Faire le beau, création théâtrale, textile et musicale de Nicolas Doutey, mise en scène de Bérangère Vantusso
Au Festival d’Avignon 2021, Bérangère Vantusso met en scène Bouger les lignes Histoires de cartes de Nicolas Doutey et retrouve l’auteur pour cette création au Théâtre Olympia-Centre dramatique National de Tours, qu’elle dirige depuis janvier dernier. Elle nous convie à une rencontre historique et politico-sociale sur le rapport du corps avec le vêtement sous toutes ses coutures et avec beaucoup d’invention ! La mise en scène est magnifique comme le jeu des interprètes. À la fois chorégraphique sous la direction de Thomas Lebrun, elle est aussi d’une grande élégance visuelle. Dans une atmosphère calme, le spectacle qui réunit danse, musique et théâtre, s’ouvre dans un clair-obscur laissant apparaître au centre de la scène, une gigantesque cabine d’essayage. Cet élément imposant va se déployer et se transformer au fil des situations et au rythme du changement des tenues. En arrière-plan, un immense châssis de cordes évoque une harpe. Belle scénographie de Cerise Guyon qui, avec des pans de tissu crème, métamorphose les habituels portants en une série de vagues et voiles de bateau repliées. Dans les plis et replis, sont rangés les costumes dont s’emparent les mannequins.

© Ivan Boccara
La création-lumière de Florent Jacob apporte un relief aux éléments scéniques, intensifiant la parole dramatique, comme l’utilisation du matériau textile, donne une légèreté à l’ensemble de la scénographie. Des structures rectangulaires encadrent selon les scènes et souvent au début de chaque tableau, les silhouettes-personnages finissent par s’en échapper comme une réponse nette donnée aux vêtements parfois en trop vive possession de leur corps.
La pièce et ses personnages singuliers : cinq silhouettes ou mannequins est découpée en cinq blocs (ce qui revient à cinq actes du théâtre) : Bloc 1 : Ce n’est pas dramatique. Bloc 2 : Monologues des fonctions. Bloc 3: Les boutons. Bloc 4 Le vêtement qui ouvre des portes. Bloc 5 : Le vêtement qui en dit peu. Une composition donne au public une vision riche du thème, à la fois claire et jubilatoire de par la variété thématique et l’interprétation de la jeune troupe en Région Centre-Val de Loire, du théâtre de l’Olympia : Félix Amard, d’une habileté et d’une justesse fascinante, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères et Luka Mavaetau. Tatiana Paris, musicienne et chanteuse, a composé une bande-son aux rythmes électro et joue des morceaux à la guitare. La mise en scène offre une place subtile à la musique avec une théâtralité poétique et originale. Comme dans cet émouvant moment, où dans une scène à la piscine, cela la gêne de dévoiler son corps en maillot de bain, Tatiana Paris interprète une chanson toute en délicatesse. Un instant d’une sensibilité à fleur de peau.
Les costumes ( une centaine) créés par Sara Bartesaghi Gallo, tous très suggestifs, renforcent la théâtralité des histoires et deviennent ici des personnages à part entière qui en disent long sur la nature humaine, les mœurs et régimes politiques. «Le rôle des habits ne se borne pas à nous tenir chaud, écrivait Virginia Woolf dans Orlando. Ils changent le monde à nos yeux et nous changent aux yeux du monde. (…) Ainsi, comme on le soutiendrait avec raison, ce sont peut-être les habits qui nous portent, et non pas nous qui les portons. » Selon les situations vécues, l’apparence et le regard d’autrui, ils occupent une large place dans notre quotidien et notre comportement. Comme dans Le Garçon de café de Jean-Paul Sartre. De cette apparence si présente, la metteuse en scène fait une performance ! Incroyable est l’agilité avec laquelle Camille Grières, dans la saynète Histoire du vêtement, passe à un rythme ultra-rapide, d’un vêtement d’une époque, à celui d’une autre !
Avec cet historique du costume féminin, du néolithique au XX ème siècle, nous apprenons, au sujet des femmes et de leur statut que « le code Napoléon inscrit l’infériorité des femmes dans la loi et les cantonne à la vie domestique. » Ou que « la loi française interdisait aux femmes de porter le pantalon, sauf si elles avaient à la main un cheval ou une bicyclette. La loi fut abolie en 2013. (…) Le pantalon provoqua une forte résistance du côté masculin, bien plus forte, on peut l’imaginer, que pour la mini-jupe. » Ce n’est qu’à partir des années soixante, que les femmes parviennent à conquérir le pantalon!
Choisir et porter un vêtement n’a rien d’innocent ! Les cinq mannequins nous font vivre toutes les facettes de l’habit et ses conséquences une fois porté. Et Bérangère Vantussso nous le rappelle: «C’est terrible comme on classe les gens en un clin d’œil !» Le spectacle met en jeu la question du goût, le regard de l’autre et montre comment la façon de s’habiller peut susciter la honte ou le mépris, et comment il est aussi un reflet de soi : « Ah! Mon jogging, mon vaste jogging où je flotte. (…) Il me permet de passer incognito; c’est comme une cape d’invisibilité, il signifie une forme de retraite pour mon corps.» Ici, les habits se croisent avec humour, sérieux ou fantaisie, nous parlent et touchent à la fois l’intime et le collectif.
La chorégraphie, enjouée ou symbolique, va avec brio, du défilé militaire, à celui de manifestations politiques ou sociales, au défilé de mode, et à la fin, à une réjouissante danse carnavalesque. Et le public est sous le charme- les nombreux jeunes sont enthousiastes- de ce véritable ballet. Ce dialogue inattendu entre pensée et gestuelle des corps, intimité et l’extériorité des êtres, s’instaure et retient notre attention, avec des fragments de La Distinction de Pierre Bourdieu, du Goût du moche d’Alice Pfeiffer, de Subvenir aux miracles de Victoire de Changy, et autres citations philosophiques ou littéraires. Le texte de Nicolas Doutey a parfois tendance à freiner la vivacité du spectacle mais l’alliance du corps avec cette seconde peau, est portée avec éclat par la mise en scène de Bérangère Vantusso.
Elisabeth Naud
Jusqu’au 15 novembre au Théâtre Olympia-Centre Dramatique, 7 rue de Lucé, Tours (Indre-et-Loire) . T : 02 47 64 50 50.
Du 12 au 20 mars au Théâtre Public de Montreuil-Centre Dramatique National (Seine-Saint-Denis).
Du 8 au 10 avril, Comédie de Béthune-Centre Dramatique National Nord-Pas de Calais.