65 rue d’Aubagne texte et mise en scène de Mathilde Aurier
65 rue d’Aubagne, texte et mise en scène de Mathilde Aurier
Cette pièce a été jouée quartier de Belzunce à Marseille au chaleureux petit théâtre de l’Oeuvre, créé en 1931 par un ouvrier italien qui avait fui le fascisme. Puis une nouvelle salle sera inaugurée en 1965. Après des travaux de mise aux normes, l’Œuvre a rouvert en il y a huit ans et a un rôle social avec des ateliers et créations participatives.
Deux vieux immeubles, rue d’Aubagne dans le centre de Marseille le n° 63, inoccupé et à côté, le n° 65, lui habité par une quinzaine de personnes, s’effondrent le 5 novembre 2018 à 9 heures ! Bilan: huit personnes mortes sous les décombres! La municipalité débordée évacue dans les mois qui suivent plus de 4.500 habitants de 578 immeubles dangereux. Un an après l’accident, des centaines étaient toujours relogées en hôtel! Trois ans après, 1.500 personnes évacuées vivaient toujours dans des logements temporaires.
En 2020, la Biennale d’art contemporain marseillaise Manifesta 13 montre le travail sonore d’Annika Erichsen sur cette tragédie. Et la fête continue ! de Robert Guédiguian a pour point de départ cette tragédie. Sharon Tulloch parle de l’habitat insalubre et évoque les migrations dans une performance, Un voyage accidentel. Mais c’est la première fois que cette affaire douloureuse est portée au théâtre. Dysfonctionnements des services de la métropole pourtant alertés par des experts, mauvaise politique de logement de la municipalité Jean-Claude Gaudin, maire depuis 95 et dont six élus LR ont été épinglés pour location ou vente de logements insalubres, politique de gentrification du centre-ville, propriétaires marchands de sommeil indifférents, etc. Cela fait bien des responsables!
En novembre 2024, le procès a eu lieu à Marseille pour «homicides involontaires» et «violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité». Le rapport d’expertise en 2020 avait précisé que l’immeuble s’est effondré suite à la rupture d’un pilier supportant le plancher du rez-de-chaussée et à cause d’un grand nombre de «manquements majeurs», de la municipalité mais aussi de plusieurs experts depuis 2014.
Pourtant l’un des experts avait à cette date souligné le délabrement des 63, 65 et 67 rue d’Aubagne, avec de graves fissures et le fait que ces immeubles s’appuyaient les uns contre les autres. Le 65 avait fait l’objet de plusieurs arrêtés de péril : le dernier avait été évacué temporairement le 18 octobre ! Mais un expert Richard Carta n’examine alors ni le sous-sol ni les appartements et pose un «diagnostic erroné», recommandant juste des travaux d’urgence mais le syndic avait juste fait faire quelques réparations d’apparat.
L’escalier s’affaissera en partie quinze jours avant avant l’effondrement et dix jours avant, plusieurs experts dont Reynald Filipputti, ne relèvent pas le très mauvais état dans la cave d’un pilier supportant le rez-de-chaussée et dont la rupture causera l’effondrement. Selon une habitante miraculée, la vitre au-dessus de l’entrée de l’immeuble, s’était subitement cassée et la porte de son appartement ne fermait plus. Averti, le cabinet Liautard n’aurait pas réagi. Un autre habitant, lui aussi miraculé, avait vu des fissures dans l’immeuble qu’il venait de filmer quand celui-ci s’est effondré…
Bilan huit morts: Julien Lalonde-Flores, un jeune franco-péruvien, trente ans, Taher Hedfi, cinquante-huit ans, d’origine tunisienne ; Chérif Zemar, un Algérien de trente-six ans, marié et père d’un enfant, invité chez Rachid, absent quand l’immeuble s’est écroulé. Fabien Lavieille, artiste-peintre, cinquante-deux ans ; Simona Carpignano, étudiante italienne, trente ans et Pape Magatte Niassé, italien d’origine sénégalaise, vingt-six ans, chez elle le jour de l’accident, Ouloume Saïd Hassani, cinquante-cinq ans, comorienne, mère de six enfants. Marie-Emmanuelle Blanc, artiste, cinquante-cinq ans.
Le 14 novembre, à l’initiative du Collectif du 5 novembre, une « marche de la colère » rassemble des milliers de manifestants : 8.000 selon la police. Ils crient : «Gaudin assassin, Gaudin démission » et «Mairie, métropole, région : tous coupables » en se dirigeant vers l’Hôtel de ville protégé par des barrières mais seront reçus avec des gaz lacrymogènes. Six personnes placées en garde à vue, trois en comparution immédiate : quatre mois de prison (ferme pour deux, avec sursis pour la troisième). Ont été condamnés en 2024 douze personnes physiques et quatre sociétés, des copropriétaires et un ancien adjoint de l’ex-maire LR Jean-Claude Gaudin.
Le procès montrera que ces effondrements étaient inévitables, que les locataires n’avaient pas été mis à l’abri et que les travaux avaient été inefficaces. Les peines prononcées ont été relativement légères. Richard Carta, architecte expert écopera de deux ans de prison avec sursis et interdiction définitive d’exercer une expertise en architecture. 1,5 million d’€ de dommages et intérêts a été alloué aux familles des victimes et riverains expulsés puis relogés, voire expropriés. Au motif de «préjudice permanent exceptionnel résultant de la destruction du cadre de vie» dont le caractère collectif implique « une communauté d’habitants marseillais ». Certains autres condamnés ont fait appel, comme le Parquet et des parties civiles. Nouveau procès à l’automne 2.026. Les immeubles du haut de la rue d’Aubagne ont été rachetés il y a deux ans par la Ville qui a promis de requalifier avec respect, le bâti et de ne pas céder à la gentrification.
C’est tout cela que raconte ces dialogues précis, bien mis en scène par l’autrice. Un plateau presque nu ave- scénographie de Sasha Walter, une maquette du 65 de l’immeuble, un grand écran pour quelques images lumineuses de la catastrophe et un pauvre lit pliant qui dit toute la solitude de Nina, une jeune femme que Mathilde Aurier a rencontrée sur une plage et qui cherchait à survivre à la catastrophe. Elle a recueilli son témoignage et a aussi demandé aux habitants, à leurs voisins, aux membres du Collectif du 5 novembre de lui confier leur histoire personnelle… Un riche corpus à partir duquel la jeune autrice et metteuse en scène marseillaise a écrit un texte joué par six interprètes de la Jeune Troupe du Théâtre de La Criée: Camille Dordoigne (Nina) est impressionnante de vérité mais ses camarades: Glenn Marausse, Maël Chekaoui, Masiyata Kaba, Thessaleïa Degremont et Madeleine Delaunay, sortis comme elle de l’Ecole Régionale d’acteurs de Cannes et Marseille. Tous sont aussi justes dans les nombreux personnages de ce 65 rue d’Aubagne. La Criée-Théâtre National de Marseille accueille en apprentissage ses élèves pour une meilleure insertion professionnelle.
Ce texte qui a obtenu l’aide à la création Artcena, l’aide à la production Beaumarchais-S.A.C. D. et le prix du public des E.A.T. ne relève pas vraiment un théâtre documentaire qu’on définit généralement comme une forme de spectacle traitant d’évènements sociaux-politiques, plutôt contemporains, fondée sur des reportages, articles de presse, interviews, documents historiques. Ce qu’a fait Mathilde Aurier avec ce récit fragmenté et polyphonique qui me permettait d’aborder la temporalité sinueuse du drame ».Mais elle introduit habilement aussi une part de fiction dans cette tragédie qui a touché Marseille et la France entière. « 5 rue d’Aubagne est ma troisième création au sein de ma compagnie (…) Ce projet marque un virage ambitieux en termes d’exigence scénique, de dimension, interprétation et trajet dramaturgique.Je conçois mes pièces comme documentées mais pas documentaires ; elles mêlent fiction,témoignages et documents d’archives. »
Cela lui permet en effet de distancier les choses et de faire naître l’émotion entre récit intime et mémoire collective. Nina commente à l’écran les cases transmises par un vidéo-projecteur : «Premier droite. Revenait de l’école après y avoir déposé son fils de neuf ans. Deuxième droite. Sorti chercher ses clopes à 8 h 45. Ses deux amis, en train de dormir. Deuxième gauche. Préparait le café. Devait bientôt déménager…» Troisième gauche, sa meilleure amie dort, avec son amoureux.. Et elle culpabilise. «Et moi, je n’étais pas là, dit-elle. Par chance, par hasard, par destin, par force supérieure, par accident. C’est ça le plus terrible : se demander en boucle pourquoi je n’étais pas là et les autres, si.» Il y a eu heureusement via les associations un élan de solidarité, ce qui fait la force de cette très grande ville en majorité pauvre, où vivent et travaillent des habitants issus de dizaines de pays.
Mathilde Aurier dénonce aussi la violence de l’administration municipale quand, débordée, elle applique ses règlements. Nous connaissions ainsi des amis âgés qui ont hébergé plusieurs mois leur fils à qui on avait proposé un logement provisoire… à plus d’une heure de son travail ! Quand, à la fin, elle demande au public -jeune en majorité et sans doute marseillais- une minute de silence en hommage à ces huit victimes, tout à fait impressionnant. Ce spectacle, malgré quelques répétitions, est tout à fait convaincant et mériterait, après Marseille, d’être joué à Paris.
Philippe du Vignal
Spectacle créé du 15 au 17 octobre au Théâtre de l’Astronef, et du 5 au 8 novembre, au Théâtre de l’Œuvre, Marseille (Ier).
Les 20 et 21 novembre, Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
Du 14 au 18 janvier, La Criée-Théâtre National de Marseille.



