Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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©x Miles Davis

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.


Archive pour 30 novembre, 2025

Livres et revues : Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

 Livres et revues

Aucun compte-rendu de spectacles, ce mois-ci et en décembre, de notre amie Christine Friedel. Double fracture du pied! Donc opération puis longue rééducation la tiennent éloignée des théâtres. Ils lui manquent comme elle nous manque aussi beaucoup, et souhaitons tous qu’elle y revienne très vite.
En attendant, elle continue de suivre l’actualité du théâtre et lit de nombreux livres, dont ceux-ci… Merci Christine.

Ph. du V.


Ecrits sur le théâtre
de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

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Viennent de paraître ces inséparables. Bruno Tackels, homme de lettres, comme Walter Benjamin lui-même aimait à se présenter, a trouvé en lui, un véritable partenaire intellectuel et grâce à la traduction de Marianne Dautrey, rigoureuse et amicale, il nous transmet ces textes inédits ou dispersés du philosophe. Ne cherchons ni chez l’un ni chez l’autre, une théorie organisée du théâtre. Walter Benjamin (1892-1940)  écrivait en « homme de terrain » à Berlin,puis dans la jeune Russie soviétique ou dans le Paris des passages, à côté de Bertolt Brecht…
Et c’est ce terrain, l’action et le geste qui sont à la source de son écriture. Il ne divise pas acteurs et techniciens, acteurs et public. Pour lui, il faut qu’ils se rejoignent et et fonctionnent ensemble, comme une belle mécanique neuve. Et ce : « il faut » est de l’ordre de la nécessité, non du devoir. L’écrivain milite pour un théâtre qui « prenne position ». Que les spectateurs travaillent, entrent, eux aussi, à leur place, dans le jeu! Qu’ils ne s’endorment pas dans le divertissement ou le patrimoine, qu’ils comprennent qu’un texte de théâtre est un dispositif pour inventer, déclencher la gestuelle et la technique qui formera, là et quand il le faut, un bel outil à penser dans le monde réel.

William Shakespeare, Molière, Jean Cocteau, Karl Kraus, les marionnettes du jardin du Luxembourg, celles du Tiergarten à Berlin.. et tant d’autres : Walter Benjamin prend tout le théâtre au sérieux : il doit jouer son rôle d’école pratique de l’intelligence ! Ainsi engagé lui-même avec son ami Bertolt Brecht, il considère que la « position » du critique participe à l’avènement d’une esthétique, créatrice de sens. Ce qu’on appelait autrefois improvisations collectives et aujourd’hui, « écriture de plateau », est au centre de sa réflexion sur la pratique du théâtre mais il ne donne ni recette, ni modèle. Certains de ses textes ou propositions semblent «datés » ,quand il renvoie à l’histoire précise des années trente. Pourtant, ils fonctionnent encore, ne serait-ce que par la petite marche à gravir, pour comparer cette époque et la nôtre. Par exemple, Walter Benjamin revient plusieurs fois sur l’intérêt et la modernité du cabaret, de la revue, Karl Valentin en tête. Quel sens, cela aurait-t-il aujourd’hui, sinon d’e avoir une certaine nostalgie? Ces pages, a priori inutiles, nous conduisent au moins à porter un regard plus vif sur la rencontre entre théâtre vivant  (quel pléonasme !) et spectateur vivant. A méditer: dans nos salles, à l’exception du rire prévu et annoncé, nous sommes invités à garder un pieux silence et une respectueuse immobilité…

Walter Benjamin, curieux des nouvelles technologies de son temps, s’intéresse à la radio et à la puissance de ce nouveau médium: elle peut faire concurrence aux salles de concert, mais, au théâtre? Il n’est pas le premier à craindre pour la pérennité du théâtre mais il le voyait renaître régulièrement de ses cendres supposées. Il observe l’écart entre l’acteur au théâtre, avec son »aura » qu’on pourrait traduire par « présence » en regard de celle du public, et l’acteur de cinéma, découpé par le montage en éléments technique d’un « objet reproductible dont l’original n’existe plus » en même temps qu’il est érigé en star, image consolatrice pour les masses. Le philosophe curieux des progrès techniques imagine même quelque chose préfigurant l’informatique et peut-être, les réseaux sociaux.

Comme le titre l’indique, Ecrits sur le théâtre réunit par ordre chronologique: de 1912 à 1940, des articles parus dans des revues, mais aussi  des correspondances, comptes-rendus de spectacles, textes inédits… qui, à l’origine, n’étaient pas écrits pour former un tout. Une ligne révolutionnaire, aux deux sens du terme : politique et technique, s’en dégage avec  une admiration pour Erwin Piscator et  Vsevolod Meyerhold, inventeurs de leur art.
L’auteur souligne plus encore l’importance de la formation, dans la pensée de Walter Benjamin. Celle des enfants d’abord, avec son fameux Programme pour un théâtre d’enfants prolétarien (1929), écrit avec -et d’abord-par Asja Lācis, sa compagne. Celle d’une troupe qui se forme par le jeu, ensemble et celle, intellectuelle et sensible, du public, celle aussi du critique… sans craindre d’utiliser les adjectifs : didactique (voir les Lehrstücke de Bertolt Brecht) ou pédagogique, qui font si peur à certains artistes. Ses interrogations vont toujours dans le sens d’un théâtre de l’émancipation, ancré dans la société et qui a des comptes à rendre.

Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels

Mille plateaux : nous ne les avons pas comptés…mais dans ce recueil de précieux fragments, parmi les exigences et inquiétudes du philosophe, Bruno Tackels a adopté le même mouvement. La fonction qu’il s’est donnée: rendre compte de la diversité et l’engagement d’une œuvre inachevée, d’une vie inachevée ( Walter Benjamin s’est suicidé en 40 à Portbou)  et à les éclairer.
Il accompagne le lecteur dans sa découverte du personnage, sans indulgence s’il le faut… Entre autres, quand Walter Benjamin laisse sa seule signature sur le texte qu’il a écrit à quatre mains avec Asja Lācis, qui a fait l’essentiel du travail !
Bruno Tackels, lui, met en lumière certaines questions comme celle du plagiat et de la réécriture… Quand Bertolt Brecht reprend L‘Opéra des gueux (The Beggar’s Opera de John Gay et écrit L’Opéra de quat’sous? Et William Shakespeare a été chercher en Italie une bonne partie de ses trames, tout en inventant la scénographie de son œuvre ? Sur le théâtre épique où éclate « l’état des choses », qui n’a rien à voir avec la reconstitution illusionniste et illusoire d’un réel de pure fiction.

Bien d’autres questions sur le théâtre dans ces petits livres à haute densité. Au lecteur de cueillir, un peu à l’aventure, dans les textes de Walter Benjamin et entre les pages, avec ces textes en regard. A lui, et à nous, de braquer le projecteur sur tel ou tel aspect du théâtre. Aucun ne se lit comme un roman : ils constituent une ressource où on peut puiser et puiser encore : drame et tragédie, activation des classiques, importance décisive de tel ou tel élément de la représentation dont le costume…Ils sont faits l’un et l’autre pour contribuer à la formation d’une pensée globale sur le théâtre pour les générations montantes. Et destinés à ceux qui connaissent et aiment profondément le théâtre et qui voudraient bien comprendre, en mille questions, pourquoi…

Christine Friedel

Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin et  Les Mille plateaux de  Walter Benjamin sont publiés aux éditions Les Solitaires Intempestifs ( 2025).

 

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