Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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©x Miles Davis

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.


Archive pour novembre, 2025

Livres et revues : Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

 Livres et revues

Aucun compte-rendu de spectacles, ce mois-ci et en décembre, de notre amie Christine Friedel. Double fracture du pied! Donc opération puis longue rééducation la tiennent éloignée des théâtres. Ils lui manquent comme elle nous manque aussi beaucoup, et souhaitons tous qu’elle y revienne très vite.
En attendant, elle continue de suivre l’actualité du théâtre et lit de nombreux livres, dont ceux-ci… Merci Christine.

Ph. du V.


Ecrits sur le théâtre
de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

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Viennent de paraître ces inséparables. Bruno Tackels, homme de lettres, comme Walter Benjamin lui-même aimait à se présenter, a trouvé en lui, un véritable partenaire intellectuel et grâce à la traduction de Marianne Dautrey, rigoureuse et amicale, il nous transmet ces textes inédits ou dispersés du philosophe. Ne cherchons ni chez l’un ni chez l’autre, une théorie organisée du théâtre. Walter Benjamin (1892-1940)  écrivait en « homme de terrain » à Berlin,puis dans la jeune Russie soviétique ou dans le Paris des passages, à côté de Bertolt Brecht…
Et c’est ce terrain, l’action et le geste qui sont à la source de son écriture. Il ne divise pas acteurs et techniciens, acteurs et public. Pour lui, il faut qu’ils se rejoignent et et fonctionnent ensemble, comme une belle mécanique neuve. Et ce : « il faut » est de l’ordre de la nécessité, non du devoir. L’écrivain milite pour un théâtre qui « prenne position ». Que les spectateurs travaillent, entrent, eux aussi, à leur place, dans le jeu! Qu’ils ne s’endorment pas dans le divertissement ou le patrimoine, qu’ils comprennent qu’un texte de théâtre est un dispositif pour inventer, déclencher la gestuelle et la technique qui formera, là et quand il le faut, un bel outil à penser dans le monde réel.

William Shakespeare, Molière, Jean Cocteau, Karl Kraus, les marionnettes du jardin du Luxembourg, celles du Tiergarten à Berlin.. et tant d’autres : Walter Benjamin prend tout le théâtre au sérieux : il doit jouer son rôle d’école pratique de l’intelligence ! Ainsi engagé lui-même avec son ami Bertolt Brecht, il considère que la « position » du critique participe à l’avènement d’une esthétique, créatrice de sens. Ce qu’on appelait autrefois improvisations collectives et aujourd’hui, « écriture de plateau », est au centre de sa réflexion sur la pratique du théâtre mais il ne donne ni recette, ni modèle. Certains de ses textes ou propositions semblent «datés » ,quand il renvoie à l’histoire précise des années trente. Pourtant, ils fonctionnent encore, ne serait-ce que par la petite marche à gravir, pour comparer cette époque et la nôtre. Par exemple, Walter Benjamin revient plusieurs fois sur l’intérêt et la modernité du cabaret, de la revue, Karl Valentin en tête. Quel sens, cela aurait-t-il aujourd’hui, sinon d’e avoir une certaine nostalgie? Ces pages, a priori inutiles, nous conduisent au moins à porter un regard plus vif sur la rencontre entre théâtre vivant  (quel pléonasme !) et spectateur vivant. A méditer: dans nos salles, à l’exception du rire prévu et annoncé, nous sommes invités à garder un pieux silence et une respectueuse immobilité…

Walter Benjamin, curieux des nouvelles technologies de son temps, s’intéresse à la radio et à la puissance de ce nouveau médium: elle peut faire concurrence aux salles de concert, mais, au théâtre? Il n’est pas le premier à craindre pour la pérennité du théâtre mais il le voyait renaître régulièrement de ses cendres supposées. Il observe l’écart entre l’acteur au théâtre, avec son »aura » qu’on pourrait traduire par « présence » en regard de celle du public, et l’acteur de cinéma, découpé par le montage en éléments technique d’un « objet reproductible dont l’original n’existe plus » en même temps qu’il est érigé en star, image consolatrice pour les masses. Le philosophe curieux des progrès techniques imagine même quelque chose préfigurant l’informatique et peut-être, les réseaux sociaux.

Comme le titre l’indique, Ecrits sur le théâtre réunit par ordre chronologique: de 1912 à 1940, des articles parus dans des revues, mais aussi  des correspondances, comptes-rendus de spectacles, textes inédits… qui, à l’origine, n’étaient pas écrits pour former un tout. Une ligne révolutionnaire, aux deux sens du terme : politique et technique, s’en dégage avec  une admiration pour Erwin Piscator et  Vsevolod Meyerhold, inventeurs de leur art.
L’auteur souligne plus encore l’importance de la formation, dans la pensée de Walter Benjamin. Celle des enfants d’abord, avec son fameux Programme pour un théâtre d’enfants prolétarien (1929), écrit avec -et d’abord-par Asja Lācis, sa compagne. Celle d’une troupe qui se forme par le jeu, ensemble et celle, intellectuelle et sensible, du public, celle aussi du critique… sans craindre d’utiliser les adjectifs : didactique (voir les Lehrstücke de Bertolt Brecht) ou pédagogique, qui font si peur à certains artistes. Ses interrogations vont toujours dans le sens d’un théâtre de l’émancipation, ancré dans la société et qui a des comptes à rendre.

Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels

Mille plateaux : nous ne les avons pas comptés…mais dans ce recueil de précieux fragments, parmi les exigences et inquiétudes du philosophe, Bruno Tackels a adopté le même mouvement. La fonction qu’il s’est donnée: rendre compte de la diversité et l’engagement d’une œuvre inachevée, d’une vie inachevée ( Walter Benjamin s’est suicidé en 40 à Portbou)  et à les éclairer.
Il accompagne le lecteur dans sa découverte du personnage, sans indulgence s’il le faut… Entre autres, quand Walter Benjamin laisse sa seule signature sur le texte qu’il a écrit à quatre mains avec Asja Lācis, qui a fait l’essentiel du travail !
Bruno Tackels, lui, met en lumière certaines questions comme celle du plagiat et de la réécriture… Quand Bertolt Brecht reprend L‘Opéra des gueux (The Beggar’s Opera de John Gay et écrit L’Opéra de quat’sous? Et William Shakespeare a été chercher en Italie une bonne partie de ses trames, tout en inventant la scénographie de son œuvre ? Sur le théâtre épique où éclate « l’état des choses », qui n’a rien à voir avec la reconstitution illusionniste et illusoire d’un réel de pure fiction.

Bien d’autres questions sur le théâtre dans ces petits livres à haute densité. Au lecteur de cueillir, un peu à l’aventure, dans les textes de Walter Benjamin et entre les pages, avec ces textes en regard. A lui, et à nous, de braquer le projecteur sur tel ou tel aspect du théâtre. Aucun ne se lit comme un roman : ils constituent une ressource où on peut puiser et puiser encore : drame et tragédie, activation des classiques, importance décisive de tel ou tel élément de la représentation dont le costume…Ils sont faits l’un et l’autre pour contribuer à la formation d’une pensée globale sur le théâtre pour les générations montantes. Et destinés à ceux qui connaissent et aiment profondément le théâtre et qui voudraient bien comprendre, en mille questions, pourquoi…

Christine Friedel

Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin et  Les Mille plateaux de  Walter Benjamin sont publiés aux éditions Les Solitaires Intempestifs ( 2025).

 

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Une célébration modeste mais réussie, conçue et réalisée dans l’esprit de Sigma par Guy Lenoir, metteur en scène, Benoît Lafosse, ancien professeur aux Beaux-Arts de Bordeaux et fils de Roger Lafosse,  créateur de ce festival,  Jean de Giacintho, architecte et Dominic Rousseau, historien. Avec les moyens du bord mais avec une singulière efficacité, les  6, 7 et 8 novembre, dans des lieux atypiques, comme souvent à Sigma.  »Pour préparer cet anniversaire, dit Guy Lenoir, unis par la passion de l’art sous toutes ses formes, nous nous sommes souvenus que nos convictions et parcours avaient trouvé une résonance avec l’esprit de cette bombe lancée de 65 à 96 dans notre ville… alors surnommée : la belle endormie!
Nous avons organisé une célébration sur trois soirées et dans cinq lieux emblématiques. L’année prochaine, sera aussi publié un livre de Dominic Rousseau sur l’histoire du festival. Et un colloque universitaire aura lieu avec comme thème: Une avant-garde à l’ère de l’intelligence artificielle. Est aussi envisagée la création d’un site internet sur l’histoire de  Sigma.

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©x Roger Lafosse

J’en suis vraiment un enfant et me suis fabriqué au contact des artistes invités par Roger Lafosse: entre autres, le Living  Theater, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary que rejoignit Michel Dussarat. Lequel avait fait les Beaux-Arts, puis anglais à la fac de Bordeaux Mais aussi les Hollandais d’Hauser Orcater. Sans c festival que ma vie serait-elle devenue? J’ai pu aussi y rencontrer des psychiatres et psychanalystes, découvrir les jeux de rôles, le formidable film Les Maîtres fous de Jean Rouch et dans la foulée l’art-thérapie.. Et aussi inviter Jean Vauthier pour une lecture mémorable de ses Prodiges. J’aime beaucoup cette phrase de Roger Lafosse: « Sigma, c’est la somme des différences. Et l’une de ses raisons d’être, c’est le droit à l’erreur. Nous sommes un festival de probables! »

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©x Le hall de l’hôtel de pure architecture brutalisete

A Bacalan, dans un ancien silo à grains reconverti en entrée du grand hôtel Renaissance, rue Achard, a d’abord eu lieu une rapide mais bonne évocation de l’histoire de Sigma, résumée par Anne Saffore, une actrice canadienne et Jürgen Genuit, metteur en scène allemand. Suivie d’une performance du danseur guinéen Piroger Elange. Tous les trois vivant et travaillant à Bordeaux.
Puis à Vivres de l’art, un beau jardin -patrimoine historique et pôle de création- regroupant des ateliers d’artistes, une galerie, un bar. Jean-François Buisson s’y consacre à la sculpture de pièces monumentales et à la création de décors et mobiliers en métal. Au milieu, un authentique et impressionnant bunker allemand souterrain de la seconde guerre mondiale où, descendus par un escalier et un étroit couloir, nous avons écouté un beau montage de Tom Papacotsia: Mémoire sonore musicale et visuelle, faite de brèves citations de compositeurs, invités à Sigma: John Cage, Edgar Varèse, Iannis Xénakis, Cathy Barberian, Klaus Nomi, les Pink Floyd, Miles Davis, Oscar Peterson, Stockhausen, Duke Ellington, Colette Magny, Toto Bissainthe, Catherine Ribeiro, Jacky Craissac, et de quelques phrases du dramaturge bordelais Jean Vauthier (1910-1992).

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Et, non loin, dans l’église moderne Saint-Rémi où son curé Francis Ayliès invite des spectacles, on a d’abord pu voir en boucle,  de très émouvantes images noir et blanc de Sigma 67 : des jeunes, allongés, écoutent  un concert. Et ensuite, a été diffusée la célèbre Messe pour le temps présent de Pierre Henry (composition électro-acoustique) et Michel Colombier (écriture instrumentale). Une commande de Maurice Béjart pour la création d’un spectacle au festival d’Avignon 67, repris en 68. Neuf tableaux: Le Souffle, Le Corps, Le Monde, Mein Kampf, La Nuit, Le Silence,L’Attente. Le morceau le plus attendu était devenu culte et l’est encore: Psyché Rock avec cloches, flûtes, cuivres, guitare, basse, batterie mais aussi musique électronique et a été ensuite joué ans le monde entier… Inspiré par les chansons Wild Thing des Chip Taylor et Louie Louie de Richard Berry, compositeurs américains.

Soixante ans après, Messe pour le temps présent sonne toujours aussi juste. Ici, avec des chorégraphies à la fois très précises et sensuelles. Pour l’acte I,  celle de Sophie Dalès, directrice artistique et pédagogique du cursus contemporain de l’Académie Vanessa Feuillette à Bordeaux. Avec Elie Laurent, Maé-Lou Nantur, Milo Dossavi, Romane Sellas, Luison Thomas, Nina Garnung, Lina Toubti, Mélissa Dupuc et Elsa Sanchez,. L’acte II étant chorégraphié et dansé par le collectif Luila Danza Project. Avec, pour l’une et l’autre partie, de jeunes danseuses tout à fait  remarquables. Une soirée gratuite (il y avait une corbeille à la sortie pour les frais), simple et chaleureuse, suivie par deux cent personnes dont plein de jeunes gens, ravis de découvrir cette « messe » dont leurs grands-parent avaient dû leur parler! Vin chaud offert à la sortie…

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©x  le célèbre dôme. de R. Buckminsnter Fuller

Le vendredi, mais nous ne pouvions être là, à Caudéran aux Glacières de la banlieue, vernissage de l’exposition Le Futurisme en architecture, des années 60 aux année quatre-vingt, était présentée par le Groupe des Cinq. Une invitation à plonger dans l’architecture futuriste des années soixante et-soixante-dix quand Sigma émergeait. Et dans le même .
esprit de contre-culture, en y introduisant des notions telles que la sociologie, l’art, l’improvisation, la technologie ou le paysage.. Avec entre autres Osacr Niemeyer, Kisho Kurokawa, Ricahrd Buckminster Fuller, Yona Fredeman…Ce mouvement d’avant-garde, parce-qu’il est resté très théorique (peu de projets ont été réalisés) a permis de pousser les concepts à leur maximum e ta été une grande source d’inspiration pour les générations d’architectes qui se sont succédé depuis. Pierre Hurmic, maire de Bordeaux, vint  voir cette exposition.
Dans le même lieu, eurent lieu aussi des performances de Marilyn Duras et un carte blanche a été offerte à Bagheera Poulin, accompagnée par Emmanuel Ventura. Un jeune poète, Pierre-Nicolas Marquès lut Howl d’Allen Ginsberg, écrivain de la « beat generation »

Enfin le samedi soir, au café Zig Zag, cours de l’Argonne, furent fêtés au cours d’un Zigmarmite, cet anniversaire de Sigma avec soixante bougies sur un gâteau au chocolat et lectures, musiques et performances d’artiste bordelais.

© x Un débat avec de gauche à droite: Gérard Gélas, Jean-Marie Serreau, Lucien Attoun, A.L. Perinetti et Ph. du Vignal

© x Un débat avec de gauche à droite: Gérard Gélas, Jean-Marie Serreau, Lucien Attoun, A.L. Perinetti et Ph. du Vignal

Sigma, du nom de la lettre grecque Σ (S) comme semaine a été créé en 65 à Bordeaux -à l’époque, très bourgeoise et fermée à l’art contemporain- par Roger Lafosse avec l’aide de Jacques Chaban-Delmas, alors maire, enthousiaste devant ce projet. Elle avait lieu tous les ans en novembre. Il pleuvait donc souvent et les hôtels avaient beaucoup vécu. Un patron nous avait dit un jour: « Les Parisiens sont toujours pressés et s’ils veulent avoir un bain, ils peuvent quand même attendre dix minutes, que l’eau coule chaude! Message reçu! Et qu’importe, il y avait du bon vin, lui servi bien chaud dans les bistrots du vieux quartier de Meriadeck -hélas aujourd’hui détruit et remplacé par de laids immeubles en béton… Ce festival avait aussi parfois lieu au cours de l’année jusqu’en 96 dans le centre-ville. But : être le reflet de la création d’avant-garde en musique, danse, théâtre, chanson, cinéma, arts plastiques, architecture, design… en France, Europe mais aussi aux Etats-Unis. A fin de la décennie qui l’avait vue naître, Sigma avait acquis une réputation absolument internationale, avec, à la clé, quelques mini-scandales…

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©x Antigone par le Living Theater

Ce fut pour nous, jeune critique, un festival sans comparaison possible, même avec celui d’Avignon… Il y avait chez Roger Lafosse, une remarquable volonté affirmée de bousculer les codes établis, en théâtre comme en musique, et dans les autres arts.  Et nous en avons gardé plus de cinquante après, de grands souvenirs… Il faisait venir des compagnies, comme entre autres, des Etats-Unis comme le Living Theater dirigé par Judith Malina et Julian Beck aux revendications politiques très claires (voir ci-dessous) Meredith Monk, à la fois chanteuse, chorégraphe… Et à Sigma 7, en 71, arrivait Cockstrong du Playhouse of the Ridiculous de John Vaccaro que Jérôme Savary avait bien connu à New York et qui l’inspira.

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Peu de texte et des chansons assez crues, en slang (k’argot new yorkais, donc incompréhensible pour le public français.  Et, avec des images sexe surprenantes: une jeune et belle actrice, juste en gaine et bas noirs,  se masturbait sur un coin de table et, à la fin, un énorme phallus éjaculant sur le public, ravi à Bordeaux et à Bruxelles…Où des ligues morales, devant le succès au Théâtre 140 dirigé par l’excellent Jo Dekmine, intentèrent à John Vaccaro un procès pour pornographie auquel nous avions assisté. Après deux jours entiers, il fut symboliquement condamné.

 

Côté français, Farid Chopel avec Ged Marlon, le cirque Alligre devenu Zingaro, etc. Et aussi des bordelais: Guy Lenoir, Jacques Albert-Canque…Nous connaissions la plupart de ces artistes mais, à chaque fois, c’était un grand plaisir théâtral et ces créations surprenaient toujours un public, en général très jeune et enthousiaste. Le théâtre était  d’avant-garde avec, entre autres, La passion selon Sade, mise en scène de Sylvano Bussotti et le Living Theatre, dirigé par Julian Beck et Judith Malina, avec Antigone, d’après Sophocle et Brecht et leur célèbre Mysteries and small pieces, puis Frankenstein. Des spectacles dérangeants sur fond de guerres, génocides, tortures, famines. Julian Beck donnait la primeur de leurs spectacles à Roger Lafosse. En 68, le maire Jacques Chaban-Delmas, vu les les événements en mai à Bordeaux: occupation du Grand Théâtre, nuit de barricades… préféra annuler ce festival. Mais les Pink Floyd joueront à l’Alhambra en février 69. Et viendra en mai, le fameux Bread and Puppet Theatre, avec ses grandes marionnettes géantes et un nouveau merveilleux spectacle The Cry of the people for meat. (photo ci-dessous.)

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L’année suivante, l’Open Theatre new yorkais de Joe Chaikin créa Terminal qui se passait dans un hôpital avec partout, la maladie, l’agonie et la mort. Oratorio concentrationnaire de Jean-Philippe Guerlais, Irène Lambelet et Numa Sadoul qui présentent un spectacle sinistre avec cris, agonies, etc. et  énonciation  des tragédies du XX ème siècle: Verdun, Hiroshima, Auschwitz, Dachau, Treblinka, Mauthausen…
Les jeunes compagnies invitées ne faisaient généralement pas dans le comique!

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Sauf le Grand Magic Circus de Jérôme Savary qui fut un des piliers de Sigma, avec Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal-aimé de Tarzan et Les derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé: humour cinglant, burlesque permanent, belle filles presque nues, décors en toile peinte, gags faciles mais efficaces, mauvais goût revendiqué… Le Magic Circus connaîtra à Bordeaux le même immense grand succès qu’à Paris. Roger Lafosse faisait entièrement confiance à Jérôme Savary qui, nous avait-il dit, avait répondu à son appel en prétendant avoir quelque chose sur le feu. Bien entendu, il n’avait rien de précis mais passa deux jours à écrire le scénario d’un spectacle. Une autre époque… A Sigma 8, en 73, son Pierre de Coubertin est joué au Palais des sports à Bordeaux, un lieu qui, lui,  existe toujours. 

Après Sigma 5 (1969), le jeune Bordelais Guy Lenoir mit en scène Les Mamelles de Tirésias, puis l’année suivante L’Empereur de Chine, puis avec Yvon Blanloeil et GilbertTiberghien, 1983. Puis il créa spectacle itinérant en bus puis sur les bords de la Garonne, avec moules cuites sur un feu de bois et coup à boire… Deux ans plus tard, le Fénoménal Bazaar Illimited (F.B.I.) présenta aux entrepôts Lainé Monopolis de Guénolé Azerthiope et Roland Topor, avec scènes de tortures dans les commissariats, casernes et prisons avec cris, giclées de sang…. On put aussi voir La Mort de Bessie Smith d’Edward Albee, mise en scène de Jean-Marie Serreau, formidable découvreur…
En 75, le Living Theater revenait avec La Tour de l’argent où était dénoncé avec une virulence exceptionnelle, le capitalisme américain dans le monde… Le public étant assis tout autour d’un haute tour où évoluaient les acteurs, il y a cinquante ans et c’est pourtant encore si présent à notre mémoire. 

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Les Mirabelles, compagnie de travestis qu’avait invitée Jean Digne-un fidèle de Sigma- à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, présenta, en 77, Les Contes de la dame blanche, décors de Tardi!  avec ogres, vampires et…. travestis.  Roger Lafosse s’intéressait aussi aux solos: Farid Chopel créa Chopélia et, en 80, cette fois avec Ged Marlon, un merveilleux spectacle, Les Aviateurs. En 79, Jean-Paul Farré interprète Dieu de Pierre Henry et Le Farré sifflera trois fois. Et nous n’oublierons jamais Zouc avec L’Alboum de Zouc. de cette exceptionnelle artiste suisse…avec des sketches qui la révéleront et où elle interprétait des personnages en partie issus de ses observations en hôpital psychiatrique. Physiquement très diminuée à la suite d’une maladie nosocomiale, elle a maintenant soixante-quinze ans.
Sigma 11 en 81, le Cirque Aligre, avec cinq garçons genre punk dont Bartabas, montreur de chevaux et Branlotin, avalant une souris devant un public horrifié.. Puis, l’un d’eux enlevait une spectatrice (une complice?) qu’il dénudait et plaçait sur un cheval au petit galop… Trois ans plus tard, Bartabas créera  Zingaro avec chevaux et musique tzigane. Il sera toujours reconnaissant à Roger Lafosse de l’avoir soutenu.

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En 90, le Royal de Luxe joue place des Quinconces, sa merveilleuse Véritable histoire de France et, cinq ans plus tard devant la base sous-marine Peplum  avec deux pyramides, un sphinx parlant et crachant de la fumée, un piano lancé par une catapulte, devant quelques milliers de spectateurs. « On fait un théâtre populaire et on y tient, disait Jean-Luc Courcoult, il faut rester dans la rue et que ce soit gratuit. »
Plus tard, en 91 arrivera Metal clown de la compagnie Archaos qui retraçait avec des images symboliques, l’histoire de l’esclavage et l’invasion de l’Amérique du Sud par les conquistadores. Odeurs d’essence et de poudre. torches, clowns avec boucliers de tôle ondulée,  tronçonneuses, lance-flammes, motos en marche avec acrobates casqués, violoniste avec scie électrique sur le rock des Thunder Dogs Puis mais moins convaincant:  sur des praticables à roulettes, les acteurs espagnols de la Fura del Baus déchirent avec leurs dents  des viscères d’animaux, s’aspergent de sang. 
Roger Lafosse avait un sûr instinct et avec beaucoup de travail en amont, il  se trompait rarement…Il invita ainsi Jan Fabre alors très peu connu… Bref,  grâce à lui, à chaque édition de Sigma, le public bordelais mais pas que, découvrait tous ces artistes devenus souvent vedettes internationales ! Il y avait bien des esprits chagrins reprochant à Roger Lafosse telle ou telle programme moins réussi. Mais aucun festival en France, même celui d’Avignon, n’offrait une telle diversité et n’accueillait de si nombreux artistes étrangers.
Une piste cyclable sur les bords de la Garonne devrait bientôt recevoir le nom de Roger Lafosse, lui qui aimait tant le vélo… C’est la moindre des choses. Merci à Guy Lenoir et à toute cette équipe d’avoir su fait évoquer Sigma, une histoire exceptionnelle dans l’histoire du spectacle en France…

(A suivre)

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

 

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Né de parents algériens, cet acteur, devenu aussi auteur et metteur en scène, est à la tête depuis maintenant quatre ans, du Théâtre des Quartiers d’Ivry. Il a vécu dans une cité près de l’usine de ciment où travaillait son père, puis est arrivé comme ailleurs, une vague de chômage. Ce spectacle a été créé en 2017 au Théâtre de la Colline et notre amie Christine Friedel en avait rendu compte dans ces colonnes.
Depuis, Nasser Djemaï a revu ce texte d’origine autobiographique et la mise en scène. C’est donc une re-création avec de nouvelles scènes. Il a aussi modifié lumières, son, costumes et distribution. Seuls, les interprètes: celle qui joue la Voisine ne parlant jamais et le Père, sont les mêmes; comme lui-même, interprétant Nadir, le fils aîné, presque toujours sur scène.
Le thème: le retour d’un personnage dans une famille avec ce que cela suppose de crises et douleurs. Un thème ancré depuis longtemps dans l’histoire de la littérature et du théâtre avec, à chaque fois, en filigrane une quête identitaire. Déjà dans
L’Odyssée avec Ulysse… Puis, dans Les Choéphores d’Eschyle avec Oreste retrouvant sa sœur Electre. Puis, au XX ème siècle avec Karl und Anna une nouvelle ( 1926) de Leonhard Frank où un soldat revient alors que sa femme vit avec un autre. Le Voyageur sans bagage de Jean Anouilh, Par-delà les villages de Peter Handke, Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, Retour à Reims de Didier Eribon, Le Retour au désert de Benard Marie-Koltès avec, cette fois, l’histoire d’une femme, Mathilde Serpenoise qui, après quinze ans, revoit son frère. Et l’an passé, Retours de Frédérik Brattberg, mise en scène de Simon Delétang.

© Quaisse

© Quaisse

Ici Nasser Djemaï nous invite dans l’appartement d’une famille qui habite un H.L.M. en banlieue d’une grande ville : le Père, ancien ouvrier émigré dans une cimenterie dont les poumons sont donc foutus, veut avant de mourir, revoir la maison qu’il fait construire au bled et les oliviers qu’il a lui-même plantés. Ses jeunes enfants: une fille encore au lycée et claquant du fric, et un fils au chômage seraient bien contents mais la mère, lucide, sait que ce voyage serait trop dur pour son mari et refuse et, de toute façon, leur vie est ici depuis longtemps, dit-elle, alors, à quoi bon? Elle s’occupe de la maison comme elle peut.. Elle a toujours été la bonne à tout faire: le ménage, les courses, les repas et la gestion parfois compliquée des rendez-vous médicaux et les nombreux médicaments pour son mari… Et surtout quand l’ascenseur est très souvent en panne!
Nadir, l’aîné, lui intégré dans la société française, dirige une entreprise et gagne très bien sa vie mais loin d’ici et il aide ses parents en payant le loyer. Il a deux belles petites filles qui connaissent à peine leurs grands-parents. En plein divorce, il téléphone très souvent à sa femme. Il a quitté cette banlieue sans regrets il y a déjà longtemps et ne s’y retrouve pas très bien. Venu voir sa famille, Nadir se sent étranger: le quartier s’est appauvri et il n’a pas grand chose en commun avec sa sœur et son frère, plus jeunes que lui. Quant au pays de sa famille, il est clair avec lui-même :« Ce n’est plus le mien.»Horrifié par le laisser-aller qui règne dans l’appartement, il va essayer reprendre la situation en main et mettre un peu d’ordre dans les nombreux papiers administratifs, ordonnances etc. de son père qui doit être hospitalisé. Ce qui provoque tensions et malentendus.

Comment ne pas être partagé? Les  beaux dialogues sonnent simple et juste, comme celui entre ce père qui sait qu’il va bientôt mourir et son fils, loin de ses racines. «D’abord, au-delà de la question de la construction identitaire avancée lors de la création en 2017, dit Nasser Djemaï, il s’agit surtout d’une histoire de transfuge de classe sociale et de ses conséquences (…) Vertiges nous entraîne dans les entrailles de Nadir, condamné au statut d’éternel étranger à sa propre famille. Comme une dette, une trahison qui ne seront jamais soldées, il doit vivre avec cette part de lui-même à jamais amputé des siens. »
Même s’il aurait pu éviter de les affubler de micros H.F. , hélas comme partout, Nasser Djemaï dirige bien ses acteurs, tous crédibles:
Yassim Aït Abdelmalek, Martine Harmel, Farida Ouchani, Zaïna Yalioua. Mention spéciale à Lounès Tazaïrt au jeu sobre et précis, tout à fait remarquable dans le rôle du vieux Père). Et Nasser Djemaï lui-même (en alternance avec Anthony Audoux) est très juste dans le rôle du Fils aîné. Chiara Galliano, au violoncelle, apporte une belle respiration à ce texte.
Côté mise en scène, cela va nettement moins bien et tout se passe comme si Nasser Djemaï hésitait constamment entre réalisme-pas loin d’un théâtre documentaire- et onirisme. Pourquoi ces immenses projections d’images-vidéo (signées
Claire Roygnan) de H.L.M.? le texte n’a pas besoin d’être ainsi surligné (une mode actuelle !) et quand Nadir se met à délirer, les feuilles des dossiers de la famille volent partout, les meubles du salon-cuisine-salle à manger basculent en arrière et la Voisine muette en ouvre toutes les portes… qu’elle refermera ensuite. Puis les meubles retrouveront leur position initiale. Ouf!
Et pourquoi,comme à peu près chaque soir en ce moment, au théâtre, une giclée bien épaisse de fumigènes? Le texte mérite beaucoup mieux que cela… Il y avait indiqué à l’accueil « Présence d’encens » (????). Nasser Djemaï a-t-il voulu donner un climat encore plus fantastique à sa pièce? Mais c’est raté et côté réalisme avec ces images de barre d’immeubles et côté onirique avec ces fumigènes, cela reste bien conventionnel et  peu efficace ! Mais il y a à l’extrême fin, un moment très émouvant  où s
a femme et ses enfants lavent selon le rite musulman, très dignement, dans un absolu silence et avec une grande tendresse, le corps du vieil homme qui vient de mourir. Et ils l’enveloppent dans un linceul d’un blanc immaculé… Bilan: un texte  solide, bien interprété mais une mise en scène approximative. Dommage…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Manufacture des Oeillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :  01 43 90 11 11.

Les 11 et 12 décembre, Comédie de Colmar-Centre Dramatique National  Grand Est-Alsace (Haut-Rhin).

Les 9 et 10 janvier, Centre Dramatique National de Normandie-Rouen (Seine-Maritime).

Du 4 au 6 février, Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, Limoges (Haute-Vienne).

Les 12 et 13 février,  Le Préau- Centre Dramatique National de Normandie, Vire (Calvados) .

Les 20 et 21 mars, Maison des arts de Créteil (Val-de-Marne).

Le 24 mars,Théâtre de Nîmes-Scène conventionnée (Gard).

Le 27 mars, Théâtre Molière-Scène nationale archipel de Thau, Sète (Hérault ).

Les 8 et 9 avril, Théâtre de Lorient- Centre Dramatique National de Bretagne (Morbihan).

 

Festival FOCUS #11 à Théâtre Ouvert Chroniques maritales, une traversée de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, collage et direction de François Berreur

Festival FOCUS #11 à Théâtre Ouvert

Chroniques maritales, une traversée de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, collage et direction de François Berreur

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Cet auteur et metteur en scène (1957-1995) a dirigé la compagnie La Roulotte, fondée en 81 avec François Berreur, Mireille Herbstmeyer et Pascale Vurpillot. Il avait dix-neuf ans quand il envoya
Les Vacances à Lucien Attoun, créateur, avec sa femme Micheline, de Théâtre Ouvert, alors installé au bout d’un bel impasse avec des jardins ! Derrière le Moulin Rouge, à Paris et où habita entre autres, Boris Vian…
Puis en 92, il a créé à Besançon avec François Berreur, les éditions Les Solitaires Intempestifs et qui a réalisé ici un habile montage d’extraits de douze textes connus mais certains sont restés un peu dans l’ombre.

C’est un plaisir rare d’entendr
e ces extraits d’œuvres avec des interprètes exemplaires: Mireille Herbstmeyer et Hervé Pierre. Une image nous hante toujours: devant la porte de l’Ecole de Chaillot, Jean-Luc Lagarce était venu nous apporter pour un article à paraître, une photo de La Cantatrice Chauve qu’il avait mise en scène. Déjà très malade du sida, amaigri, il avait pourtant un merveilleux sourire. Mais il était pressé et nous n’avons pas eu le temps de boire un café ensemble. Il est mort peu de temps après. C’était déjà il y a trente ans… Il en aurait maintenant soixante-huit.

François Berreur a proposé à Mireille Herbstmeyer et Hervé Pierre de faire «une lecture-performance d’extraits de son œuvre. Comme un couple plus très jeune qui traverse une vie entière vouée au théâtre. Ils ont joué les pièces de Jean-Luc Lagarce des centaines de fois en France et dans le monde. »
Des pièces lues, voire mises en espace ou publiées. Mais seulement, quatre seront montés par d’autres metteurs en scène que lui. Elles étaient donc loin de toucher le grand public, alors qu’il est maintenant devenu un classique du XX ème siècle. Il réalisera une quarantaine de mises en scène de ses pièces et celles d’auteurs contemporains ou classiques. Ses textes traduits en vingt-cinq langues et joués dans de nombreux pays… 
Juste la fin du monde est entré au répertoire de la Comédie-Française en 2008 et Derniers remords avant l’oubli ,a été inscrite au programme de l’agrégation de lettres modernes, de lettres classiques et de grammaire 2012. Et Juste la fin du monde, aux programme du bac, en français des années 21à  24…

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© x François Berreur, Hervé Pierre et Mireille Herbstmeyer

Présentations: à seize ans, Mireille Herbstmeyer commence à travailler avec Jean-Luc Lagarce à Besançon et joua ensuite dans vingt-quatre de ses mises en scène… Mais aussi ensuite beaucoup avec Olivier Py et, au cinéma, maintenant plus connue du grand public, elle interprète en 2019 Les Petits Meurtres d’Agatha Christie, réalisé par Nicolas Picard-Dreyfuss et la Sorcière dans Marianne, une série Netflix de Samuel Bodin.

Hervé Pierre a vingt ans quand il rencontr Jean-Luc lors d’un stage. Ensuite; il a joué un peu partout à la Comédie-Française : Shakespeare, Marlowe, Musset, Strindberg, Brecht, Goldoni, Labiche, Feydeau, Tchekhov, Pirandello, Claudel… ! Et, côté auteurs contemporains: Jean-Luc Lagarce, bien sûr et de nombreuses fois dont Les Solitaires Intempestifs, une pièce au beau titre issu de Par les Villages de Peter Handke. Mais aussi : Pascal Rambert, Rémi de Vos, Jean-Claude Grumberg. Et il a mis en scène des textes comme Le Gardeur de troupeaux et Caeiro de Fernando de Pessoa..

Sur le plateau noir, juste une table pas très haute avec une chaise en bois pour lui, en costume noir. Et un tabouret haut pour elle, en strict tailleur, aussi noir. Elle commence par lire des extraits des Règles du savoir-vivre dans la société moderne, une adaptation caricaturale du manuel de la Baronne Staffe (1843-1911) où Jean-Luc Lagarce explique avec un humour cinglant, comment naître et comment, selon l’âge de la future épouse, procéder au mariage selon des règles strictes ne souffrant aucune exception. Et,aussi, comment mourir…
Ce monologue avait été créé par 
Mireille Herbstmeyer, mise en scène par Jean-Luc Lagarce. Ici, Hervé Pierre lui, commente ou intervient brièvement. Diction ciselée et gestuelle impeccable de ces grands interprètes. Suivront des extraits de textes, connus ou moins connus, comme Ici ou ailleurs, Histoire d’amour (premier chapitre), Noce, Music-hall, Vagues souvenirs de l’année de la peste, et le devenu célèbre Derniers remords avant l’oubli, avec ses conflits familiaux et son absence de vrais dialogues entre parents et enfants. Mais aussi Nous, les héros, Juste la fin du monde, Le Pays lointain, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Et à nouveau, pour conclure, Histoire d’amour (derniers chapitres) sous une boule à facettes, avec une musiquette populaire.

Une soirée simple où règne la parole quotidienne avec des textes où on retrouve les figures de style chers au dramaturge :
utilisation fréquentes de l’imparfait, répétition du même mot au début de chaque phrase (si sont chère aux politiques), allitérations, reprise de ce qu’on vient de dire sous une autre forme mais avec force détails, comme certains artisans qui viennent faire un devis…
Au commencement comme le dit la Femme: « Ce qu’il veut faire… je ne me pose plus de question‚ c’est ce que je crois comprendre‚ il est préférable que je ne pose plus de question… je dois saisir les mots‚ les phrases‚ les idées aussi‚ sans l’interroger… je ne demande pas qu’il confirme ce que je crois‚ il n’en a pas envie… Ce qu’il veut faire‚ c’est raconter l’histoire de deux hommes et d’une femme… Ce qu’il veut faire‚ ce qu’il veut écrire‚ c’est son métier… ce qu’il veut faire‚ c’est raconter naïvement… c’est une histoire naïve aussi… c’est raconter naïvement l’histoire de ces deux hommes et de cette femme. (…) En ce jour… en cette journée… importante journée… L’Événement qui nous réunit tous… En cette importante journée‚ cet événement nous réunissant tous… ce superbe événement nous réunissant tous… En ce moment essentiel de notre vie… de nos vies… de vos vies‚ surtout… En ce moment essentiel pour chacun d’entre nous… Moi… quant à moi… je voudrais… Combien je voudrais‚ oui‚ ô combien‚ je ne saurais le dire !… je voudrais… c’est là le but essentiel… unique… le but unique… c’est là le but essentiel et unique de mon intervention… »  Ici, Jean-Luc Lagarce rejoint les fabuleuses tirades de Molière, ou plus récemment d’Eugène Labiche

Avec souvent, en filigrane, non-dits, hésitations, grands silences et Hervé Pierre sait magistralement y faire quand, assis à son bureau, il regarde Mireille Herbstmeyer, avant de l’interrompre d’un geste léger. La parole en elle-même est un outil théâtral chez  Jean-Luc Lagarce, comme chez Eugène Ionesco… Et cela donne envie de relire et de voir ses pièces. Merci à François Berreur, Mireille Herbstmeyer et Hervé Pierre pour cette lecture-promenade théâtrale de haute volée.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 25 novembre à Théâtre Ouvert, 159 avenue Gambetta, Paris ( XX ème). T. : 01 42 55 55 50.

 L’œuvre de Jean-Luc Lagarce est éditée aux Solitaires Intempestifs,1 rue Gay-Lussac, Besançon (Doubs). T. : 03 81 81 00 22

 

Festival de danse de Cannes (suite) Afanador par le Ballet national d’Espagne, conception et direction artistique de Marcos Moreau, chorégraphie de Marcos Moreau et de Lorena Nogal, Shay Partush, Jon López et Miguel Ángel Corbacho

Festival de danse de Cannes (suite)

Afanador par le Ballet national d’Espagne, conception et direction artistique de Marcos Moreau, chorégraphie de Marcos Moreau et de Lorena Nogal, Shay Partush, Jon López et Miguel Ángel Corbacho

Le grand auditorium Louis Lumière au Palais des festivals a vibré durant une heure trente sous les pas intenses de quarante interprètes. Le grand-père de Marcos Moreau était photographe; lui-même vient de la photo et du théâtre. Ce metteur en scène qui a fondé en 2005 la célèbre compagnie La Veronal, s’est intéressé au travail de Ruvén Afanador. Les photos de cet artiste colombien de soixante-six ans, passionné de flamenco ont été publiées dans de nombreux magazines. Ici, parmi les tableaux impressionnants qui se succèdent, certaines projections sur des immenses toiles blanches associées aux ombres projetées des interprètes recomposent parfaitement Angel Gitano, The Men of Flamenco, Mil besos… Des images célèbres de Ruvén Afanador…

© Merche Burgos

© Merche Burgos

Et dans ce spectacle, il y a de nombreuses références à la photo. Le scénographe Max Glaenzel a créé un gigantesque atelier. Les flashes crépitent, les toiles blanches mobiles accueillent parfois les ombres des danseurs et les appareils de projection, eux aussi mobiles, ont quatre mètres de diamètre! Ce qui nécessite une régie-plateau de précision. La grande ouverture de scène s’adapte très bien à cette scénographie mouvante en noir et blanc. Fondée en 78 et dirigée par Rubén Olmo, cette compagnie est subventionnée par l’Etat espagnol. Avec une double mission: conserver le répertoire des danses folklorique et académique, mais aussi créer des œuvres. Ces grands professionnels maîtrisent le flamenco de manière exceptionnelle, avec bruit et fureur… Un véritable feu d’artifice ! Les tableaux d’un esthétisme envoûtant se succèdent à un rythme intense, grâce à la  création musicale de Juan Cristóbal Saavedra.
On aimerait parfois que la danse se calme un peu, pour le repos de nos yeux et de nos oreilles! Mais cette pièce restera gravée longtemps dans notre mémoire, avec des images d’une grande beauté, comme ce ballet de jambes de danseurs, dont le corps est masqué par le rideau de scène, ou ce solo d’une artiste devant un guitariste en avant-scène, rideau de scène baissé. Elle danse un flamenco endiablé avec, comme partenaire, de la fumée projetée sur elle.
Toutes les références à la culture espagnole sont là: robes de flamenco, très grand châle pour un solo qui transforme un danseur en aigle noir mais aussi éventails, mantilles… «Personnellement, disait Marcos Moreau en 2014, j’ai compris grâce à la danse et au cinéma, que la composition d’un plan était la chose la plus importante. Pas seulement la couleur, la texture ou le cadre, mais ce qu’il y a dans la photo. La façon dont tous les éléments sont connectés entre eux, et comment, ils se répondent. » Le spectacle créé il y a deux ans unit un théâtre d’images, les arts plastiques et la danse dans une fin mémorable.

Jean Couturier

Spectacle vu le 22 novembre au Palais des festivals et des congrès de Cannes, 1 boulevard de la Croisette, Cannes (Alpes-Maritimes).

Théâtre du Châtelet, Paris, du 27 mars au 2 avril.

Festival de danse à Cannes : Infinité,performance du Cannes Jeune Ballet Rosella Hightower

Festival de danse à Cannes :

Infinité,performance du Cannes-Jeune Ballet Rosella Hightower


Vedette des Ballets russes de Monte-Carlo en 1938, Rosella Hightower (1920-2008) est engagée en 47 au  Nouveau Ballet de Monte Carlo dirigé par le marquis de Cuevas. Elle y dansera tout le répertoire dont
Petrouchka et La Belle au bois dormant, chorégraphiés par Bronislava Nijinska. Puis, elle est entrée comme pédagogue, dans l’histoire de la danse. Elle se consacrera en effet à l’enseignement et ouvrira à Cannes en 62, un Centre de danse classique, devenu École supérieure de danse de Cannes-Rosella Hightower qui a fait naître de très nombreux interprètes. Une dizaine de cette jeune compagnie investissent tous les espaces de la Malmaison qui accueille l’exposition de Jean-Michel Othoniel. Cet artiste a recréé, place Colette à Paris devant la Comédie-Française; l’entrée du métro Palais-Royal, avec des séries de boules de verre coloré….

© Jean Couturier

© Jean Couturier


La villa Malmaison, devenu pôle d’Art contemporain, accueille ses sculptures.  Et le haut des costumes est ici fait de sequins de couleur bleu et vert, répondant aux œuvres de l’artiste stéphanois. Les costumes, trouvés dans les réserves de la compagnie, donnent l’impression d’avoir été créés pour cette exposition.
Une chorégraphie de groupe ou individuelle au milieu des sculptures: les jeunes interprètes dirigés par Lorena Nogal occupent les deux étages de cette maison.
Mouvements lents et harmonieux accompagnent parfaitement les courbes et angulations des œuvres de Jean-Michel Othoniel. Une fois de plus, l’art chorégraphique s’unit avec bonheur aux arts plastiques.
Lorena Nogal, sacrée meilleure artiste interprète espagnole en 2024, est danseuse et assistante pour la chorégraphie, de la compagnie La Veronal de Marcos Morau. Jusqu’au 6 décembre, elle proposera quatre courts solos dans ce festival, maintenant  dirigé par Didier Deschamps.

Jean Couturier


Les 29 novembre et 6 décembre, La Malmaison, 47 boulevard de la Croisette, Cannes (Alpes-Maritimes). T. : 04 97 06 45 21.

Les cantiques du corbeau, texte et mise en scène de Bartabas

Les Cantiques du corbeau, texte et mise en scène de Bartabas

Conçu par l’architecte Patrick Bouchain et Jean Harari, le Théâtre équestre Zingaro installé au Fort d’Aubervilliers depuis 89 ! grâce à Jack Lang, alors ministre de la Culture et de Jack Ralite, formidable maire d’Aubervilliers, mort en 2017  (voir Le Théâtre du Blog).

©x l'accueil avec café-restaurant

©x L’accueil avec café-restaurant

Une architecture en bois réalisée pour que Bartabas puisse travailler avec ses chevaux et ses artistes. Et un lieu de création exceptionnel pour les spectacles de Zingaro et de vie pour la troupe et l’administration. C’est resté un lieu magique avec, comme un décor de spectacle quand on entre dans le grand et beau hall : anciennes affiches, tapis au sol, vieux meubles… Puis on suit un long couloir au parquet de bois avec un mur où sont collés des centaines de vieux livres. Bartabas aura réalisé son rêve: »La discipline artistique que nous avons créée plus tard, le théâtre équestre, n’existait pas. Nous venions de nulle part, nous ouvrions une nouvelle voie, sans forcément savoir laquelle. Nous vivions au présent, il n’était alors question ni de projets ni d’avenir.” Zingaro est connu dans le monde entier et Bartabas dont nous avons vu les premiers spectacles en 77 !! C’était dan le off d’Avignon sous un petit chapiteau devant les remparts (une autre époque!). A soixante-huit ans, il est chevalier du Mérite agricole, des Arts et lettres, du Mérite et de la Légion d’honneur. Bon…

Ici, il veut marquer une coupure: « Ce n’est pas du théâtre, pas un récital lu, pas une lecture ; les comédiens incarnent les textes sans les jouer. C’est une forme assez exceptionnelle, assez rare ». Adapté d’un texte écrit pendant le covid, ces Cantiques du corbeau tiennent d’un « memento mori » et l’incipit du livre est clair: «A celles qui m’ont enfanté et qui errent sans sépulture. » Et dans une courte préface Bartabas évoque  une danse de corbeaux, d’oiseaux noirs, puis d’oiseaux sombres. Et presque dans chaque chant, une obsession : la mort qui le saisit, la mort qu’il voit surgir et dans le sixième chant : «Seule la mort fait de moi leur égal. Comme eux, je suis mortel, déjà mort, destiné à la mort/Comme eux je vis pour la mort. Doué d’une énergie éternelle, c’est toujours elle qui triomphe : elle est immortelle. Et plus loin : « Tous sont morts sous le choc de la roche. » « Je mangeais ma mort. « La mort surgir dans l’extase. » « Il implorait la mort sans la craindre. » »La chauve-souris de la mort. » « Domestiquer la mort. » « La mort sur mon dos. »  Et les derniers mots de ce recueil sont clairs : « Abandonner notre désir de vie et faire de la mort, l’issue volontaire, reste le privilège des hommes.

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger

C’est d’abord un récital à plusieurs voix que les spectacles équestres créés par Bartabas jusque-là presque silencieux. Mais dans les vingt-deux courts chants de ce recueil, où il y a toujours  la  présence d’animaux, oiseaux et insectes Et cela vaut le coup de les citer: rossignol, merle, pie, hiboux, rouge-gorge,  corbeaux, vautour blanc, cerf, rhinocéros, ours, serpent, chauve-souris, buffles, gnous, boa, outardes, hyènes, cormorans, lionnes, loups, poissons munis de crocs, antilopes, coq de bruyère, écureuils, fourmis, éohippus blanc, zèbres, gazelles, chiens, chiennes, chiots, papillon, louves et loups, tigres, éléphants, lémuriens, mouflons, œufs d’albatros, baleine à faons, lucioles, python, hippopotame, dindons, buffles, sangliers, loirs, taupes et mulots aveugles. Le vingt-deuxième chant verra ressurgir l’oiseau noir… et  à la fin, un des mots sera le cri victorieux du corbeau.  

Une véritable arche de Noé et il évoque longuement les rapports de l’homme avec eux et avec la Nature, les arbres, les plantes et entre autres, la lune qui le fascine et dont il parle souvent… Mais le mot: cheval quatre fois seulement et juments, une fois. Mais l’image du corps humain ou animal revient obsessionnellement: « mon corps », « corps sans objet », vitesse de mon corps », « une vie dans un corps sans chair ni sang », « sans écouter mon corps » « souffrance du corps »,  » mon corps ne pèse plus »,  » tout son corps en alerte », assemblage de corps durable, « ressemblait plus à une âme qu’à un corps » Et la lune sera évoquée une dizaine de fois.

Quand nous avions rencontré Bartabas l’an passé à la célébration du cinquantième anniversaire d’Aix, ville ouverte aux saltimbanques (voir Le Théâtre du Blog) créée par Jean Digne, notre ami commun, hélas ! très malade, il nous avait dit qu’il souhaitait faire un nouveau spectacle en rupture avec les précédents et c’est tout à son honneur, d’avoir voulu se renouveler. Dans ces vingt-deux chants qui sonnent parfois comme un adieu, Bartabas nous invite à un voyage qui commence à partir d’une bactérie, par la naissance de l’être humain dans l’eau et sur la terre… Mais il y aura toujours un corbeau, symbole de mort, omniprésent et, en guise de conclusion : «J’ai bien su mourir en prenant tout mon temps. » Et: « Abandonner notre désir de vie et faire de la mort l’issue volontaire, reste le privilège des hommes. »

Dans ce grand cirque rond tout en bois et chaleureux avec de petites tables où sur chacune,il y a une petite lampe à bougie, quelques biscuits à la cuiller et une bouteille de vin chaud, le public est assis autour d’une scène couverte de quelques cms d’eau, entourée d’une piste étroite.  Avec d’abord, histoire d’annoncer la couleur, un beau cheval blanc mené par une cavalière au long nez noir crochu galopant sans arrêt avant le début du spectacle  : impressionnant.
Sur une petite estrade en hauteur, vont se succéder narratrices et narrateurs, debout et en longue tunique noire, pour dire chacun debout et à tour de rôle, un ou plusieurs des vingt-deux Cantiques du corbeau : NaissanceUnionMétamorphoseRésurrectionSacrificeTranshumance… et à la fin : Dernier voyage.

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger

De chaque côté de cette estrade, neuf musiciens -grosses perruques blanches et certains coiffés de grandes cornes- d’un impeccable orchestre de gamelan balinais, avec gongs, balafons et flûtes alternant avec ces récits et des images d’une immense beauté au centre d’inspiration surréaliste mais beaucoup trop fugitives. Comme cet homme en noir avec un ensemble de neuf torches. Ou, en duo avec un grand athlète-bouc, les bras tatoués ou entourée de personnages de gamelan, Perrine Mechekour, impeccable actrice de petite taille, qu’on avait vue dans Damön, El Funeral de Bergman d’Angélica Liddell et fidèle de Bartabas, entre autres, dans Cabaret de l’exil, Femmes persanes.

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger Perrine Mechekour

Il y a aussi les magnifiques chevaux de Zingaro faisant quelques tours avec leurs cavaliers aux costumes et masques de toute beauté.  Ici, tout est d’une remarquable précision. Coordination entre les chevaux sur la piste, récit, les images au centre, musique en direct,  lumières… il n’y a pas la moindre erreur durant ces presque deux heures… Un impeccable travail et Bartabas qui, en coulisses, reste très vigilant, viendra saluer discrètement.
Costumes, maîtrise des chevaux, musique et direction d’orchestre, extrême beauté des images:une femme ou un homme? au galop avec un torche enflammée.  Bartabas a sans aucun doute un incomparable métier de cavalier et montreur de chevaux. Mais ces Cantiques du corbeau sont un spectacle décevant !

La faute à quoi. Soyons clairs: une dramaturgie médiocre et à un manque d’unité.  A la lecture, il y a de beaux moments dans ce texte incantatoire sur la naissance, la mort, la nature, les animaux dont Bartabas, semple plus proche des humains… Il avait écrit D’un cheval l’autre, d’inspiration autobiographique, un livre tout à fait intéressant mais ici, il a du mal à concilier le texte avec le reste du spectacle qui manque de cohérence. » Ce que je pense à dire avec mon corps, je le dis avec des mots. » Et ces chants sont  une sorte de préalable aux images…
Oui, mais, désolé, Bartabas n’est pas vraiment un directeur d’acteurs et les interprètes, absolument statiques, disent ces vingt-deux textes munis de micros H.F., de façon linéaire et inégale. Ici, le texte prend trop de place et, à cause de l’alternance systématique entre très courtes images, moments de musique, rapides tours de piste des chevaux, l’ensemble, pourtant parfaitement coordonné, devient lassant.
La dernière image est sinistre mais pourtant de toute beauté : un cavalier au galop à tête de mort, suivi de quatre plus petits chevaux blancs avec, dessus chacun, un squelette d’adolescent... Et, à la toute fin, surprise… comme pour mettre un peu d’humour, arrivent dix belles oies blanches comme celles déjà vues ici dans un spectacle il y a vingt ans…. Histoire de freiner le temps? Ou de donner du temps au temps au temps comme le disait l’immense Miguel de Cervantes? Bartabas insinue que ce spectacle pourrait être le premier d’un nouveau cycle…
Mais s’il évolue comme celui-ci vers une autre conception du travail équestre, il mériterait une meilleure mise en scène. Reste des images d’une beauté remarquable créées par Bartabas comme seul avec lui, Bob Wilson disparu il y a quelques mois. Mais le public a toujours raison, et pour ces Cantiques du corbeau qui ont de grandes qualités, les applaudissements étaient bien frileux… Dehors, près du chapiteau, le froid glacial ne résistait heureusement pas à un grand feu de palettes et cela faisait du bien.  Voilà, c’était samedi  une soirée chez Zingaro… A vous de voir si cela vaut le coup

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 décembre, Théâtre équestre Zingaro , 176 avenue Jean Jaurès, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 39 54 17.

L’Ecole de danse de Carlo Goldoni, traduction de Françoise Decroisette, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

L’Ecole de danse de Carlo Goldoni, traduction de Françoise Decroisette, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

 Monsieur Rigadon, maître de danse, ouvre la première scène de cette comédie, en s’adressant à ses élèves et, en particulier, à Felicita : « Allons, la tête haute, le buste dégagé. Les pointes, un peu plus cambrées, s’il vous plaît. Regardez-moi ces genoux, chaque jour un peu plus laids ! Et vous voulez vraiment danser le pas-de-deux ? Danser, vous ! Que la peste vous étouffe ! La tête un peu plus haut, vous dis-je, un peu plus haut. N’ai-je pas raison de me plaindre ? »
Vers la fin, l’art de la danse semble passer au second plan, malgré ses exigences et il suggère à ses élèves un autre objectif de vie : «Il faut trouver un protecteur mais sans que l’amour s’en mêle ». Mais tout l’inverse se produira: chacune et chacun trouveront leurs moitiés.
Denis Podalydès apporte à ce personnage qui peut sembler odieux et profiteur, un profil tendre et poétique et il nous touche : « O coup inattendu ! Etrange destinée ! Ils m’abandonnent tous. Il ne me reste plus à présent qu’à jouer, et à chanter tout seul la gigouillette. N’espérez pas faire fortune en trichant. Qui sème dans les broussailles, ne récolte que des ronces; un rossignol ne peut pondre une corneille. Et à la fin de la danse, celui qui a voulu s’enrichir sur le dos des autres, essuie les quolibets”.

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

Auparavant, le maître montre, dans une pantomime caricaturale irrésistible, ce que devrait être un pas de deux classique. Pour Carlo Goldoni, cette école de danse est seulement un endroit où se croisent plusieurs destinées. Avec un seul but : trouver l’amour. La scénographie signée Éric Ruf nous plonge joliment dans un univers qu’aurait peint Edgar Degas. Le pianiste Philippe Cavagnat, accompagnateur de cours de danse, rythme cette œuvre à l’écriture… un peu légère.
Mais les comédiens, sont justes, parfois à contre-emploi, même si ce terme a disparu de la vénérable maison depuis longtemps!

Entre la scène d’exposition et la dernière, une succession de moments où se construisent les liens amoureux entre les personnages avec, au centre, une potentielle destinée artistique contrariée. Le metteur en scène y voit une vraie modernité et selon lui, la pièce est donc intéressante. « L’École de danse soulève des sujets brûlants qui traversent notre métier: les rapports hommes-femmes, le statut d’égérie…Plus, je la travaille, plus je suis marqué par ce qu’elle interroge, en lien avec le délitement actuel du paysage théâtral: la condition de l’artiste, ce qui fédère, le courage de la nouvelle génération pour s’engager dans un métier souvent précaire.  Le maître nourrit des relations d’emprise, la mère vit de sa fille qu’elle jette dans les mains du professeur, l’imprésario et le courtier ressemblent aux agents actuels. Il est rare, dit Clément Hervieu-Léger, de trouver de telles pièces sur la fabrique de l’art”.
Une occasion d’aller découvrir une œuvre peu jouée du maître italien, ici traduite en prose par Françoise Decroisette (le texte original est en vers). 

Jean Couturier


Jusqu’au 3 janvier, Comédie Française, 1 place Colette, Paris (Ier). T. : 01 44 58 15 15.

 

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Adieu Nikos Perelis

Adieu Nikos Perelis
©x

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Le grand metteur en scène, comédien et écrivain, fondateur de la Scène expérimentale du Théâtre National, s’est éteint récemment à 85 ans. Né à Mytilène, il a étudié à l’École d’art dramatique du Théâtre National, auprès d’Angelos Terzakis, Socrates Karantinos, Thanos Kotsopoulos, Takis Mouzenidis, Lycourgos Kallergis,….
Puis il a fait des études  à l’Université Laval (Québec) et en 65,  a collaboré avec le Théâtre d’Art de Karolos Koun et, la même année,a fondé le Théâtre de Nea Ionia avec Giorgos Michailidis. En 168, il a créé avec Nikos Papadakis la troupe Kyklos et  a présenté à Plaka, une pièce de l’écrivain polonais Mrozek. Mais ces théâtres ont été censurés et fermées par la dictature.


En 71, il s’installe au Québec où il enseigne et met en scène, en collaboration avec sa sœur Rena Perelli-Kontogianni, professeure de théâtre à l’Université Laval. Notamment Les Troyennes d’Euripide, dans la traduction  de Jean-Paul Sartre. Il crée des spectacles contre la dictature dans notre pays avec des étudiants grecs et canadiens.

«C’est avec une profonde tristesse, a dit Lina Mendoni,  ministre de la Culture,  que nous faisons aujourd’hui nos adieux à Nikos Perelis, un homme de théâtre infatigable qui a brillé pendant des décennies. Fort d’une solide formation en Grèce et au Canada, élève d’acteurs et de metteurs en scène de renom, Nikos Perelis a connu une carrière fulgurante. (…)
Je présente mes sincères condoléances à ses proches, à ses nombreux collaborateurs, amis et élèves « Il aura mis en scène cent cinquante pièces classiques et contemporaines en Grèce et dans de nombreux pays,. Il  a été aussi auteur et un acteur. Et passionné par l’expérimentation, il  a créé et dirigé de nouvelles équipes théâtrales, comme la Scène expérimentale du Théâtre national, une idée née et concrétisée en 96, et  qu’il a dirigée pendant cinq ans.
Merci, Nikos Perelis, vous aurez largement participé, et avec une rare sensibilité à la création du théâtre grec contemporain.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
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