude, que, toute jeune actrice, elle dégageait.Il reste d’elle quelques photos du spectacle joué à Blaye, alors qu’elle venait juste d’avoir réussi le concours d’entrée au Conservatoire national et les images d’un film où on voit le metteur en scène la diriger… avec une certaine difficulté dans ce même Conservatoire et avouer à Marcel Bozonnet, alors directeur, que, dans ces conditions, il ne pourrait plus arriver à y enseigner!
Ensuite, elle nous avait téléphoné pour nous dire toute sa joie de jouer Agnès dans une mise en scène de L’Ecole des Femmes… par Jacques Lassalle au Théâtre de l’Athénée. Nous étions sceptiques mais en juin, son nom apparaissait sur les affiches du spectacle collées sur les colonnes Morris. Mais ses rapports avec le metteur en scène étaient toujours aussi loin d’être simples et, finalement, elle ne joua pas ce rôle dont elle rêvait.  Ce qui la blessa terriblement. Ensuite, elle disparut des écrans radar et quitta un peu semble-t-il, le monde du théâtre… Adieu, Marie. 

Philippe du Vignal 


Archive pour 24 octobre, 2025

Festival Exit à Lyon I’m Fine par le Théâtre KnAM,

Festival Exit à Lyon

I’m Fine par le Théâtre KnAM

Tatiana Frolova est calme, gaie et heureuse, pourtant à quelques heures de la première à Lyon de son nouveau spectacle avec sa compagnie. Mais peut-être justement parce que le titre, I’m Fine, correspond tout à fait à son état… Le KnAM, ce sigle est le nom de cette toute petite salle de vingt cinq places près de Vladivostok, à l’extrémité orientale de l’immense Russie, est un de ses premiers théâtres indépendants. Mais Tatiana Frolova en a fermé la porte dès les premiers jours de la S.V.O.  (Opération Spéciale) : cette guerre si absurde et si cruelle qui ne veut pas dire pas son nom. Et elle est partie, droit vers la France où on la connaissait, dénichée par Jean-Pierre Thibaudat, inlassable découvreur. Le KnAM avait été alors invité au festival Passages à Metz, au Conservatoire National à Paris, au festival Exit à Lyon  et a animé des stages…

Ses acteurs l’ont très vite rejointe dans son exil, la région lyonnaise où la troupe a été accueillie, soutenue en particulier par le Théâtre des Célestins.  Elle en est, depuis 2023, artiste associée. Parce que tous les spectacles du KnAM, de type documentaire, ne cessaient de dénoncer les crimes de Staline, les mensonges et la violence du régime irrespirable de Poutine, Tania Frolova n’a pas eu besoin de dire qu’elle était contre l’invasion de l’Ukraine. Son refus de la politique poutinienne, bien avant février 2022, était évident. Et parce que le KnAM présentait sur scène un univers très particulier, sans peur, à la fois délicat et puissant, fait d’artisanat et de technologies qui s’entendaient à merveille, ses spectacles ont trouvé un chemin direct vers le cœur de nombreux spectateurs.

Une guerre personnelle, Je suis, Je n’ai pas encore commencé à vivre…  Ses spectacles-documents sur la vie à Komsomolsk-sur-Amour, bâtie sur les os des prisonniers du goulag, étaient inventifs, réalisés avec très peu de moyens et avec des vidéos qui ouvraient l’espace du petit théâtre. Et puis en exil, ont été créés d’abord Nous ne sommes plus, et aujourd’hui : I ‘m Fine qui viendra en mars à la MC93 de Bobigny, poursuit cette veine à la fois très personnelle et très collective.
La première scène est une image d’une simplicité biblique et incarne cet état de solidarité qui devait être le nôtre dans nos sociétés de repliement identitaire. Sept acteurs sont alignés, les uns contre les autres, face à nous ; l’un vacille, va tomber, tous le retiennent, le rattrapent, le redressent, et se redressent. Une image fulgurante qui se répète -eux, nous : universel- indique sans un mot, la force et la cohésion de la troupe. 
Cette affirmation essentielle est rappelée en « coda » avec apparition sur le rideau de fond du nom de chaque membre, accompagné de sa date d’entrée au KnAM et du titre de son premier spectacle. I’m Fine prolonge l’esthétique de montage documentaire à laquelle cette troupe nous a habitués : chaque acteur ou actrice expose ses souvenirs, choisis sans narcissisme, et ses confidences présentées comme des témoignages.

© Julie Cherki

© Julie Cherki

La metteuse en scène trouve toujours une façon poétique de transmettre en langage théâtral les états des acteurs qui sont les personnages du spectacle. Le concret règne en maître : les sons, bruits et musiques, juste esquissés, provenant ou non de la table de travail bien visible d’où partent aussi des projections (archives , photos, film) ; des objets retenus  pour leur force évocatrice : les bottes qu’il faut acheter et chausser pour marcher, pour courir, pour fuir, pour vivre et se tenir droit sur un sol nouveau; les pommes de terre, base omniprésente de la nourriture russe. Et de longs gants verts de jardinage pour suggérer la floraison du théâtre qui, bien qu’il ait été arrosé pendant trente-sept ans, n’a pas fleuri en Russie, ou un voile translucide qui parfois enveloppe les comédiens les empaquette, dont ils arrivent pourtant à se débarrasser.

Tout un monde commun où la nostalgie est un luxe, mais où rien ne peut empêcher les souvenirs des grand-mères de sourdre, ou le présent de la Russie de jaillir avec les photos des visages des prisonniers politiques, comme ce Pavel Kouchnir, un pianiste de trente neuf ans mort au Birobidjan. Ou Alexeï Navalny, le chevalier sans peur … I’m Fine, c’est comme la fin d’un cycle. Un constat sur la vie en l’exil. Qu’est-ce qu’un asile ? Qu’est-ce qu’être réfugié ? Qu’est-ce qu’une langue ? Qu’est-ce qu’un corps ? Les réponses sont données, vibrantes à travers les expériences vécues, l’apprentissage du français, les techniques si habiles de traduction scénique, qu’une Française, à la fois actrice et traductrice, assume totalement, en fluidifiant tous les échanges et en faisant entendre la beauté des deux langues, ce que le surtitrage (qui est aussi utilisé) ne peut pas faire.

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« Les corps sont nos maisons, ils ne connaissent pas l’exil, et nos racines sont dans la langue, non dans la terre » égrènent les acteurs du KnAM. La gratitude envers le pays d’accueil est présente dans un délicieux moment où une actrice qui a fait pousser une belle orchidée, en fait ensuite cadeau au spectateur qui a bien voulu monter sur scène pour observer le processus. Délicatesse et profondeur, aucun didactisme, rien d’appuyé, un montage rapide où s’infiltrent les mythes russes ou bien des paroles de Verkhovenski (en russe, « le Meneur, «le Supérieur ») dans Les Démons, prononcées par une incarnation du Mal, tout de blanc vêtue. Il faut suivre avec attention ce flux concis: tout peut mettre le spectateur au bord des larmes ; au bord seulement, car jamais, il n’y a de  sentimental dans les petites choses avec lesquelles, solidement botté, on reconstruit un nouveau quotidien.

Fin d’un cycle, avons-nous dit? Mais dans ce spectacle émouvant et universel où nous pouvons tous nous retrouver, il y a aussi la promesse d’un nouvel acte de naissance. I’m Fine : il est possible et il est temps maintenant pour le KnAM de respirer plus grand, d’investir de plus grands plateaux pour déployer son imaginaire et sa vision personnelle de l’Histoire en train de se jouer. Le KnAM habite en France mais est aussi citoyen du Pays du théâtre. Et ce n’est pas donné à nombre de spectacles russes en exil qui ne font pas cette démarche difficile, lucide et politique.

Béatrice Picon-Vallin

Spectacle vu le 20 octobre au Théâtre des Célestins, Lyon (Rhône).

Les 6 et 7 novembre, Maison de la Culture, Bourges (Cher). Les 14 et 15 novembre, Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds (Suisse).

Du 26 au 28 novembre, Comédie de Valence-Centre Dramatique National Drôme-Ardèche (Drôme).

Les 20 et 21 mars, L’Usine à gaz,  Nyon  (Suisse); du 25 au 28 mars, MC93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Les 5 et 6 mai, MC2: Maison de la Culture de Grenoble (Isère).

Le BonheurNous ne sommes plusI’m Fine (les trois derniers spectacles du KnAM), traduction de Bleue Isambart, éditions Koiné (2025).

 

Une autre histoire du théâtre

Une autre histoire du théâtre, conception de Fanny de Chaillé

Un spectacle joué entre autres à Montreuil, au Théâtre national de Chaillot Danse  et au dernier festival d’Avignon et parfaitement rodé, avec de jeunes interprètes: Malo Martin, Tom Verschueren, Margot Viala et Valentine Vittoz. Sur le plateau, une table, deux chaises: c’est tout et en une heure et quelque vont être abordés aussi des thèmes classique déjà soulevés par Denis Diderot. Un acteur doit-il vraiment incarner un personnage ou le jouer mais en n’étant pas dupe qu’il le joue seulement? Pourquoi  n’y-a-t-il eu longtemps pas d’actrices sur les scènes  ? Qui dirige les répétitions d’un texte? Quel est le rôle exact du metteur en scène ? Cela commence plutôt bien et il y a une unité de jeu entre ces jeunes acteurs qui visiblement se connaissent bien.  Ils  s’interrogent sur la question de faire et pourquoi du théâtre avec des extraits de scènes-cultes comme celle d’Elvire avec Dom Juan chez Molière, Clindor dans L’Illusion comique de Corneille ou  du Roi dans Richard II de  Shakespeare. Et il y a de bons moments  comme ce jeu avec avec une lampe de poche dans le noir du plateau pour créer l’angoisse, ou ce monologue de Richard. Mais aussi des allusions orales ou visuelles, moins claires, à des monuments du théâtre contemporains comme Tadeusz Kantor, Pina Bausch… Il y a aussi une extrait d’une interview de Jeanne Moreau ( dont on se demande ce qu’elle vient faire là)

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Mais assez vite, il y a comme une petite tromperie sur la marchandise… On se demande parfois si  Fanny de Chaillé n’avait pas voulu poursuivre une quête personnelle et si nous ne sommes pas dans un Théâtre pour les nuls.. Mais de fil rouge, on ne voit pas très bien sinon l’amour du théâtre. La conceptrice, puis conceptrice il y a, (il n’est pas bizarrement indiqué de nom pour la mise en scène?), dirige ses actrices et acteurs avec une incontestable maîtrise mais, cela dit, nous avons souvent eu l’impression d’assister à un travail de troisième année d’école, plutôt qu’à un vrai spectacle. En effet, le texte -très léger et pas non plus revendiqué – sent les improvisations à dix mètres. Et côté mise en scène, Fanny de Chaillé aurait pu nous épargner les poncifs actuels: jeu dans la salle, fumigènes ( légers), lumière stroboscopiques rouges…
La « conceptrice » n’a pas voulu faire d’histoire de théâtre -et c’est son droit- comme l’avaient fait brillamment,  au siècle dernier (cela fait toujours drôle d’employer la même expression que nos profs au lycée qui, eux, parlaient du XIX ème !) Alfredo Arias avec sa compagnie le TSE ou ensuite le Théâtre de l’Unité dans la mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine avec 2.5000 à l’heure. Mais, malgré l’énergie et le savoir-faire des acteurs, Une autre Histoire du Théâtre « a gardé l’essence des répétitions » comme Fanny de Chaillé le dit elle-même, et nous sommes resté sur notre faim…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 25 octobre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

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