Bigre, mélo burlesque, un spectacle de et avec Pierre Guillois, co-écriture et interprétation : Agathe L’Huillier et Olivier Martin-Salvan (tout public à partir de huit ans)

Bigre, mélo burlesqueun spectacle de, et avec, Pierre Guillois, co-écriture et interprétation : Agathe L’Huillier et Olivier Martin-Salvan (tout public à partir de huit ans)

Pierre Guillois, artiste associé au théâtre le Quartz à Brest, et qui a aussi dirigé le Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges), est maintenant bien connu avec des spectacles comme Les Affreuses, Sacrifices,Les Caissières sont moches, Le Gros, la vache et le mainate.
Et, en 2022, Les Gros patinent bien-cabaret de carton qu’il a écrit et mis en scène avec Olivier Martin-Salva, a reçu le Molière du théâtre public. Bigre, créé il y onze ans déjà, n’a pas pris une ride et est devenu un spectacle-culte…

 

© Pascal Perennec

© Pascal Perennec


Cela se passe dans trois petites chambres de bonne sous les toits et contiguës. Là vit un jeune très enveloppé (Olivier Martin-Salvan) dans un espace très blanc brillant comme une chambre d’hôpital et absolument vide, sauf une sorte de banquette-lit avec, dessous, une cuvette de w.c. qu’il fait jaillir avec une télécommande. Mais le système  a parfois des ratés et s’ouvre sans que l’on lui ait demandé. Une très petite fenêtre et un vide-ordure. Ce maniaque de la propreté, nettoie les semelle de ses chaussures avec un aspirateur à main, à chaque fois qu’il revient chez lui. Il y aussi un écran de télévision et dans le fond, une douche, avec un rideau tout aussi blanc..

Juste à coté, un grand et jeune garçon-grosses lunettes et cheveux en bataille ( Pierre Guillois) qui vit dans une toute petite cuisine où il dort dans un hamac. Mais son gros voisin lui pique ses biscuits dans un placard auquel il a accès par derrière la cloison. Enfin, dans une petite chambre mansardée aux murs rose bonbon, vit une belle jeune femme en bermuda blanc et talons hauts (Agathe L’Huillier). Chez elle, un fauteuil, un gros poste de télé des années cinquante, et surtout, un bocal avec un poisson rouge auquel elle tient beaucoup. Et elle ira en maillot de bain se faire bronzer sur le toit en zinc où elle grimpe par un vasistas.

Les gags se succèdent avec une remarquable précision gestuelle et sonore et à part, quelques borborygmes, le spectacle est entièrement muet et les catastrophes se succèdent dans l’une ou l’autre de ces chambres. Bien entendu, les jeunes gens (nouvelle version de Laurel et Hardy) sont amoureux d’elle qui n’est pas indifférente au grand maigre proche de Buster Keaton. Elle va de temps en temps manger un morceau chez lui, même si la chaise en stratifié se casse dès qu’elle s’y assoit. Elle n’a pas plus de chance  quand elle s’installe ensuite sur la poubelle et ressort de la petite chambre-cuisine, les fesses couvertes de déchets !
Dans Bigre, tout se déglingue, et quand son gros voisin se fait faire une prise de sang par la jeune femme, il y a une fuite dans le cathéter et le sang jaillit en abondance (Pierre Guillois adore le sang qui coule!) ! Le gros en est couvert et elle doit aller chercher une bassine, puis un jerrycan. Elle n’a pas plus de chance quand elle lui pose des bigoudis sur ses cheveux. Comme elle s’est trompée de produit, ils s’en vont par touffes…

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

Et quand elle s’improvise en kiné avec l’aide d’un livre pour soigner le grand maigre, il reste coincé et on entend grincer les os qu’elle a remis en place… plutôt mal que bien. Lui, dans son antre bourré comme un œuf, semble abonné aux ennuis : il n’en peut plus de la radio du gros et un vent violent dispersera chez lui un nuage de poussière. Et il couvrira aussi le costume noir du gros, soulèvera sa perruque et fera voler un soutien-gorge rouge de la jeune femme qui atterrira par miracle… dans la chambre du gros qui le jettera dans le vide-ordures où il tombera avec un boucan infernal.
Il y a aussi le bruit infernal  d’une disqueuse utilisée par  un voisin qui leur rappellera à tous les trois et avec régularité, que la vie dans un immeuble n’est pas de tout repos. Pierre Guillois ne fait pas toujours dans la dentelle et nous aurons droit aux bruits de défécation dans les toilettes communes de l’étage, et à la fin, par suite d’un mauvais fonctionnement du w.c. chez le gros, tous les trois se retrouveront couverts de merde…
Ici, les objets, aliments et ustensiles ménagers semblent mener leur vie et s’imposer à ceux qui ont le malheur de vouloir s’en servir. Un tableau se décroche, la soupe filandreuse se révèle immangeable et finira, discrètement jetée par la jeune femme, dans le bocal du poisson rouge. Ces trois personnages aussi maladroits que possible, sont pourtant émouvants dans leur incapacité à gérer leur vie et quand la jeune femme quitte sa chambre enceinte- visiblement elle s’est trouvée un compagnon que l’on voit passer furtivement- ils sont tristes et semblent encore plus paumés que d’habitude.

« Ce créateur maintenant bien connu, écrivait déjà très bien notre amie Edith Rappoport, il y a huit ans dans Le Théâtre du Blog, affiche un humour féroce, un mauvais goût prononcé, et revendique l’emploi d’un langage des plus vulgaires… Adieu tabous, adieu respect des codes bourgeois. Adieu aussi, bienséance et bonnes manières; ici, comme le dit un des personnages, on «raffole du cul»..
Et ici, on verra le grand maigre et la jeune femme faire l’amour ( discrètement), le maigre sur le siège de . 
Avec Bigre, il sait dire comme personne et sans qu’un seul mot soit prononcé, la solitude de ces jeunes gens dans une grande ville, obligés de vivre dans un espace aussi exigu. Mais, sur un mode clownesque et à un rythme sans défaut, avec des acteurs exceptionnels. Il y a une très bonne unité dans cette mise en scène. Et les acteurs Pierre Guillois, Agathe L’Huillier et Olivier Martin-Salvan sont toujours justes et ont une gestuelle fabuleuse…Quand ils jouent ou dansent à la suite l’un de l’autre et en rythme sur des musique de variétés comme, entre autres, Happy together, c’est un grand moment de théâtre.
Et ce
Bigre doit aussi beaucoup aux remarquables costumes signés Axel Aust (la jeune femme en met au moins huit!), à la scénographie à la fois précise, réaliste et déjantée de Laura Léonard, aux lumières de Marie-Hélène Pinon, au son de Roland Auffret et aux effets spéciaux d’Abdul Alafrez. 

Il y a une fausse fin -seule réserve qu’on peut faire- mais c’est un spectacle à la fois burlesque et d’une grande poésie, bien construit en une heure et demi, aussi intelligent que sensible. Ne ratez pas cette reprise… Il est si rare de rire dans le théâtre contemporain: soyez donc un peu égoïste en ces temps de sinistrose et faites-vous du bien. Allez vite voir Bigre, sans ou avec vos enfants. Et avec votre vieille tata? Après tout, elle rira aussi…
On peut rêver: pourquoi Bigre n’entrerait-il pas un jour au répertoire de la Comédie-Française? Il le mériterait amplement… Et il aurait sans doute plu à Charles Dullin (1885-1949), grand metteur en scène qui fut aussi le directeur de ce théâtre, l’un des plus poétiques et des plus anciens de Paris. Il y a toujours et heureusement une photo de lui, avec un bon sourire, à l’entrée… Juste à côté, habitait, encore collégien au lycée Jacques Decour, Martin Lartigue (le Petit Gibus dans La Guerre des boutons). Quel rapport? Aucun. 

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris (XVIII ème), du 5 novembre au 4 janvier. On peut aussi voir ou revoir Les Gros patinent bien au Théâtre de Pépinière, Paris ( Ier).

 


Archive pour 15 novembre, 2025

Festival d’Automme Superstructure, texte de Sonia Chiambretto, adaptation, mise en scène et scénographie d’Hubert Colas

Festival d’Automme

Superstructure,  texte de Sonia Chiambretto, adaptation, mise en scène et scénographie d’Hubert Colas

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Sonia Chiambretto a écrit Gratte-ciel à partir de témoignages et archives qu’elle a collectés et dont Hubert Colas a librement adapté les deux premières parties. Dans une ville imaginaire et à la fois bien réelle avec des images d’immeubles blancs de type H.L.M.où le vent fait ici sécher le linge sur les balcons. Mauvaises copies de ceux de Le Corbusier. 
Ce récit documentaire, créé au Théâtre National de Strasbourg, est fondé sur l’histoire récente de l’Algérie marquée pour longtemps, d’abord par la guerre d’indépendance
entre 54 et 62 et ensuite par une guerre civile.

 

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© Hervé Bellamy

Hubert Colas met en scène cette parole poétique comme autant de couches de mémoire, avec, en fil rouge, le personnage de Fella, jeune combattant révolutionnaire et fil rouge de ce récit, et ses frères, amis, cousins,.. «On est à Alger, dit Sonia Chambrietto dont le père était algérien, et on les suit dans la ville que Le Corbusier avait repensée et redessinée avec son projet Obus, un projet-monstre qui n’a jamais vu le jour. Dans mon texte, je crée une ville dystopique qui devient le support d’un récit dans lequel j’associe plusieurs couches de mémoire telles que la colonisation, la guerre d’indépendance, la libération, la décolonisation, la «décennie noire». Dans ce récit, je m’autorise aussi une incursion dans le futur. »

© Hervé Bellamy

© Hervé Bellamy

Sur très grand écran en fond de scène, la mer, la mer «toujours recommencée» disait Paul Valéry. Petit à petit, on aperçoit au loin une côte, ensuite des immeubles et maisons blanches- des images fabuleuses signées Pierre Nouvel et filmées depuis un bateau. Puis on arrive au port d’Alger où on voit des immeubles assez hauts, pâles copies de ceux de Le Corbusier…
Sur le plateau, un grand dispositif à la surface brillante qui sert d’aire de jeu et qui, de temps à autre, se sépare en deux, comme une métaphore de la guerre. Hubert Colas y a placé ses jeunes acteurs, soit assis soit debout pour représenter à la fois de jeunes algériens mais aussi des «appelés du contingent», chargés d’une guerre coloniale et souvent obligés de participer à des atrocités au nom de la République française. Comme cet ami juste sorti de Saint-Cyr à qui on avait fait jurer, genou à terre, de garder l’Algérie française. Inexpérimenté mais nommé à la tête d’une section, il avait vu le pire et a ensuite préféré déserter…Vive la France!

©Hervé Bellamy

©Hervé Bellamy

Le texte est d’une écriture ciselée: « Heu. Tu préfères quoi ? Trancher des gorges ou poser des bombes ? -BOMBER ! Les bombes, ça vise large, le nombre. On ne sait jamais quand ni où. Les marchés sont ciblés, les terrasses de café sont ciblées, les salles de spectacle sont ciblées, les squares et les écoles sont ciblés, la cinémathèque est ciblée, l’hôpital, les archives, les entrepôts, les casernes, les universités, les quartiers populaires sont ciblés, les centres d’affaires, les institutions d’État. Tout disparaît dans le flash étincelant d’une bombe. Trancher, c’est plus sélectif, non ? » Et il y a ensuite une énumération glaçante de noms d’artistes, journalistes, médecins assassinés… Là, on entend bien ces monologues qui font sens.

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« Chercher là où le texte résonne, trouver sa nécessité d’être dit. L’acteur ici sera le passeur d’une mémoire intime de ce qu’il n’a peut-être pas vécu lui-même. J’espère que nous pourrons dessiner le portrait d’une humanité qui ne s’est pas fait suffisamment entendre et qui ne s’est pas encore aujourd’hui retrouver. »
Ce n’était sans doute pas le bon jour mais les jeunes acteurs : Sofiane Bennacer, Mehmet Bozkurt, Ahmed Fattat, Isabelle Mouchard, Perle Palombe, Nastassja Tanner et Manuel Vallade, munis fois de plus de micros H.F- la manie actuelle- avaient bien du mal à prononcer correctement le texte qu’ils boulaient souvent et c’était encore pire quand ils étaient devant un micro sur pied. Alors que Superstructure mérite d’être très bien dit.
Hubert Colas aurait dû mieux les diriger mais aussi donner plus de souplesse à un jeu très statique, ce qui n’arrangeait rien. Il y avait peut-être aussi un problème technique ce soir-là. Un mien confrère nous a assuré que le soir de la première, tout était correct. Mais très déçus, après une heure et demi à essayer de se retrouver dans cette bouille sonore, nous avons préféré quitter la partie à l’entracte, malgré les magnifiques images de Pierre Nouvel… Dommage.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 novembre,Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National, 1 avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). T. : 
Le texte intégral de Sonia Chiambretto est publié par L’Arche ( 2021).

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