Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Né de parents algériens, cet acteur, devenu aussi auteur et metteur en scène, est à la tête depuis maintenant quatre ans, du Théâtre des Quartiers d’Ivry. Il a vécu dans une cité près de l’usine de ciment où travaillait son père, puis est arrivé comme ailleurs, une vague de chômage. Ce spectacle a été créé en 2017 au Théâtre de la Colline et notre amie Christine Friedel en avait rendu compte dans ces colonnes.
Depuis, Nasser Djemaï a revu ce texte d’origine autobiographique et la mise en scène. C’est donc une re-création avec de nouvelles scènes. Il a aussi modifié lumières, son, costumes et distribution. Seuls, les interprètes: celle qui joue la Voisine ne parlant jamais et le Père, sont les mêmes; comme lui-même, interprétant Nadir, le fils aîné, presque toujours sur scène.
Le thème: le retour d’un personnage dans une famille avec ce que cela suppose de crises et douleurs. Un thème ancré depuis longtemps dans l’histoire de la littérature et du théâtre avec, à chaque fois, en filigrane une quête identitaire. Déjà dans
L’Odyssée avec Ulysse… Puis, dans Les Choéphores d’Eschyle avec Oreste retrouvant sa sœur Electre. Puis, au XX ème siècle avec Karl und Anna une nouvelle ( 1926) de Leonhard Frank où un soldat revient alors que sa femme vit avec un autre. Le Voyageur sans bagage de Jean Anouilh, Par-delà les villages de Peter Handke, Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, Retour à Reims de Didier Eribon, Le Retour au désert de Benard Marie-Koltès avec, cette fois, l’histoire d’une femme, Mathilde Serpenoise qui, après quinze ans, revoit son frère. Et l’an passé, Retours de Frédérik Brattberg, mise en scène de Simon Delétang.

© Quaisse

© Quaisse

Ici Nasser Djemaï nous invite dans l’appartement d’une famille qui habite un H.L.M. en banlieue d’une grande ville : le Père, ancien ouvrier émigré dans une cimenterie dont les poumons sont donc foutus, veut avant de mourir, revoir la maison qu’il fait construire au bled et les oliviers qu’il a lui-même plantés. Ses jeunes enfants: une fille encore au lycée et claquant du fric, et un fils au chômage seraient bien contents mais la mère, lucide, sait que ce voyage serait trop dur pour son mari et refuse et, de toute façon, leur vie est ici depuis longtemps, dit-elle, alors, à quoi bon? Elle s’occupe de la maison comme elle peut.. Elle a toujours été la bonne à tout faire: le ménage, les courses, les repas et la gestion parfois compliquée des rendez-vous médicaux et les nombreux médicaments pour son mari… Et surtout quand l’ascenseur est très souvent en panne!
Nadir, l’aîné, lui intégré dans la société française, dirige une entreprise et gagne très bien sa vie mais loin d’ici et il aide ses parents en payant le loyer. Il a deux belles petites filles qui connaissent à peine leurs grands-parents. En plein divorce, il téléphone très souvent à sa femme. Il a quitté cette banlieue sans regrets il y a déjà longtemps et ne s’y retrouve pas très bien. Venu voir sa famille, Nadir se sent étranger: le quartier s’est appauvri et il n’a pas grand chose en commun avec sa sœur et son frère, plus jeunes que lui. Quant au pays de sa famille, il est clair avec lui-même :« Ce n’est plus le mien.»Horrifié par le laisser-aller qui règne dans l’appartement, il va essayer reprendre la situation en main et mettre un peu d’ordre dans les nombreux papiers administratifs, ordonnances etc. de son père qui doit être hospitalisé. Ce qui provoque tensions et malentendus.

Comment ne pas être partagé? Les  beaux dialogues sonnent simple et juste, comme celui entre ce père qui sait qu’il va bientôt mourir et son fils, loin de ses racines. «D’abord, au-delà de la question de la construction identitaire avancée lors de la création en 2017, dit Nasser Djemaï, il s’agit surtout d’une histoire de transfuge de classe sociale et de ses conséquences (…) Vertiges nous entraîne dans les entrailles de Nadir, condamné au statut d’éternel étranger à sa propre famille. Comme une dette, une trahison qui ne seront jamais soldées, il doit vivre avec cette part de lui-même à jamais amputé des siens. »
Même s’il aurait pu éviter de les affubler de micros H.F. , hélas comme partout, Nasser Djemaï dirige bien ses acteurs, tous crédibles:
Yassim Aït Abdelmalek, Martine Harmel, Farida Ouchani, Zaïna Yalioua. Mention spéciale à Lounès Tazaïrt au jeu sobre et précis, tout à fait remarquable dans le rôle du vieux Père). Et Nasser Djemaï lui-même (en alternance avec Anthony Audoux) est très juste dans le rôle du Fils aîné. Chiara Galliano, au violoncelle, apporte une belle respiration à ce texte.
Côté mise en scène, cela va nettement moins bien et tout se passe comme si Nasser Djemaï hésitait constamment entre réalisme-pas loin d’un théâtre documentaire- et onirisme. Pourquoi ces immenses projections d’images-vidéo (signées
Claire Roygnan) de H.L.M.? le texte n’a pas besoin d’être ainsi surligné (une mode actuelle !) et quand Nadir se met à délirer, les feuilles des dossiers de la famille volent partout, les meubles du salon-cuisine-salle à manger basculent en arrière et la Voisine muette en ouvre toutes les portes… qu’elle refermera ensuite. Puis les meubles retrouveront leur position initiale. Ouf!
Et pourquoi,comme à peu près chaque soir en ce moment, au théâtre, une giclée bien épaisse de fumigènes? Le texte mérite beaucoup mieux que cela… Il y avait indiqué à l’accueil « Présence d’encens » (????). Nasser Djemaï a-t-il voulu donner un climat encore plus fantastique à sa pièce? Mais c’est raté et côté réalisme avec ces images de barre d’immeubles et côté onirique avec ces fumigènes, cela reste bien conventionnel et  peu efficace ! Mais il y a à l’extrême fin, un moment très émouvant  où s
a femme et ses enfants lavent selon le rite musulman, très dignement, dans un absolu silence et avec une grande tendresse, le corps du vieil homme qui vient de mourir. Et ils l’enveloppent dans un linceul d’un blanc immaculé… Bilan: un texte  solide, bien interprété mais une mise en scène approximative. Dommage…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Manufacture des Oeillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :  01 43 90 11 11.

Les 11 et 12 décembre, Comédie de Colmar-Centre Dramatique National  Grand Est-Alsace (Haut-Rhin).

Les 9 et 10 janvier, Centre Dramatique National de Normandie-Rouen (Seine-Maritime).

Du 4 au 6 février, Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, Limoges (Haute-Vienne).

Les 12 et 13 février,  Le Préau- Centre Dramatique National de Normandie, Vire (Calvados) .

Les 20 et 21 mars, Maison des arts de Créteil (Val-de-Marne).

Le 24 mars,Théâtre de Nîmes-Scène conventionnée (Gard).

Le 27 mars, Théâtre Molière-Scène nationale archipel de Thau, Sète (Hérault ).

Les 8 et 9 avril, Théâtre de Lorient- Centre Dramatique National de Bretagne (Morbihan).

 


Archive pour 28 novembre, 2025

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Né de parents algériens, cet acteur, devenu aussi auteur et metteur en scène, est à la tête depuis maintenant quatre ans, du Théâtre des Quartiers d’Ivry. Il a vécu dans une cité près de l’usine de ciment où travaillait son père, puis est arrivé comme ailleurs, une vague de chômage. Ce spectacle a été créé en 2017 au Théâtre de la Colline et notre amie Christine Friedel en avait rendu compte dans ces colonnes.
Depuis, Nasser Djemaï a revu ce texte d’origine autobiographique et la mise en scène. C’est donc une re-création avec de nouvelles scènes. Il a aussi modifié lumières, son, costumes et distribution. Seuls, les interprètes: celle qui joue la Voisine ne parlant jamais et le Père, sont les mêmes; comme lui-même, interprétant Nadir, le fils aîné, presque toujours sur scène.
Le thème: le retour d’un personnage dans une famille avec ce que cela suppose de crises et douleurs. Un thème ancré depuis longtemps dans l’histoire de la littérature et du théâtre avec, à chaque fois, en filigrane une quête identitaire. Déjà dans
L’Odyssée avec Ulysse… Puis, dans Les Choéphores d’Eschyle avec Oreste retrouvant sa sœur Electre. Puis, au XX ème siècle avec Karl und Anna une nouvelle ( 1926) de Leonhard Frank où un soldat revient alors que sa femme vit avec un autre. Le Voyageur sans bagage de Jean Anouilh, Par-delà les villages de Peter Handke, Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, Retour à Reims de Didier Eribon, Le Retour au désert de Benard Marie-Koltès avec, cette fois, l’histoire d’une femme, Mathilde Serpenoise qui, après quinze ans, revoit son frère. Et l’an passé, Retours de Frédérik Brattberg, mise en scène de Simon Delétang.

© Quaisse

© Quaisse

Ici Nasser Djemaï nous invite dans l’appartement d’une famille qui habite un H.L.M. en banlieue d’une grande ville : le Père, ancien ouvrier émigré dans une cimenterie dont les poumons sont donc foutus, veut avant de mourir, revoir la maison qu’il fait construire au bled et les oliviers qu’il a lui-même plantés. Ses jeunes enfants: une fille encore au lycée et claquant du fric, et un fils au chômage seraient bien contents mais la mère, lucide, sait que ce voyage serait trop dur pour son mari et refuse et, de toute façon, leur vie est ici depuis longtemps, dit-elle, alors, à quoi bon? Elle s’occupe de la maison comme elle peut.. Elle a toujours été la bonne à tout faire: le ménage, les courses, les repas et la gestion parfois compliquée des rendez-vous médicaux et les nombreux médicaments pour son mari… Et surtout quand l’ascenseur est très souvent en panne!
Nadir, l’aîné, lui intégré dans la société française, dirige une entreprise et gagne très bien sa vie mais loin d’ici et il aide ses parents en payant le loyer. Il a deux belles petites filles qui connaissent à peine leurs grands-parents. En plein divorce, il téléphone très souvent à sa femme. Il a quitté cette banlieue sans regrets il y a déjà longtemps et ne s’y retrouve pas très bien. Venu voir sa famille, Nadir se sent étranger: le quartier s’est appauvri et il n’a pas grand chose en commun avec sa sœur et son frère, plus jeunes que lui. Quant au pays de sa famille, il est clair avec lui-même :« Ce n’est plus le mien.»Horrifié par le laisser-aller qui règne dans l’appartement, il va essayer reprendre la situation en main et mettre un peu d’ordre dans les nombreux papiers administratifs, ordonnances etc. de son père qui doit être hospitalisé. Ce qui provoque tensions et malentendus.

Comment ne pas être partagé? Les  beaux dialogues sonnent simple et juste, comme celui entre ce père qui sait qu’il va bientôt mourir et son fils, loin de ses racines. «D’abord, au-delà de la question de la construction identitaire avancée lors de la création en 2017, dit Nasser Djemaï, il s’agit surtout d’une histoire de transfuge de classe sociale et de ses conséquences (…) Vertiges nous entraîne dans les entrailles de Nadir, condamné au statut d’éternel étranger à sa propre famille. Comme une dette, une trahison qui ne seront jamais soldées, il doit vivre avec cette part de lui-même à jamais amputé des siens. »
Même s’il aurait pu éviter de les affubler de micros H.F. , hélas comme partout, Nasser Djemaï dirige bien ses acteurs, tous crédibles:
Yassim Aït Abdelmalek, Martine Harmel, Farida Ouchani, Zaïna Yalioua. Mention spéciale à Lounès Tazaïrt au jeu sobre et précis, tout à fait remarquable dans le rôle du vieux Père). Et Nasser Djemaï lui-même (en alternance avec Anthony Audoux) est très juste dans le rôle du Fils aîné. Chiara Galliano, au violoncelle, apporte une belle respiration à ce texte.
Côté mise en scène, cela va nettement moins bien et tout se passe comme si Nasser Djemaï hésitait constamment entre réalisme-pas loin d’un théâtre documentaire- et onirisme. Pourquoi ces immenses projections d’images-vidéo (signées
Claire Roygnan) de H.L.M.? le texte n’a pas besoin d’être ainsi surligné (une mode actuelle !) et quand Nadir se met à délirer, les feuilles des dossiers de la famille volent partout, les meubles du salon-cuisine-salle à manger basculent en arrière et la Voisine muette en ouvre toutes les portes… qu’elle refermera ensuite. Puis les meubles retrouveront leur position initiale. Ouf!
Et pourquoi,comme à peu près chaque soir en ce moment, au théâtre, une giclée bien épaisse de fumigènes? Le texte mérite beaucoup mieux que cela… Il y avait indiqué à l’accueil « Présence d’encens » (????). Nasser Djemaï a-t-il voulu donner un climat encore plus fantastique à sa pièce? Mais c’est raté et côté réalisme avec ces images de barre d’immeubles et côté onirique avec ces fumigènes, cela reste bien conventionnel et  peu efficace ! Mais il y a à l’extrême fin, un moment très émouvant  où s
a femme et ses enfants lavent selon le rite musulman, très dignement, dans un absolu silence et avec une grande tendresse, le corps du vieil homme qui vient de mourir. Et ils l’enveloppent dans un linceul d’un blanc immaculé… Bilan: un texte  solide, bien interprété mais une mise en scène approximative. Dommage…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Manufacture des Oeillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :  01 43 90 11 11.

Les 11 et 12 décembre, Comédie de Colmar-Centre Dramatique National  Grand Est-Alsace (Haut-Rhin).

Les 9 et 10 janvier, Centre Dramatique National de Normandie-Rouen (Seine-Maritime).

Du 4 au 6 février, Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, Limoges (Haute-Vienne).

Les 12 et 13 février,  Le Préau- Centre Dramatique National de Normandie, Vire (Calvados) .

Les 20 et 21 mars, Maison des arts de Créteil (Val-de-Marne).

Le 24 mars,Théâtre de Nîmes-Scène conventionnée (Gard).

Le 27 mars, Théâtre Molière-Scène nationale archipel de Thau, Sète (Hérault ).

Les 8 et 9 avril, Théâtre de Lorient- Centre Dramatique National de Bretagne (Morbihan).

 

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