Livres et revues : Frictions n°40

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Frictions n°40

En ouverture de ce nouveau et très bon numéro, en blanc sur une page noire, quelques mots prémonitoires de Jean Jaurès le 25 juillet 14 : ««Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage. », donc juste avant qu’àla suite de l’assassinat le 28 juin à Sarajevo de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François Ferdinand, la France appelait le 1er août 14 à la mobilisation générale et deux jours plus tard, l’Empire allemand déclarait la guerreà la France et le lendemain, le Royaume-Uni à son tour la déclarait à l’Empire allemand.
Suit un édito
Bas les masques où Jean-Pierre Han qui cite un article de Jean Jourdheuil de juillet 94 paru dans Libération : « Les spectacles de théâtre se présentent (…) comme sur les rayonnages d’un super marché . Et le paysage théâtral, malgré sa diversité, perd son relief. » Et il critique avec raison ce qu’est devenu le festival d’Avignon où on ne retrouve guère la pensée de Jean Vilar son créateur et où la préoccupation de son directeur Tiago Rodrigues, semble être la recherche de financement. Et dit Jean-Pierre Han, il y a deux ans, avait été mis en place un système de places à 150 et 300 € ! pour spectateurs privilégiés avec prestations ad hoc comme pour les grands matchs de foot !
Jean-Pierre Han s’étonne aussi et avec raison que la part de création passe après les modes de production. Et nombreux sont les spectacles qui, en effet, ont déjà pu être vus ailleurs… Bref, le festival est devenu avant tout une vitrine nationale mais aussi internationale !  Et un marché : ainsi sept spectacles du festival sont programmés à la Scène nationale de Clermont-Ferrand…
Et cette évolution vers un capitalisme théâtral n’est sûrement pas saine. Autre temps, autre mœurs : c’était il y a à peine un siècle une conversation entre Gaston Baty, directeur du Théâtre Montparnasse et Charles Dullin, directeur de l’Atelier : » Alors Gaston, cela va, la saison a été bonne pour toi ? » «Oui, très bonne. Et toi Charles ? » - »Mauvaise et j’ai des dettes! » -«Ecoute, Charles, si tu as besoin, je peux t’aider. » Surréaliste en 2025 où les coûts de production et d’administration explosent, ce qui n’est sûrement pas sain. Ainsi dans un Centre Dramatique National de moyenne importance, la collaboratrice du directeur perçoit un salaire (brut) de 5.000 € par mois.

Ainsi nombre de banques françaises subventionnent des festivals importants. Sans contre-partie? Mais ce genre de mariage entre théâtre et capitalisme est très rarement dénoncé par la presse.C’est bien qu’une revue comme Frictions le fasse avec courage et lucidité.  Il y a une en ce moment une espèce de fascination des metteurs en scène pour le théâtre privé… Où ils ne sont pas toujours les maîtres absolus, la vedette dictant parfois ses choix quant à la  distribution… 
Dans le même ordre d’esprit, il y a dans ce numéro un long article de Michel Simonot; il pense qu’il faudrait retisser le rapport entre art et politique. Et où de plus en plus,« peut se mesurer l’engagement démocratique d’un élu, d’un responsable politique à la liberté artistique qu’il permet, dont il garantit les
conditions concrètes ». Et il y a actuellement un signe qui ne trompe pas : des acteurs et actrices autour de la cinquantaine, pourtant issus du Conservatoire national ou des meilleurs écoles de théâtre, se demandent s’ils vont pouvoir continuer à vivre de leur métier. Le temps où une démarche artistique avait une existence propre semble révolu et comme le souligne Michel Simonot, il y a urgence où les rapports entre activité artistique et responsabilité sociale soient plus clairs…
A signaler aussi un article de Jean Lambert-wild sur son expérience de scène hippo-tractée, une roulotte transformée en tréteaux de théâtre, renouant avec l’esprit de Firmin Gémier…
Et il y a entre autres, une espèce de bilan personnel fait par Anton Arrufat, écrivain et dramaturge cubain,
Le Théâtre et moi où il explique ses méthodes de travail et met en valeur les rapports qui s’établissent entre une pièce et le public. Ce texte intéressant est extrait de de La Pomme et la flèche à paraître chez Actualités éditions.

Philippe du Vignal

Le n° 40 de Frictions est en vente dans les librairies. 18 €.


Archive pour décembre, 2025

L’École supérieure des arts du rire (Esar)

L’École supérieure des arts du rire (Esar)

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Frédéric Biessy, co-directeur avec son épouse Mélanie, du Théâtre La Scala à Paris et en Avignon a voulu créer cette école. Directeur artistique : l’humoriste Jérémy Ferrari. Pour lui, cette école répond à un vrai besoin en France où le « stand-up’ n’est pas ou si peu, enseigné. Et cela, dit-il, lui aurait bien plu de la trouver, quand il était encore tout jeune. Après un petit tour au cours Florent, pour vivre, il a fait en même temps des petits boulots. Puis Jérémy Ferrari écrira et jouer seul des sketchs comiques et assez noirs sur l’obésité, le suicide, le racisme, la xénophobie, la misogynie, les extrémismes religieux, le handicap, les guerres, la misère sociale, les prisons, la solitude, en particulier, celles des personnes âgées… Bref, que du bonheur!
Il sera révélé par l’émission On n’demande qu’à en rire, une émission de Laurent Ruquier de 2010 à 2012. Plus de quatre-vingt sketches ou « stand up », avec un humour toujours aussi noir et une provocation quelquefois facile. Mais cet humoriste a eu du succès et vient de reprendre la gérance du Théâtre Fémina à Bordeaux pour neuf ans…Pour ceux qui ne sont pas de la paroisse, on peut dire que cette abréviation de l’américain: « stand-up comedy » appartient au monologue, un élément  de nombreux pièces, mais pas toujours drôle.
Celui de Figaro, dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais est épatant: «Ô femme! Femme! Femme ! créature faible et décevante! »  De grands auteurs s’y sont même risqué comme Georges Feydeau. Entre autres, dans Les Réformes (1885), il s’attaque, bille en tête, à la Constitution, à l’Armée, aux auteurs, aux acteurs…  et conclut, à chaque fois par cette phrase en boucle: » Vling, vlan, réformons ! » Et dans son Potache, un élève, traite ses profs de crétins…  Et il y a eu plus récemment, Histoire du tigre et autres histoires de Dario Fo, les Six solos de Serge Valletti…

Le stand up a de multiples variétés. Mais  il y a quelques règles: aucun partenaire, décor,  accessoire. Aucun siège -parfois un tabouret- aucune musique ou juste quelques mesures. L’artiste se produit encore parfois dans un cabaret et maintenant, plus souvent dans une grande salle. Prenant le public à témoin de situations familiales ou socio-professionnelles où il s’est (soi-disant?) trouvé et souvent malgré lui et il fait tout pour que ce monologue semble improvisé: c’est aussi un principe de base.
Il y eut une effervescence du genre à Broadway dans les années soixante et au-delà. Quelques acteurs ont osé aborder, seuls, des thèmes socio-politiques, voire raciaux ou sexuels comme Richard Pryor, alors figure emblématique de la contre-culture aux Eats-Unis Suivront  alors, parmi les plus connus: Bob Hop, Dean Martin, Jerry Lewis, Jerry Seinfeld, Woody Allen, Eddie Murphy, Robin WilliamsEllen De GeneresWhoopi GoldbergEddie MurphyJim Carrey

En France aussi et, déjà vers dans les années 1950, dans les cabarets et music-halls, s’imposait le merveilleux acteur que fut Bourvil, puis Fernand Raynaud…Lui ne faisait pas dans la finesse mais était très populaire, à la radio comme à la télévision. Il y eut aussi Robert Lamoureux, Guy Bedos… Et, fin des années cinquante, Raymond Devos arriva avec ses formidables jeux sur le langage qui faisaient l’admiration de philosophes comme Olivier Revault d’Allonnes. Et, bien sûr, le fabuleux Pierre Desproges que Jéréy Ferrari connait bien:  sens de l’absurde, humour noir, anticonformisme patent : il traitait de « fanfaron suicidaire », le criminel Jacques Mesrine ! Vrai mais il savait qu’il prenait des risques…
Pas loin de Voltaire et d’Alphonse Allais,  avec un cynisme absolu il qualifiait Jean d’Ormesson, de «parasite de la société qui trémousse sans vergogne, son arrogance de nanti. »  Et il n’épargnait personne: «Marguerite Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé! »
Entre 1980 et 1983, Procureur du 
Tribunal des flagrants délires, il se livrait à des réquisitoires sans appel: «Donc, l’accusé est coupable, mais son avocat vous en convaincra mieux que moi.» Ou encore, et sans aucun tabou: «Essayons en vain de cacher notre antisémitisme.» 
« Je crois qu’on a le droit de rire de tout disait-il, mais rire avec tout le monde, ça, peut-être pas. » Il est bon de rappeler ces phrases qui sonnent toujours aussi juste, quarante ans après. Maintenant qui oserait, où, quand et devant quel public, énoncer ce que Pierre Desproges se permettait de dire avec cette incroyable férocité? C’était vraiment une autre époque…
Puis, arriva une nouvelle génération à partir de 68, avec  Coluche, Thierry Le Luron, Alex Metayer. Et dans les années 1980, Pierre Palmade, Jean-Marie Bigard, Patrick Timsit. Mais peu de femmes dont Muriel Robin. Suivirent Gad Elmaleh, Jamel Debbouze, etc.

© La Scala-Provence

©x La Scala-Provence

Et l’Esar? « Une formation à temps complet, dit Jérémy Ferrari. Elle comprend des cours de théâtre, écriture, improvisation, rhétorique, sport mais également, puisqu’on est toujours dans le rêve, pourquoi pas pousser, des intervenants renommés qui viendraient chaque mois parfaire nos connaissances. »
Que c
ette école soit « diplômante, accessible aux artistes en formation professionnelle et aux jeunes étudiants, avec des « possibilités d’aides» (ce qui est  du genre flou!), après tout, pourquoi pas? Mais c’est une école privée, à plus de 9.000 € par an! Ce directeur nous a dit et répété que lui avait  fait des petits boulots pour vivre et se payer le cours Florent. On veut bien mais: 1) le prix n’est pas le même. 2) la première année de l’Esar se faisant à Avignon, les chances de trouver un travail hors période estivale sont minces, comme nous l’a confirmé l’administratrice d’une école publique de cette ville pas bien riche. Frédéric Biessy dit que les élèves pourront être ouvreurs à la Scala, quand ils seront la seconde année à Paris, mais comment se loger: le temps des chambres de bonne pas chères, est révolu…

Nous avons  eu un aperçu du travail de cette école, avec sept élèves qui se sont produits sur un podium de deux m2, au café-restaurant du théâtre La Scala. Près des grandes baies vitrées donnant sur la rue, donc « profitant »! de la lumière ultra-blanche d’une enseigne. Mais, bonne expérience, tous les professionnels savent qu’il faut apprendre à jouer partout. Et nous avons connu les spectacles de Patrice Chéreau joués le dimanche après-midi, au-dessus du marché couvert à Sartrouville, où officiaient les bennes à ordures avec un boucan infernal…
Il y avait donc ce soir-là dans ce café-restaurant, six jeunes gens tous barbus, sauf un (les Dieux savent pourquoi!)  et une jeune femme, essayant de séduire et de faire rire une trentaine de spectateurs attablés. Pas question de donner les bons points à l’un ou l’autre: c’est un travail d’école, donc en cours. Tous- et c’est positif- ont une bonne diction, ce qui devient rare! et plusieurs, surtout la jeune femme,  une gestuelle intéressante: il y a donc eu un bon travail en amont. Chacun a huit minutes et passe le relais au suivant avec une fluidité certaine. Cela veut dire aussi qu’au moins, ils savaient quand ils ont été recrutés, ou depuis, on leur a bien appris- à maîtriser un temps imposé. Le public -c’est gratuit- est plutôt bienveillant et rit parfois…

Là, où cela va nettement moins bien: ils vont souvent, et assez laborieusement, racoler les spectateurs à leur table (on suppose qu’il y a un metteur en scène qui les a dirigés vers cette facilité…) usage de micros, inutile et uniformisant une fois de plus les voix! Et surtout, ces monologues sont, en général, gentillets; malgré de temps à autre, une phrase bien sentie, ils restent assez timorés (aucune vague, aucune attaque des mondes politiques, religieux ou intellectuels). Un  élève a osé pourtant critiquer vite fait le montant élevé de la scolarité! On peut se rassurer: ici tout reste sage, propre. Et le public n’est pas ici traité de «bande de légumineuses surgelées du cortex» ou quelque chose d’équivalent, selon la cynique expression de Pierre Desproges.

Quelle presse et quels livres fait-on lire à ces élèves cet « école des arts du rire »? Travaillent-ils sur des textes difficiles? Y-a-t-il un enseignant chargé de l’écriture de ces futurs humoristes? Ce sont des questions qu’on peut se poser, surtout quand le prix de la scolarité annuelle est à plus de 9.000 €! Codirectrice de cette école, Geneviève Meley-Otoniel qui appartenait autrefois aux services des Enseignements artistiques au Ministère de la Culture (lesquels souvent donneurs de leçons, n’étaient guère réputés pour leur efficacité) ferait bien de revoir les choses d’urgence.
Là, il y a un grave déficit. Et une nouvelle école -mais rares sont les familles qui peuvent se permettre d’offrir une telle cotisation à leurs enfants-  doit cocher le maximum de cases si elle veut non pas garantir, mais, au moins, offrir toutes les chances de réussite dans un marché déjà saturé. Les générations passent vite et arrivent même quelques femmes comme Amandine Lourdel qu’on a pu voir dans le off d’Avignon ou Chloé Drouet. Chez les hommes, les plus connu sont sans doute Umut Köker ou l’ancien avocat Sébastien Wust.
Nous irons revoir ces jeunes gens à l’issue de leur scolarité, dans une vraie création, plus longue et bien à eux.
A l’issue de cette présentation de travaux, nous avons entendu une spectatrice demander à son ami: «Mais à quoi, cela sert au juste, une école d’humoristes, il n’y a assez d’écoles de théâtre?» Excellente question… Réponse en juin prochain. D’ici là, si le cœur vous en dit, vous pouvez aller voir ces jeunes gens, chaque lundi dans la petite salle de la Scala…

Philippe du Vignal

Présentation de travaux vue au restaurant de La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris  (X  ème). T. : 01 40 03 44 30.

Tempo au Cirque d’hiver Bouglione

Tempo au Cirque d’hiver Bouglione

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© x Les Salto Dancers du Cirque Bouglione avec M. Loyal (Michel Palmer)

Le plus ancien cirque du monde… Inauguré par Napoléon III, le 11 décembre 1852. Grâce au duc de Morny, son demi-frère, fils comme lui d’Hortense de Beauharnais, fut accordé un permis de construire à la place d’un ancien château d’eau, boulevard du Temple. Surnommé boulevard du crime à cause des théâtres comme le Cirque-Olympique, les Folies-Dramatiques, la Gaîté… où étaient représentés des crimes  assassinats, vols… Dès ses premiers spectacles en 1907, la famille Bouglione mettra en scène de grands fauves.

La célèbre La Piste aux étoiles s’installa au Cirque d’Hiver Bouglione de 56 à 78. D’abord présentée par Michel Francini et ensuite par Roger Lanzac, cette émission est entrée dans l’histoire de la télévision et a marqué des générations d’enfants et d’adultes. La famille Bouglione, emblématique du cirque traditionnel, s’est adaptée aux nouveaux règlements européens. En novembre 2021, sera interdite en France: « l’utilisation d’animaux sauvages dans les établissements itinérants à partir du 1er décembre 2028. » Mais les animaux domestiques: chevaux, chèvres, moutons, volailles, lama, dromadaire, chameau sont autorisés… Ici, reste un numéro de haute école équestre. Régina Bouglione, la chef d’orchestre du Cirque familial présente encore des animaux mais ici, elle dirige son cheval.

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©x Régina  Bouglione

Ce que le cirque a perdu en violence infligée aux animaux dressés contre leur volonté, il le gagne ici en poésie et légèreté. Mais la performance est toujours au rendez-vous et en ces temps de fêtes, il y a quelquefois deux représentations par jour! Cela exige de tous les artistes, une grande force physique et mentale, …
Les Bouglione réussissent là où les politiques de toute obédience ont échoué: faire cohabiter dans un même spectacle, la Troup Empress Passing, un quatuor venu de l’Est avec  Liibov, une sorte de reine sur son trône, menant les hommes à la baguette. Les jongleurs Maksim, Edouard et Dmitri font preuve d’une agilité et d’une originalité inouïes avec des lancers de massues fascinants!  Il y a aussi Guillaume Juncar avec une roue Cyr et des acrobates au main-à main Céline, Joline et Laurène, des sœurs italiennes. Et Housch Ma Housch, un clown ukrainien! Quelle intelligence et quelle beauté! Le tout cornaqué par  Michel Palmer, ce M. Loyal qui officie depuis quatre décennies! Côté public, les enfants avec leurs parents sont bien présents: une bonne façon de leur donner très jeunes le goût de la scène, loin des distractions numériques, souvent abrutissantes.

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©x Acrobates et sapeurs-pompiers

 Il faut aller découvrir ces excellents numéros. Nous retiendrons, entre autres, la fantastique performance de la hongroise Sára Nagyhegyi qui réalise toutes ses acrobaties, suspendue par son chignon: un très ancien numéro de cirque qu’elle fait ainsi revivre…
Sampion Bouglione, lui, unit jonglage et claquettes. Et le clown ukrainien apporte une touche poétique, sans prononcer un seul mot. Malicieux professeur Tournesol, toujours le premier étonné de sa maladresse, il  fait le lien entre les tableaux. Enfin, surprise finale: cordes « espagnoles » et échelles auto-portées de cinq mètres , tout droit sorties de la caserne parisienne Masséna s’invitent par roulement avec cinq de ses trente sapeurs-pompiers,  et quatre acrobates, dans un ballet aérien…

 Jean Couturier


Jusqu’au 26 mars, Cirque d’Hiver-Bouglione, 110 rue Amelot, Paris (XI ème). T. : 01 47 00 28 81.

Je parle, je parle, j’écris, je radote, et un jour, je me dis: tu parles de tout, de rien, mais tu ne parles jamais de tes enfants…

Je parle, je parle, j’écris, je radote, et  un jour, je me dis: tu parles de tout, de rien, mais tu ne parles jamais de tes enfants…

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Pourquoi, Jacques Livchine, ne parles-tu jamais de tes enfants? Tu fais comme si tu n’en avais pas! Pourtant les enfants, cela ça compte? Eh! oui. Chaque fois que l’on me demande quelle a été une des grandes émotions de ma vie, je parle de la naissance de mon premier enfant. J’ai vingt-quatre ans et quitte le Théâtre de l’Epée de bois, alors à Paris; c’est le 31 décembre 68 et j’y joue La Poudre d’intelligence de Kateb Yacine. 

J’appelle l’hôpital - qui n’existe plus- de la Cité Universitaire , depuis le taxiphone du bar-tabac, place de la Contrescarpe.  L’enfant est né, me dit-on, mais, à l’époque, on n’avait pas le droit de dire: fille ou garçon. On ajoute:  » Exceptionnellement, vous pouvez passer ”.
Alors, je roule en 2 CV et c’est incroyable! A minuit, les cloches se mettent à sonner, les voitures klaxonnent. Et je pleure: je crois que c’est pour la naissance de ce bébé que je ne connais pas encore. Je cours dans un long couloir- je le revois encore- et me précipite dans la chambre. C’est une fille! Etrange et grosse émotion que j’ai gardée comme la grande émotion de ma vie: avoir un enfant, minuscule petite boule de trois kgs.
J’aime bien le côté courageux d’Edith qui ne se plaignait pas et qui a fait Dana sans histoire. Je l’avais déposée à l’hôpital vers dix-huit heures avant d’aller jouer. Et puis, voilà, le bébé  nait à vingt-trois heures. Nous l’avons déclaré le 1er janvier 1968. C’était donc,  il y a très bientôt cinquante-huit ans et toutes les images sont encore bien précises dans ma tête.

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©x Avec 

Mais, bizarre, un jour arrive où ton enfant n’est plus ton enfant mais une adulte et on ne s’y attend pas. On croit qu’elle a reçu une éducation exemplaire: elle a fait de bonnes études et est même entrée au C.N.R.S. et y est toujours directrice de recherches.
Et tout d’un coup, patatras, elle lit Le Jour où mon père s’est tu (2008) de Virginie Linhart. Dana pense alors qu’elle a eu des parents qui se sont occupés beaucoup plus que d’elle,  de théâtre et de Révolution. Douche froide. Education ratée!
Et, choc récent, la voilà sur Facebook en entretien privé avec José Ramos Horta, président du Timor oriental.  Alors, comme on fait aujourd’hui, je tape: Dana Rappoport sur Google.  Et c’est une avalanche d’études, articles, publications, éloges… Il y a vingt ans, j’avais acheté son premier livre  Le Chant de la terre aux trois sangs et  nous avions même rejoint notre fille sur un chantier, au pays Toraja. Après, j’avoue m’être davantage préoccupé du Théâtre de l’Unité, que de ses recherches: à la vérité, je ne comprends pas tout et en plus, je n’ai pas de critères d’évaluation.

Donc, tu as une fille extrêmement fêtée et louée dans son milieu, celui des ethnomusicologues, mais tu es dépassé. Elle parle indonésien et sans doute aussi quelques dialectes. Et là, que fait-elle là-bas au Timor oriental avec José Ramos Horta, Prix Nobel de la paix 96 ? Que sais-je vraiment du Timor Oriental?
D’où tient-elle ce goût scientifique de la précision, de la recherche? Certainement pas, de son père.
Peut-être bien de Francis Lebettre, son arrière-grand-père maternel: il parlait cinq langues et ses grammaires d’allemand et d’anglais étaient fort prisées dans les années quarante-cinquante. 
Dana exerce  un métier à haut risques et parcourait en moto un pays accidenté et pauvre. Elle couchait à même le sol chez l’habitant, dans des maisons sans eau ni électricité  et risquait souvent d’attraper le paludisme et autres maladies, Un jour, je lui ai demandé: c’est quoi cette passion dévorante? Et elle m’avait répondu en quatre mots : l’amour de la connaissance…

Jacques Livchine, codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs)

Adieu Pierre Vial

Adieu Pierre Vial

 

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Ce grand acteur, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, est mort hier, à quatre-vingt-dix sept ans. Élève au Conservatoire national où, nous avait-il dit, il connut Louis Jouvet mort en 51, il découvrira trois ans plus tard le Berliner Ensemble au Théâtre des Nations avec  Helene Weigel venue jouer Mère Courage et ses enfants de Bertolt Brecht. Un merveilleux choc. Puis, comme tant d’autres, Pierre Vial est appelé en Algérie où il sera instituteur. Et c’est peu de dire qu’il aura eu une longue carrière, et des plus fructueuses… En 59, il joue Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, mis en scène par Guy Parigot à la Comédie de l’Ouest. Puis il est acteur en 1961 au Théâtre Quotidien de Marseille dirigé par Antoine Vitez.

© Collection particulière

© Collection particulière Antoine Vitez et Pierre Vial

Il dirigera la Comédie de Saint-Étienne de 70 à 75 et sera ensuite comédien de nouveau chez Antoine Vitez, d’abord au théâtre des Quartiers d’Ivry. Puis au Théâtre National de Chaillot, quand Vitez le dirigera en 88. Pierre Vial y joua entre autres dans Hamlet et entrera à la Comédie-Française, appelé par Vitez qui avait été nommé administrateur en 88, avant de mourir, hélas, brutalement deux ans plus tard.
Le nombre d’auteurs de théâtre que cet acteur a interprétés, est impressionnant. Des classiques: Sophocle, Molière, Beaumarchais, Balzac, Musset, Corneille, Shakespeare, Congreve, Gogol, Tchekhov, Schwartz, Labiche, Claudel mais aussi des contemporains: entre autres, Albert Camus, Roland Dubillard, François Billetdoux, Jean Audureau, Witold Gombrowicz…
Et il jouera dans les
mises en scène des plus grands: Georges Lavaudant, Jean-Pierre VincentAndreï KontchalovskiGiorgio Strehler, Philippe Clévenot, Antoine Vitez dans La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Puis,  Otomar Krejča,  La Serva amorosa de Goldoni, une réalisation de Jacques Lassalle. « 
Pour beaucoup, dit Clément-Hervieu, administateur  de la Comédie-Française, il fut plus qu’un professeur, un metteur en scène ou un partenaire, il fut un véritable ‘‘père de théâtre’’ dont la principale obsession était de faire entendre jusqu’aux étoiles comme jusqu’au fond des cœurs, la voix sacrée des poètes. »

 

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©x Pierre Vial dans Les Visiteurs

Il joua peu au cinéma mais on avait pu le voir dans La Vouivre de Georges Wilson et surtout dans Les Visiteurs (1993) de Jean-Marie Poiré: il avait adoré cette expérience. « En plus, nous confiait-il, avec un air malicieux, cela m’a rapporté de l’argent! »
Il jouait Eusebius, un apothicaire et magicien qui propulsait Godefroy de Montmirail et Jacquouille la fripouille,  à l’époque contemporaine. Et, à nouveau, cinq ans plus tard dans Les Visiteurs 2 : les couloirs du temps. On n’a pas oublié ces mots devenus fameux:  « Per Horus ed Per Ra Ed Per Sol Invictus Duceres ».

Pierre Vial s’intéressait à des auteurs très différents et mit en scène L’Illusion comique de Corneille une pièce pour laquelle il avait une passion. Mais aussi Christophe Colomb de Michel de GhelderodeLa Contrebasse de Patrick Süskind, Les Chants du silence rouge de Claudine Galea…
Ce diable d’homme avait une très grande culture. Remarquable professeur, il ensiegna d’abord 
au Conservatoire national d’art dramatique de 75 à 93. Aussitôt après et en même temps que Madeleine Marion, qui, elle aussi professeur au C.N.S.A.D., nous les avions « kidnappés » pour qu’ils enseignent à l’École du Théâtre national de Chaillot.  Ce qui n’avait pas été apprécié par le ministère de la Culture dont les services de l’Enseignement ne brillaient pas par leur savoir-faire. Qu’importe! Nous étions heureux que Pierre puisse continuer à enseigner et retrouver avec grand plaisir cette maison qui avait été la sienne et où il connaissait tout le personnel. Et les élèves qui avaient une vingtaine d’années, trouvaient auprès de lui,  un enseignant qui savait à la fois les écouter et les diriger. Ainsi Thibaut Lacroix, qu’on a  très souvent vu dans les spectacles de Vincent Macaigne: « Oui, à Chaillot, nous avons eu d’excellents profs; entre autres, Saskia Cohen-Tanugi, hélas disparue il y a cinq ans et qui avait été au Conservatoire, l’élève… de Pierre Vial. Lequel nous a donné un enseignement très classique dont nous avions besoin: il nous faisait travailler en permanence la voix et l’articulation. Notre directeur Philippe du Vignal avait eu raison de le recruter. Il appartenait à la génération de mon père mais, à soixante-cinq ans, savait être proche de nous. Et je lui dois beaucoup. C’est lui qui m’avait fait travailler une scène de Néron dans Britannicus de Racine, grâce à laquelle, j’ai pu entrer au Conservatoire.
« Il y a trois temps, a écrit Valère Novarina, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. » Pierre Vial reste pour nous, ses élèves dans un présent très fort du passé. »

Il avait réussi grâce à deux prothèses, à vaincre une grande surdité survenue après une otite quand il était enfant. Mais il prenait la chose avec humour: « Tout va bien, ne vous inquiétez surtout pas, on m’a mis récemment un ordinateur dans chaque oreille. » Enseignant d’une grande rigueur, il ne ratait jamais un concours de recrutement et on pouvait lui faire une confiance absolue. Il ne laissait rien passer et était très exigeant avec les élèves mais avait une grande bienveillance. Il nous souvient l’avoir vu souffler à une candidate qui avait eu un trou, quand elle passait Agnès de L’Ecole des Femmes de Molière : il connaissait le texte par cœur!  Félicitations méritées des autres membres du jury…
Toujours ponctuel, ce travailleur infatigable et généreux ne comptait jamais son temps et était très aimé par ses élèves mais gardait l’humilité des grands. Nous retrouvons une note de 2.004 envoyée à André Mondy, administrateur de Chaillot, où nous lui signalions que Pierre Vial, toujours attentif à la bonne marche de l’Ecole et donc, au recrutement,  soulignait l’autre jour « la nécessité d’arriver à un équilibre à peu près correct  entre filles et garçons, en établissant une liste d’attente après chaque concours ». Souvent, les conditions financières étaient difficiles et son avis nous était précieux, avant de prendre une décision. Plusieurs étés, il avait aussi travaillé à l’A.R.I.A. (Association des Rencontres Internationales Artistiques), fondée en Corse par 
Robin Renucci .
Merci, Pierre, pour tout ce que vous aurez apporté à la scène française, en particulier, à l’enseignement du théâtre. Nos pensées à Nicolas Vial, son fils, acteur comme son père.

Philippe du Vignal

Les obsèques de Pierre Vial auront lieu le 29 décembre: cérémonie civile à 13 h 30 au crématorium du cimetière du Père Lachaise, Paris (XX ème). Suivra l’inhumation à 15 h 30 au cimetière du Montparnasse, rue Edgar Quinet, Paris (XIV ème).

Rêves de Bohdan Pankrukhin et Volodymyr Koshovyi, mise en scène de Roman Khafizov, chorégraphie de Mykhailo Makarovparle Cirque Inshi, mise en scène de Roman Khafizo

Rêves de Bohdan Pankrukhin et Volodymyr Koshovyi, mise en scène de Roman Khafizov, chorégraphie de Mykhailo Makarov

Roman Khafizo est venu à Paris et a réussi à faire venir certains artistes du Cirque Inshi en France où il avait déjà travaillé. Soutenu par le Sirque de Nexon (Haute-Vienne), l’association Territoires de Cirque et le Ministère de la Culture. Rêves a pu naître grâce à l’engagement de ces artistes, à la solidarité de l’association Territoires de Cirque, de la communauté circassienne en France et grâce à l’aide  du Ministère de la Culture, des D.R.A.C. Bretagne et Île-de-France, de la Ville de Paris et des Opéras d’Angers et Nantes.

Une création en exil pour ces jeunes et remarquables circassiens : cinq hommes et deux femmes, au corps imposant de force et de grâce. Comme s’il avait partie liée avec quelque chose de sacré. « Donner disait le solide helléniste François Chamoux (le grand-père  de Camille, l’actrice), une forme concrète de l’image mentale que ses concitoyens  se font de la divinité. » Ils accomplissent ici un travail exemplaire qui témoigne de l’exigence de l’enseignement artistique dans ce pays. Sur des musiques de Camille Saint-Saëns, Frédéric Chopin, Claude Debussy, Vivaldi, Maurice Ravel, Phil Glass.
Il y a d’abord et par moments, (dans une épaisse couche de fumigène! Cette mode n’épargne décidément aucune compagnie…Mais pas grave!), une danse avec ces huit interprètes qui s’apparente à de l’acrobatie au sol.

 

© TTS pictures

© TTS pictures

Puis, entre autres, un magnifique numéro d’un jongleur hors pair, avec des balles obéissantes circulant sur la tête et les bras d’un jongleur. Un autre avec des cerceaux, eux aussi très obéissants à une jeune femme sur la musique de Madame Butterfly
Deux circassiens, l’un virevoltant,  autour d’un filin suspendu aux cintres, la tête souvent en bas et le corps tenant parfois sans l’aide des jambes ou des mains, heureusement, vu les risques, au-dessus d’un épais matelas.

L’autre, clou de la soirée, s’appuyant d’une main sur une série de tiges dont l’une s’élèvera électriquement sur  la musique lancinante du Boléro de Ravel. Sans jamais un parole mais avec une rare maîtrise et une élégance que le public a félicitées par des salves d’applaudissements. Tous ces jeunes artistes sont d’une force incroyable, physiquement et mentalement. Et, cela se sent, ils ont envie de faire passer le message: la résistance  passe aussi par nous, artistes en exil. Et, à la fin, comme pour dire qu’il faut ne pas oublier de rire,  arrive un clown aux cheveux orange sautillant sur une musique folklorique. Et il y a une scène dansée et chantée autour d’une grande table.

©TTS-Pictures

©TTS-Pictures

Aux saluts, très bien réglés et discrets- ce qui est rare dans la douce France- ces jeunes artistes semblaient un peu tristes (il y a de quoi devant cette guerre qui  n’en finit pas). Ils  déplient en silence, un drapeau ukrainien et sont encore chaleureusement applaudis. Un heure quinze , un spectacle de qualité exceptionnelle, comme on en voit peu. N’hésitez pas à aller à la Scala.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 4 janvier, à 14 h, 15h ou 19 h, La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T.:  01 40 03 44 30.

Festival d’automne Les petites filles modernes (titre provisoire) texte et mise en scène de Joël Pommerat

Festival d’automne

Les petites filles modernes
(titre provisoire)
 texte et mise en scène de Joël Pommerat

Cendrillon (2011), Pinocchio ( 2008), Le Petit Chaperon rouge (2004)… d’admirables spectacles (voir Le Théâtre du Blog) où Joël Pommerat réussissait à la fois, à prendre ses distances avec ces anciens contes mais aussi à en extraire la substantifique moelle pour nous parler du monde actuel. Un exercice de haute voltige où était passé maître ce dramaturge et metteur en scène exemplaire: nous n’avons qu’un Joël Pommerat en France… »J’appelle, dit-il, ce qu’on est en train de faire du «théâtre-roman», parce que, dans cette pièce, les choses se racontent en même temps qu’elles se vivent, une histoire se raconte et se vit en même temps, sans chronologie. À ce stade, je vois ce spectacle comme un contre-pied à Cendrillon, un autre spectacle de ma compagnie qui déconstruisait franchement les notions de «merveilleux », de «magique» et de « surnaturel», alors qu’ici je les prends au sérieux sans parodie, au premier degré. On verra. »

© Agathe Pommerat

© Agathe Pommerat

Cette fois, il remet donc le couvert avec Les petites filles modernes. Mais quid, du théâtre-roman dont il  parle plus haut? Un théâtre inspiré d’un roman? Un théâtre devenu roman? Un spectacle à la fois roman et théâtre? Quant à une histoire qui se raconte et se vit en même temps? Et cette absence revendiquée de chronologie: la proposition aurait méritée d’être plus claire! Ici, deux fillettes: plus des enfants,  et pas encore de vrais ados sont élèves d’un même collège.
Jade (Coraline Kerléo) est douce et «appliquée », comme on disait autrefois. Marjorie (Marie Malaquias), elle, bouscule tout, harcèle ses camarades et en veut à tous les adultes. Ce garçon manqué ira même retrouver Jade dans sa chambre, pour passer la nuit avec elle. En cachette, bien sûr, des parents, sinon ce serait moins savoureux…
Marjorie sera vite renvoyée de son collège, après une entrevue houleuse après le Proviseur (en voix off). Mais, entre elle et Jade, après une engueulade, naîtra une grande amitié. Ce que ses parents, bien entendu, voient d’un mauvais œil… Jamais visibles mais très présents et qu’on entendra souvent en voix off comme les autres personnages bien joués par David Charier, Roxane Isnard, Garance Rivoal, Pierre Sorais, Faustine Zanardo.
Il y a aussi en parallèle, l’histoire d’un autre amour contrarié entre deux jeunes. Ils ont quitté leur planète et sont arrivés sur la nôtre. Elle est enfermée dans une grande boîte et on ne la verra jamais, existant par sa seule voix. Lui (Éric Feldman) s’occupera bien d’elle.
Jade et Marjorie les rencontreront. Ensuite, nous avons décroché de cette fable où il semble, si nous avons bien compris, que cette histoire aurait été rêvée par Jade ou Marjorie,  qu’on voit en fond de scène derrière un rideau à lames en plastique, allongée sur un lit d’hôpital.  Puis, on reviendra à la chambre d’origine…  Et le spectacle se terminera, plutôt qu’il ne finira. Bon…

On y retrouve ici cette même fascination chez Joël Pommerat pour le monde de l’enfance… et pour le noir: en quelques secondes, à chaque intervalle entre chaque tableau, tout change sur le plateau grâce aux remarquables techniciens de Nanterre-Amandiers: magiquement, des meubles disparaissent, on change d’endroit et on arrive une nouvelle situation, avec d’autres personnages visibles ou invisibles en voix off. Un véritable travail d’orfèvre empreint d’une intense poésie..

© Agathe Pommerat

© Agathe Pommerat

Sur le grand plateau d’un noir absolu, le metteur en scène, avec Eric Soyer, son excellent scénographe habituel qui a aussi conçu les lumières,  et avec Renaud Rubiano, créateur des images vidéo géométriques en noir et blanc et quelques autres en hologramme, nous fait pénétrer dans un monde irréel et onirique. Il sait comme personne créer l’illusion, avec un abîme figuré par un rond noir où se penche un homme ou les deux petites filles qu’on voit quelques secondes à une centaine de mètres en hologramme. Une image impressionnante qui ouvre le spectacle.

Même illusion visuelle avec ces sols et ces murs à motifs géométriques en noir et blanc. Parfois -mais rarement- teintés de couleurs pastel. La massivité et la noirceur de ces signes comme les spots de lumière, accompagnées parfois de très forte musique pénétrant même à l’intérieur du corps comme dans les boîtes, ont sur le public un effet psychique indéniable. «Perçus optiquement et vécus psychiquement», comme le disait Kandinski dans ses cours au Bauhaus.

© Agathe Pommerat

© Agathe Pommerat

Joël Pommerat sait comme personne, estomper et rendre imprécis le temps et l’espace, pour nous emmener dans un univers poétique. Il est, comme toujours aussi habile avec la représentation synecdotique.
Juste un lit, un fauteuil, une table avec une chaise et un très gros ours qu’on revoir d’ailleurs en personnage pour désigner le tout:  la chambre de  Marjorie.

Mais les relations entre cette imagerie très réussie de signes géométriques et le message oral du conte? Rien d’évident  et il y a un côté  sec dans cette mise en scène et l’imagerie étouffe un texte  déjà pauvret mais qu’on aimerait mieux entendre.

Pas besoin d’avoir peur de l’image! Omniprésente, elle n’exclut jamais le langage oral: tout dépend sans doute de l’attente du public… et d’un bon niveau de lecture. Ici, la diction des jeunes actrices -dont l’une sort pourtant du Conservatoire national !- est loin d’être parfaite et ces foutus micros n’arrangent rien! Alors que les voix off d’interprètes expérimentés sont, eux, impeccables. Bizarre?
Comme la musique -beaucoup trop forte- sous les dialogues pour les souligner, un vieux truc mais indigne de Joël Pommerat. Il devrait au moins revoir la balance. « Le théâtre qui a apporté à l’espèce humaine la parole, la poésie et la pensée, disait Philippe Tesson, bon connaisseur du théâtre contemporain, est détruit par les techniques. » (…) Sans peut-être aller jusque là, la relation entre message plastique et message linguistique n’est pas  du tout convaincante et, comme souvent dans ce cas, la parole a alors du mal s’imposer. Certes, ces jeux de miroirs et de lumière sont d’une impressionnante virtuosité, rarement vue. Et après? Ils ne servent en rien le texte. Il faut se méfier de la virtuosité au théâtre… Joël Pommerat, après de si nombreux spectacles de grande qualité, aurait-il moins de choses à nous dire… Dommage.
La grande salle du Théâtre des Amandiers -enfin rénové après quatre ans de travaux-  était loin d’être pleine et le public semblait partagé. C’était mieux avant? Oui, vivement une reprise du Petit Chaperon rouge, de Cendrillon ou de Pinocchio… Mais vous pouvez vous  épargner ces Petites filles modernes.

Philippe du Vignal 

 Jusqu’au au 24 janvier, Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National (Hauts-de Seine).

Les 11 au 15 février, L’Azimut, Théâtre de la Piscine, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). Les 19 et 20 février, Théâtre de l’Agora-Scène nationale d’Evry et de l’Essonne.

Les 4 et 5 mars, Espaces Pluriels-Scène conventionnée d’intérêt national art et création danse, Pau (Pyrénées-Atlantiques). Les 24 et 25 mars, Maison de la Culture de Bourges-Scène nationale (Cher).

Les 8 et 9 avril, Le Canal-Théâtre du Pays de Redon ( Ille-et-Vilaine). Les 14 au 18 avril, en co-accueil avec Am Stram Gram. Comédie de Genève (Suisse).
Les 23 et 24 avril, Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique). Les 29 et 30 avril, Maison de la Culture d’Amiens-Scène nationale (Somme).

Les 5 et 6 mai, Les Salins-Scène nationale de Martigues (Bouches-du-Rhône). Du 20 au 22 mai, Le Bateau-Feu, Scène nationale Dunkerque (Nord)

Du 3 au 18 juin,Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).

Festival d’Automne The Work, conception de Susanne Kennedy et Markus Selg, texte et mise en scène de Susa

Festival d’Automne

The Work, conception de Susanne Kennedy et Markus Selg, texte et mise en scène de Susanne Kennedy (en anglais, surtitré en français)

Cette artiste allemande de quarante-huit ans, diplômée de la Hogeschool voor Kunsten d’Amsterdam, était venue il y a deux ans au festival d’automne avec ANGELA (a strange loop) et Einstein on the Beach, d’après l’opéra de Phil Glass et Bob Wilson. Son travail est à la croisée des chemins entre théâtre, performance et installation avec grands écrans vidéo aux images hypnotiques. Souvent invitée au Berliner Theatertreffen et à la Volksbühne de Berlin, elle collabore régulièrement avec Markus Selg, artiste multidisciplinaire avec des scénographies mêlant vidéo, sculpture, architecture dans des espaces qui se veulent « immersifs ». 

Ici, à la fois dans la salle et sur le grand plateau des Ateliers Berthier, il y a un peu de fumigène dans l’air… Bon ! On ne s’habitue toujours pas  à ce cliché idiot ! Côté cour, un rideau où est projeté un mur en béton gris, à côté d’un feu jaune clignotant de chantier pour avertir d’un danger, sont assis sur des fauteuils blanc design des années soixante-dix se  deux humains en jean bleu pâle et T Shirt, crâne soigneusement rasé avec un curieux regard, (des postiches, un véritable chef-d’œuvre).
Ils vont se parler comme leurs camarades qui les rejoindront mais identiques quelque soit leur sexe. Avec de curieuses voix enregistrées par des amateurs sur lesquelles, grâce à une boucle autour du cou, les interprètes se synchroniseront quand ils remueront les lèvres. Puis, arriveront par la salle, six doublures d’eux-même, costume et visage identique. Tous debout, face public. Mais, petit ou gros ennui comme le sur-titrage est très haut, on a du mal à les lire et quand on n’est pas bon connaisseur de la langue de William Shakespeare, c’est plutôt embêtant.
Côté jardin, une grande tente ronde où on aperçoit une dame aux cheveux blancs. Elle tricote inlassablement à côté d’un lit où, à côté, sera ensuite allongé sur un lit, un être humain en train de mourir.Puis le rideau se lèvera et nous pourrons aller sur ce très grand plateau de plus de cent m2, au sol entièrement couvert d’une toile peinte de motifs non-figuratifs aux couleurs violentes. Il y a, protégée par des barrières métalliques, une chambre avec un lit noir et, à côté, une sorte de haut réfrigérateur. Dans le fond, une obélisque inversée et lumineuse et un grand écran vertical, suspendus. Juste à côté, un salon avec table basse où il y a trois petites sculptures, un écran télé, un canapé blanc où sont assis ou debout mais toujours immobiles, trois autres personnages, toujours de sexe non identifié.

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Dans une petite salle carrée avec des bancs, on peut s’asseoir pour regarder une vidéo avec un motard en combinaison noire filant à vive allure sur une autoroute, comme en voit dans les musées d’art contemporain dont Susanne Kennedy est sûrement une habituée. A l’étage, une petite plate-forme en caillebotis de fer où deux individus prendront la parole.
Comment ne pas être partagé? Le tout est remarquablement construit et bien assumé par 
Suzan Boogaerdt, Vanessa Loibl, Toni Maercklin, Montse Majench, Jasper Middendorf, Ibadet Ramadani, Damian Rebgetz, Marie Rosa Tietjen, Dominic Santia, Bianca van der Schoot, Laurie Young. Tous masqués en permanence, donc sans aucun jeu de visage possible, ce qui est loin d’être facile pour une actrice ou un acteur. Et il y a parfois, d’une rare beauté, des images sur le grand et haut écran qui finissent par virer en amas virevoltant de pixels. Et des lumières plus utilisées en vidéo que sur une scène… L’autrice et metteuse en scène sait créer des images impressionnantes mais, bon!
Ce n’est pas du théâtre au sens strict, donc on ne peut le lui  reprocher  et elle prend bien soin de le préciser: « J’aime profondément cette idée que 
le public puisse construire sa propre dramaturgie. Selon qu’il se déplace ou qu’il reste immobile, il compose une expérience différente. Le sentiment de «passer à côté» de quelque chose, fait aussi partie du dispositif. Dans ces formes immersives, une sorte de communauté se crée. On rencontre littéralement des gens sur scène. Et je souhaite que le public puisse construire sa propre dramaturgie.» Mais là, cela ne fonctionne pas et il y a une coupure inévitable (volontaire?) entre les spectateurs laissés pour compte dans la salle et qui attendent patiemment au cas où… Il y a eu peu de désertions mais une professionnelle est sortie, visiblement excédée… 

Il y a longtemps que, sur un plateau, le mot immersif ne signifie plus grand chose. Susanne Kennedy «adore regarder les gens allongés, assis, installés comme ils le souhaitent » . mais elle se fait quelques illusions en croyant que le public «finit par faire connaissance, en quelque sorte, au cours d’une seule soirée.» Et il nous a été bien difficile d’entrer dans l’univers de cette Xenia et la « reconstitution des moments-clés de sa propre vie ». Sans doute, et surtout, à cause d’un texte assez plat et banal sans aucune véritable situation et avec un ésotérisme à cinq centimes d’euros. On pense aux mots de L’Enfer dans La Divine Comédie de Dante: «Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance. » Mais Susanne Kennedy nous dira que c’est sûrement fait exprès… John Cage nous avait dit en riant, déjà en 72, que l’ennui faisait bien partie des happenings! Susanne Kennedy a dû retenir la leçon du célèbre compositeur américain…

Si on a bien pigé, il y a aussi dans ce Work une mise en abyme du travail de Susanne Kennedy et Markus Selg sur fond de rituel mortifère. L’autrice et metteuse en scène veut nous emmener dans un espace à la fois physique et virtuel, largement inspiré des jeux vidéo où nous somme priés d’aller nous balader. Elle renonce à la frontalité du théâtre après le début très statique de cette œuvre, plus plastique que théâtrale, et le public est prié de naviguer parmi les fragments disloqués de la mémoire de Xenia.
Mais nous avons eu l’impression d’assister  plus à une -trop longue- performance, Susanne Kennedy à lire attentivement sa note d’intention (assez bavarde et prétentieuse!), cherche à être à l’avant-garde de la mise en scène. Mais elle maîtrise mieux l’espace que le temps et un texte! Et c’est assez étonnant, elle ose utiliser des ronflements de basse électroniques et à la fin, un déluge de fumigène: deux stéréotypes qu’on voit partout -la troisième fois pour nous, cette semaine!- et elle aurait pu nous les épargner. Et les spectateurs? Ceux, encore sur le plateau- ont applaudi (un peu mollement) et ceux restés assis dans la salle- pas du tout!

Alors, à voir? Oui, oui, c’est toujours très intéressant surtout si vous êtes des professionnels de la scène, d’aller voir ce qui se fait côté arts visuels, chez nos amis allemands. Non, si vous vous attendez à un véritable aventure! Ici, Susanne Kennedy associe un texte assez banal, dispensé à longueur de temps par haut-parleurs à un parcours soi-disant « immersif » mais le compte n’y est pas. «J’ai toujours rêvé, dit-elle, que le théâtre puisse me transporter ailleurs. » Nous aussi… Mais, malgré une technique et une scénographie irréprochables, malgré aussi de gros moyens (un tel spectacle avec dix interprètes et nombre de techniciens compétents, est forcément très coûteux),  nous n’avons pas du tout été « transportés ailleurs » par ce Work et cette heure et demi est longuette. Voilà, nous avons essayé de vous donner honnêtement un aperçu de ce Work et si vous avez  envie de tenter une expérience, n’hésitez pas. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 décembre, Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris ( XVII ème).

Festival Impatience Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid, texte et mise en scène de Julien Lewkowicz

Festival Impatience:

Ce soir, j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid, texte et mise en scène de Julien Lewkowicz 

Yaya, la soixantaine, essaye de trier ses affaires et retrouve une vieille et grosse radio-magnétophone rouge à cassettes. Souvenirs, souvenirs : vers 1978, existait une émission Lune de Fiel sur Radio-Fréquence Gaie alors très écoutée où les auditeurs hétéros comme homos, appelaient, anonymement bien sûr, pour parler sans complexe et témoigner de leur vie sexuelle et sentimentale. Nous allons assister à la dernière le 26 septembre 1989.

© Maïa Charbonnier

© Maïa Charbonnier

En un peu plus d’une heure, on retrouve ici ces auditeurs incarnés par cinq jeunes interprètes: deux femmes et trois hommes. Curieux, c’est rarement le contraire. Sur le plateau, face public la grande table ovale d’un studio de radio avec micros, papiers, bouteilles et… gâteau au chocolat pour fêter cette dernière rencontre avec les auditeurs. Deux jeunes actrices et deux jeunes acteurs, casque sur la tête et un cinquième à la console-son.
Les questions et témoignages fusent, toutes ou presque sur le sexe, la pénétration anale, les relations amoureuses entre même sexes ou différents, le triolisme…. Avec en permanence, l’ombre menaçante du sida ou la séropositivité dont certains auditeurs sont atteints : ils racontent leur vie au quotidien, heureux de vivre, même s’ils sont soumis à un régime médicamenteux sévère. Les questions-réponses sont souvent très crues, voire vulgaires, et ici, on appelle les choses par leur nom : cul, bite, vagin, sperme, merde, bander, voire même, envie de chier, comme le dira l’animateur, sous prétexte d’aller faire un tour, de façon à laisser la parole à ses collaboratrices. Bref, le metteur en scène se fait plaisir à rajouter une petite dose de provoc facile.
Côté cour, un fauteuil rouge où à tour de rôle, chacun des interprètes va jouer, micros en main, le rôle d’un auditeur. On entend ici la parole des homosexuels et lesbiennes à revendiquer le droit à vivre leur sexualité ouvertement. A une époque où la première proposition de loi «tendant à créer un contrat de partenariat civil» avait été déposée au Sénat par… Jean-Luc Mélenchon en 90. Le Pacs a été voté neuf ans plus tard avec une modification du Code civil, sous le gouvernement de Lionel Jospin. Il y a trois ans, on notait une différence de seulement moins 25.000 personnes pacsées par rapport à 244.000 mariages.

Faire théâtre à partir d’une émission de radio est un filon qui a déjà été souvent exploité. Julien Lewkowicz, lui,  a travaillé sur les archives sonores de l’émission Lune de Fiel et en a fait un habile montage avec quelques monologues et dialogues qu’il a écrits. Le tout déjà rodé, est plutôt bien joué par Laure Blatter, Valentin Clabault, Guillaume Costanza,  et Raphaëlle Rousseau (en alternance avec Sarah Calcine) et lui-même. Cette équipe issue de l’École du Théâtre National de Bretagne à Rennes a une bonne unité de jeu et comme les acteurs sont tout le temps au micro, on les entend bien. Beaucoup moins, quand ils s’adressent au public sans cette précieuse béquille…
La mise en scène est rigoureuse et Julien Lewkowicz maîtrise remarquablement l’espace, mais beaucoup moins le temps, comme c’est souvent le cas… Il y a une fois de plus, l’habituelle petite dose de fumigène qui sévit partout ! Et des répétitions qui ne font pas sens et deux fausses fins. Bref, encore assez brut de décoffrage, ce spectacle d’une heure et quelque n’a pas encore bien trouvé son rythme et mériterait quelques coupes. Cela vaut-il le coup d’aller voir le travail de ce jeune metteur en scène? Pourquoi pas ? Une compagnie à suivre…

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 15 décembre au Cent-Quatre, 5  rue Curial, Paris (XIX ème). Jusqu’à ce soir mardi 16 décembre. T. : 01 53 35 80 00.

Le Banquet de Platon, conception de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

Le Banquet de Platon, conception de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

Tò sumpósion: en grec ancien signifiait la réception traduit depuis longtemps en français par Le Banquet. Une œuvre écrite par Platon vers 380 avant J.C. Le jeune dramaturge Agathon qui a obtenu le premier prix au concours des grandes Dionysies de 416 av. J.-C avec ses amis, Apollodore, Phèdre, jeune Athénien, brillant et riche, Socrate le philosophe, Aristodème son disciple, Aristophane, écrivain de pièces comiques, Pausanias, amant d’Agathon qui fait l’éloge de l’homosexualité et Eryximaque, un médecin, vont essayer ensemble de définir la nature de l’Amour. Mais ils ont décidé de boire légèrement pour rester lucides. Alcibiade jeune et riche Athénien qui lui n’ pas été invité mais viendra à la fin. 

Pour Phèdre, l’amour est le meilleur guide dans l’existence: Alceste meurt pour son mari et, récompensée par les Dieux, ressuscite. Pausanias fait remarquer qu’il a plusieurs types d’amour, surtout celui entre hommes à la fois du corps et surtout de l’esprit. Eryximaque pense que l’Amour caractérise les rapports de tous les êtres, qu’il rassemble, comme la musique qui recherche l’harmonie et le rythme..
Aristophane, dans un texte devenu célèbre, recherche  l’origine de l’amour. qui nous pousse à nous unir à quelqu’un d’autre ? A l’origine, les hommes, selon lui étaient à la fois  homme et femme. Mais ils voulaient devenir égaux aux dieux! Alors  Zeus les punit et coupa chacun en deux: l’une mâle et l’autre femelle. Mais chacun, regretta l’unité chercha à rejoindre sa moitié.
Socrate, lui, pense qu’il faut ne pas chercher à donner à l’Amour toutes les qualités, mais le louer pour les qualités qu’il a, et il interroge Agathon (le fameux dialogue socratique) et montre qu’on désire ce qu’on n’a pas et que l’amour désire le Beau.  Et le philosophe dit qu’il « faut commencer par les beautés de notre monde pour s’orienter vers cette beauté-là, en s’élevant toujours comme et en s’appuyant sur des échelons, passant d’un seul beau corps à deux, et puis de deux corps à tous les corps, ensuite des beaux corps aux belles occupations et des belles occupations aux belles sciences, jusqu’à ce que, en se fondant sur les sciences, on parvienne enfin à cette science unique qui n’est le savoir d’aucune autre beauté que cette beauté unique et qu’on connaisse, en arrivant au terme, ce qu’est en soi le Beau. »
Quand arrive Alcibiade, une jeune aristocrate athénien :
il n’a pas été invité! Vexé, jaloux et inquiet qu’Agathon puisse séduire Socrate, il arrive assez imbibé et fera un éloge du célèbre philosophe. Mais c’est déjà l’aube et tous auront alors beaucoup bu. Agathon, Aristophane et Socrate restent encore debout.

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©Christophe Battarel

Un dispositif bi-frontal rectangulaire en contre-plaqué avec quelques chaises en bois, une dizaine de verres à pied avec des bouteilles de vin rouge (pas très bien imité : il n’y a pas de de détails! dit notre collaboratrice et amie Christine Friedel). Côté jardin, une petite estrade avec de grosses bougies et un santour-basse,  sorte de cithare  moyen-orientale sur table de soixante-douze à cent cordes (bonjour l’accordage!) frappées par deux petits marteaux et dont jouera Mahdokht Karampour… quand elle n’est pas sur scène avec les cinq autres jeunes actrices et un jeune acteur (une curieuse distribution, assez rare pour être signalée). Avant la représentation, ils commencent à jouer au ping-pong (histoire de dire que la philo est comme le ping-pong est un échange! Ah! Ah! Ah!)  Ils se relayent et de temps à autre et choisissent comme adversaire, une spectatrice ou un spectateur. Histoire de faire participer le public?
Bref, cela commence mal et ces jeunes actrices, toutes aux cheveux longs,  sont en socquettes, jeans, T-Shirt… Des costumes actuels et bien ternes pour des gens qui vont à une réception! «Si c’est pour voir sur un plateau, disait le grand Jérôme Savary, ce qu’on voit dans la rue, cela ne m’intéresse vraiment pas.»

Pendant deux longues… très longues heures, nous allons avoir droit d’abord à un rappel des circonstances historiques. Pour quoi pas? Platon, vers 380 avant J.C., écrivit ce fameux Banquet Sparte régnait alors sur  la Grèce et, après la guerre du Péloponnèse, Athènes connaît une relative stabilité. Les tragédies d’Eschyle, Sophocle et Euripide ont illuminé le V ème siècle. Aristote (384-322 ), lui crée au  siècle suivant  le Lycée (une l’école de philo) et Platon  fondera l’Académie à Athènes. Sa disciple Axiothée de Phlionte (oui, un femme!) est citée parmi les 999 femmes du Dinner Party (pas un banquet), une œuvre de Judy Chicago (1979).
Ce Banquet est surtout une série de quasi-monologues: Sarah Brannens joue Socrate en minaudant et gesticulant sans arrêt! C’est assez fatiguant! Jade Fortineau (Agathon) et Célia Rosich  (Apollodore, Aristodème et Pausanias) font le boulot. En revanche, mention tout à fait spéciale à Maïa Foucault : remarquable (présence, diction est gestuelle) en Aristophane et à Emilien Diard-Detoeuf qui joue les faire-valoir de ses camarades en toute humilité  et qui, à la toute fin, s’impose en Alcibiade.
Quant à la mise en scène, on a du mal à en comprendre les intentions de ses concepteurs et dans une salle pas très pleine, ce spectacle a du mal à convaincre. Pourquoi cette distribution féminine? Pourquoi ces lumières violentes et très blanches éclairant la salle presque en permanence? Pourquoi ce dispositif bi-frontal? Pourquoi faire jouer ces jeunes actrices souvent à un bout ou à un autre du plateau… Tant pis pour les spectateurs assis de l’autre côté!  Pourquoi entend-t-on si peu les belles sonorités du santour basse? Ce qui aurait permis  quelques aérations dans ce texte
Et encore une fois, la distribution est trop inégale et la personnalité de Socrate, d’Aristophane ou des autres invités à cette soirée philosophique, bien floue. Ce Banquet, faute d’une solide adaptation et d’une mise en scène efficace, traîne en longueur et n’a rien d’un spectacle attachant. Dommage!
Pourtant le texte bien connu, a déjà été mis en scène et peut « faire théâtre ». Nous nous souvenons, entre autres, d’une simple mais brillante réalisation signée Dominique Paquet. Il y a ici trop d’erreurs pour vous conseiller d’aller jusqu’à la Cartoucherie. Nous avons connu autrefois Nicolas Liautard mieux inspiré quand, directeur du Théâtre de Nogent-sur-Marne, il montait 
Amerika, d’après Franz Kafka, ou Le Nez, d’après Nicolas Gogol… 

Philippe du Vignal 

Jusqu’au 21 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.

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