Rencontre avec Romain Maillard

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Il a grandi dans une famille où personne ne venait du milieu artistique. Petit, il voulait être acteur et la magie est entrée dans sa vie par le cinéma.« Quand on est enfant, dit-il, on croit à tout ce qu’on voit à l’écran : les super-héros, les pouvoirs et les autres univers. C’était ma première forme de fascination pour l’illusion. Mon père avait cette habitude de deviner la fin des répliques. Pour moi, du pur mentalisme et j’étais convaincu qu’il avait un don. Plus tard, j’ai vu que certaines reviennent souvent. »
Quand il avait douze ans, dans un centre de vacances au ski, un animateur lui a montré un tour de cartes très simple et qu’il fait encore aujourd’hui. Il a découvert qu’avec presque rien: un jeu de cartes, un regard, un silence, on pouvait provoquer une émotion forte. Depuis, la magie qui n’a jamais quitté sa vie, s’est d’abord glissée comme un passe-temps, avant d’être une véritable obsession: comprendre, perfectionner et simplifier. Et il réalise qu’un tour n’est pas une démonstration mais une rencontre: «A ce moment-là, j’ai recherché cette alchimie entre le vrai, l’émotion et le mystère. J’ai longtemps pratiqué dans mon coin, sans trop en parler.
Le vrai premier pas, je l’ai franchi à Paris quand je suis sorti de ma chambre pour me confronter à un vrai public sans filet: dans des bars face à des gens qui n’avaient rien demandé… Un excellent terrain d’apprentissage pour capter l’attention, rassurer et créer une connexion immédiate. Et la technique ne suffisait pas! Il fallait de la présence, du rythme, et surtout de l’humain. Je me suis formé seul, sans mentor ni école, simplement en lisant et avec des vidéos, en observant et testant. Je passais mes journées à voir comment un tour fonctionnait; autodidacte, j’ai appris rigueur et persévérance.
Il dit avoir aussi beaucoup appris grâce aux jeux vidéo de stratégie comme Age of Empires. Cela lui semblait loin mais lui a offert l’essentiel « Pour réussir, on doit poser des bases solides et adapter sa stratégie à la situation. J’ai appliqué cette logique à ma carrière: créer, apprendre, structurer et avancer. Aujourd’hui encore, j’apprends chaque jour, mais différemment. Je ne cherche plus à accumuler des tours mais à affiner ce qui essentiel: la simplicité, l’émotion et à concevoir ce moment de vérité entre le spectateur et moi. »
Romain Maillard a eu la chance de croiser beaucoup de gens qui lui ont tendu la main au bon moment. Ceux qui lui ont laissé une table, un espace, un public, même quand il était encore en train d’apprendre. « Ces petites portes ouvertes et ce : « Vas-y, essaie » ont eu un rôle immense et à chaque fois qu’on m’a donné une chance, j’ai essayé d’en être digne. Autant que le travail, ces rencontres m’ont formé et dans les voyages, soirées en entreprise ou bars parisiens, j’ai appris à m’adapter, à comprendre les gens et à parler leur langage, sans artifices. Ce qui m’a freiné parfois : l’absence de modèle. Si on est le premier dans une famille à choisir une voie artistique, on avance sans carte et il faut tout inventer soi-même : la technique, l’administratif, le travail, la confiance… Mais, avec le recul, sans doute cela m’a-t-il forgé. J’ai fait par moi-même, quitte à me tromper et à devoir recommencer. Aujourd’hui, je suis reconnaissant envers tous ces personnes bienveillantes, curieuses et ouvertes.
Il a pour domaine de compétences le « close-up » qui l’a toujours fasciné par son format. « Il ne laisse aucune place au doute : tout se passe sous les yeux du public, sans artifice ni mise en scène cachée. J’ai choisi de travailler avec un jeu de cartes : objet universel et d’une richesse infinie. Je me suis dit très tôt que, si je devais maîtriser un outil, ce serait celui-là et j’ai voulu en explorer toutes les possibilités.» Il intègre aussi du mentalisme dans son travail mais de manière naturelle: aucune démonstration de pouvoir ou lecture de pensée mais une façon d’aiguiser l’attention, de lire les réactions, micro-gestes, choix, pour créer une impression d’impossible, tout en restant très humain.
« Mon quotidien, dit Romain Maillard, se partage entre le « close-up » dans les entreprises,où j’interviens pour créer du lien, surprendre et offrir un moment suspendu, et le théâtre avec mon spectacle Entre nos mains, né d’une demande du public. Ceux qui m’avaient vu en prestation privée, voulaient me revoir mais n’en avaient pas eu l’occasion. Alors, j’ai créé une version scénique mais toujours dans l’esprit du « close-up » intimiste autour d’une table où tout se joue dans la proximité et la sincérité. C’est à la fois une performance et une heure de partage où le hasard, les choix et la magie se rejoignent en un moment unique, ici et maintenant.
In & Of Itself de Derek DelGaudio l’a beaucoup marqué : «Il y a, à la fois une magie, une expérience humaine et une vérité rare : il ne cherche pas à impressionner mais à faire réfléchir. Et il essaie de dépasser le « comment » et de parler du «pourquoi». Romain Maillard admire aussi Asi Wind, Dani Da Ortiz, Benjamin Earl; selon lui, ils ont une capacité à rendre la technique invisible, pour que tout paraisse naturel, presque accidentel: » Je trouve très inspirante cette forme de virtuosité. Ils ont profondément marqué ma façon de voir cet art. Ils dépassent la performance et en font une expérience humaine, parfois même philosophique.
Le Cours Florent l’a aussi ouvert à d’autres formes d’art et il trouve l’inspiration dans le théâtre, le cinéma, la musique, la poésie, la philosophie et la peinture : « C’est toujours créer une émotion, une suspension du temps, un moment où tout paraît simple et évident. Un magicien doit se nourrir de tout ce qui l’entoure.» Et il a été influencé par l’école espagnole avec, entre autres: Dani DaOrtiz, Juan Tamariz: «Ils ont une approche où la technique disparaît complètement derrière le naturel et où on privilégie la connexion humaine, l’improvisation, la liberté. Tout semble chaotique, spontané, presque désorganisé. En fait, pensé pour que l’on vive une expérience inattendue. Cette école m’a appris à lâcher prise et accepter qu’un tour puisse dévier ou qu’un spectateur réagisse différemment. Un art vivant, organique où le but n’est pas de prouver quoi que ce soit, mais de partager un instant vrai… »
Il n’utilise donc jamais de matériel truqué et veut que tout puisse se faire avec un jeu emprunté. Pour que, dans la simplicité, la magie devienne plus forte. Ses influences sont très éloignées les unes des autres : avant de pratiquer son art à plein temps, il avait fait une école de commerce et pense que cela lui a appris à structurer ses idées et penser en termes d’expérience.
« Je puise aussi beaucoup dans la philo ou le le sport de haut niveau. Chez les athlètes, j’admire la rigueur, la constance, la manière de répéter encore et encore un geste jusqu’à ce qu’il paraisse simple. C’est très proche de la magie: il faut faire oublier le travail qu’il y a derrière. Au fond, je m’inspire de tout ce qui interroge la perception, le vrai, l’humain. Je crois que nous devons nous nourrir de tout ce qui vit aussi , en dehors de notre art. Ce mélange de rigueur et de curiosité me guide chaque jour.
Il n’existe pas de voie toute tracée. En magie comme ailleurs, chacun doit trouver la sienne et exister à travers ce qu’il fait. Il y a une phrase que j’aime beaucoup: «Nous trouverons un chemin ou nous en créerons un. » Premier conseil aux débutants : être curieux, ne pas se limiter à la magie elle-même, mais s’intéresser à tout ce qui la nourrit: théâtre, philo, sport, psychologie, musique… Un bon illusionniste doit savoir faire des tours mais aussi comprendre les gens. Ensuite, il faut de la persévérance. Travailler, encore et encore, jusqu’à ce que la technique disparaisse. Et surtout, ne jamais mélanger : « impressionner » et « toucher. » Ne jamais montrer qu’on est plus malin que le public mais partager quelque chose d’unique avec lui. Et rester humble! Dès qu’on pense tout savoir, on se trompe: seules la curiosité et l’envie de comprendre font progresser.
Romain Maillard trouve que la magie vit une période très intéressante et qu’elle n’a jamais été aussi visible: réseaux sociaux, formats courts, émissions de télé ont permis à une nouvelle génération de découvrir cet art. «Mais en même temps, dit-il, cela diminue le propos. On voit beaucoup trop d’images fortes, de tours visuellement impressionnants mais souvent déconnectés de l’humain. Pour moi, la vraie magie se vit dans le réel. Quand on partage une surprise et qu’on oublie la technique, reste un moment vrai entre deux personnes. Nous sommes en train de revenir vers la proximité, l’authenticité et la présence.
Notre art peut avoir mille formes : sur scène, en ligne, dans la rue ou autour d’une table mais seul compte ce qu’on cherche à provoquer. Et, tant qu’il y aura des artistes qui voudront créer du lien, plutôt que de simples effets, nous évoluerons dans la bonne direction.
Il faut avant tout communiquer avec les gens, voir leurs références, leur sensibilité et leur culture. J’ai beaucoup voyagé avant de vivre de la magie et cela m’a profondément marqué de voir à quel point un même tour pouvait être reçu différemment selon les pays, traditions ou croyances. J’ai appris à écouter et observer avant d’agir, à adapter mon langage, mais sans jamais trahir ce que je suis.
Cela fait des années qu’il donne bénévolement des cours de français aux migrants : la langue, dit-il, est la première passerelle vers l’autre : «Quand on apprend à parler ensemble, on apprend à se comprendre. Et notre art, au fond, repose aussi sur la création d’un espace commun où, pendant un instant, tout le monde se retrouve sur un même terrain. La culture donne du sens à la magie et permet de dépasser le simple effet pour toucher quelque chose de plus universel : l’étonnement, l’émotion, la curiosité…
A part cela, Romain Maillard aime apprendre, lire, découvrir de nouvelles choses et voir comment fonctionnent les gens, les objets, les idées. Il lit aussi beaucoup de livres de psychologie mais aussi des biographies, des essais sur la création et aime voir des conférences de type TED : « Elles condensent des parcours de vie, visions et expériences très différentes des miennes. Je fais du sport, surtout pour le mental: il est essentiel d’entretenir rigueur et discipline, de relâcher la pression entre les périodes de travail. Et puis, j’aime simplement observer une situation, un détail ou un tête-à-tête: ils peuvent déclencher une idée de tour. Tout ce que je fais, m’aide à mieux appréhender la magie et ce que je vis, finit toujours par se retrouver dans ce que je partage. »
Sébastien Bazou
Interview réalisée à Dijon (Côte-d’Or), le 29 octobre.