L’École supérieure des arts du rire (Esar)

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Frédéric Biessy, co-directeur avec son épouse Mélanie, du Théâtre La Scala à Paris et en Avignon a voulu créer cette école. Directeur artistique : l’humoriste Jérémy Ferrari. Pour lui, cette école répond à un vrai besoin en France où le « stand-up’ n’est pas ou si peu, enseigné. Et cela, dit-il, lui aurait bien plu de la trouver, quand il était encore tout jeune. Après un petit tour au cours Florent, pour vivre, il a fait en même temps des petits boulots. Puis Jérémy Ferrari écrira et jouer seul des sketchs comiques et assez noirs sur l’obésité, le suicide, le racisme, la xénophobie, la misogynie, les extrémismes religieux, le handicap, les guerres, la misère sociale, les prisons, la solitude, en particulier, celles des personnes âgées… Bref, que du bonheur!
Il sera révélé par l’émission On n’demande qu’à en rire, une émission de Laurent Ruquier de 2010 à 2012. Plus de quatre-vingt sketches ou « stand up », avec un humour toujours aussi noir et une provocation quelquefois facile. Mais cet humoriste a eu du succès et vient de reprendre la gérance du Théâtre Fémina à Bordeaux pour neuf ans…Pour ceux qui ne sont pas de la paroisse, on peut dire que cette abréviation de l’américain: « stand-up comedy » appartient au monologue, un élément de nombreux pièces, mais pas toujours drôle.
Celui de Figaro, dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais est épatant: «Ô femme! Femme! Femme ! créature faible et décevante! » De grands auteurs s’y sont même risqué comme Georges Feydeau. Entre autres, dans Les Réformes (1885), il s’attaque, bille en tête, à la Constitution, à l’Armée, aux auteurs, aux acteurs… et conclut, à chaque fois par cette phrase en boucle: » Vling, vlan, réformons ! » Et dans son Potache, un élève, traite ses profs de crétins… Et il y a eu plus récemment, Histoire du tigre et autres histoires de Dario Fo, les Six solos de Serge Valletti…
Le stand up a de multiples variétés. Mais il y a quelques règles: aucun partenaire, décor, accessoire. Aucun siège -parfois un tabouret- aucune musique ou juste quelques mesures. L’artiste se produit encore parfois dans un cabaret et maintenant, plus souvent dans une grande salle. Prenant le public à témoin de situations familiales ou socio-professionnelles où il s’est (soi-disant?) trouvé et souvent malgré lui et il fait tout pour que ce monologue semble improvisé: c’est aussi un principe de base.
Il y eut une effervescence du genre à Broadway dans les années soixante et au-delà. Quelques acteurs ont osé aborder, seuls, des thèmes socio-politiques, voire raciaux ou sexuels comme Richard Pryor, alors figure emblématique de la contre-culture aux Eats-Unis Suivront alors, parmi les plus connus: Bob Hop, Dean Martin, Jerry Lewis, Jerry Seinfeld, Woody Allen, Eddie Murphy, Robin Williams, Ellen De Generes, Whoopi Goldberg, Eddie Murphy, Jim Carrey…
En France aussi et, déjà vers dans les années 1950, dans les cabarets et music-halls, s’imposait le merveilleux acteur que fut Bourvil, puis Fernand Raynaud…Lui ne faisait pas dans la finesse mais était très populaire, à la radio comme à la télévision. Il y eut aussi Robert Lamoureux, Guy Bedos… Et, fin des années cinquante, Raymond Devos arriva avec ses formidables jeux sur le langage qui faisaient l’admiration de philosophes comme Olivier Revault d’Allonnes. Et, bien sûr, le fabuleux Pierre Desproges que Jéréy Ferrari connait bien: sens de l’absurde, humour noir, anticonformisme patent : il traitait de « fanfaron suicidaire », le criminel Jacques Mesrine ! Vrai mais il savait qu’il prenait des risques…
Pas loin de Voltaire et d’Alphonse Allais, avec un cynisme absolu il qualifiait Jean d’Ormesson, de «parasite de la société qui trémousse sans vergogne, son arrogance de nanti. » Et il n’épargnait personne: «Marguerite Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé! »
Entre 1980 et 1983, Procureur du Tribunal des flagrants délires, il se livrait à des réquisitoires sans appel: «Donc, l’accusé est coupable, mais son avocat vous en convaincra mieux que moi.» Ou encore, et sans aucun tabou: «Essayons en vain de cacher notre antisémitisme.» « Je crois qu’on a le droit de rire de tout disait-il, mais rire avec tout le monde, ça, peut-être pas. » Il est bon de rappeler ces phrases qui sonnent toujours aussi juste, quarante ans après. Maintenant qui oserait, où, quand et devant quel public, énoncer ce que Pierre Desproges se permettait de dire avec cette incroyable férocité? C’était vraiment une autre époque…
Puis, arriva une nouvelle génération à partir de 68, avec Coluche, Thierry Le Luron, Alex Metayer. Et dans les années 1980, Pierre Palmade, Jean-Marie Bigard, Patrick Timsit. Mais peu de femmes dont Muriel Robin. Suivirent Gad Elmaleh, Jamel Debbouze, etc.

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Et l’Esar? « Une formation à temps complet, dit Jérémy Ferrari. Elle comprend des cours de théâtre, écriture, improvisation, rhétorique, sport mais également, puisqu’on est toujours dans le rêve, pourquoi pas pousser, des intervenants renommés qui viendraient chaque mois parfaire nos connaissances. »
Que cette école soit « diplômante, accessible aux artistes en formation professionnelle et aux jeunes étudiants, avec des « possibilités d’aides» (ce qui est du genre flou!), après tout, pourquoi pas? Mais c’est une école privée, à plus de 9.000 € par an! Ce directeur nous a dit et répété que lui avait fait des petits boulots pour vivre et se payer le cours Florent. On veut bien mais: 1) le prix n’est pas le même. 2) la première année de l’Esar se faisant à Avignon, les chances de trouver un travail hors période estivale sont minces, comme nous l’a confirmé l’administratrice d’une école publique de cette ville pas bien riche. Frédéric Biessy dit que les élèves pourront être ouvreurs à la Scala, quand ils seront la seconde année à Paris, mais comment se loger: le temps des chambres de bonne pas chères, est révolu…
Nous avons eu un aperçu du travail de cette école, avec sept élèves qui se sont produits sur un podium de deux m2, au café-restaurant du théâtre La Scala. Près des grandes baies vitrées donnant sur la rue, donc « profitant »! de la lumière ultra-blanche d’une enseigne. Mais, bonne expérience, tous les professionnels savent qu’il faut apprendre à jouer partout. Et nous avons connu les spectacles de Patrice Chéreau joués le dimanche après-midi, au-dessus du marché couvert à Sartrouville, où officiaient les bennes à ordures avec un boucan infernal…
Il y avait donc ce soir-là dans ce café-restaurant, six jeunes gens tous barbus, sauf un (les Dieux savent pourquoi!) et une jeune femme, essayant de séduire et de faire rire une trentaine de spectateurs attablés. Pas question de donner les bons points à l’un ou l’autre: c’est un travail d’école, donc en cours. Tous- et c’est positif- ont une bonne diction, ce qui devient rare! et plusieurs, surtout la jeune femme, une gestuelle intéressante: il y a donc eu un bon travail en amont. Chacun a huit minutes et passe le relais au suivant avec une fluidité certaine. Cela veut dire aussi qu’au moins, ils savaient quand ils ont été recrutés, ou depuis, on leur a bien appris- à maîtriser un temps imposé. Le public -c’est gratuit- est plutôt bienveillant et rit parfois…
Là, où cela va nettement moins bien: ils vont souvent, et assez laborieusement, racoler les spectateurs à leur table (on suppose qu’il y a un metteur en scène qui les a dirigés vers cette facilité…) usage de micros, inutile et uniformisant une fois de plus les voix! Et surtout, ces monologues sont, en général, gentillets; malgré de temps à autre, une phrase bien sentie, ils restent assez timorés (aucune vague, aucune attaque des mondes politiques, religieux ou intellectuels). Un élève a osé pourtant critiquer vite fait le montant élevé de la scolarité! On peut se rassurer: ici tout reste sage, propre. Et le public n’est pas ici traité de «bande de légumineuses surgelées du cortex» ou quelque chose d’équivalent, selon la cynique expression de Pierre Desproges.
Quelle presse et quels livres fait-on lire à ces élèves cet « école des arts du rire »? Travaillent-ils sur des textes difficiles? Y-a-t-il un enseignant chargé de l’écriture de ces futurs humoristes? Ce sont des questions qu’on peut se poser, surtout quand le prix de la scolarité annuelle est à plus de 9.000 €! Codirectrice de cette école, Geneviève Meley-Otoniel qui appartenait autrefois aux services des Enseignements artistiques au Ministère de la Culture (lesquels souvent donneurs de leçons, n’étaient guère réputés pour leur efficacité) ferait bien de revoir les choses d’urgence.
Là, il y a un grave déficit. Et une nouvelle école -mais rares sont les familles qui peuvent se permettre d’offrir une telle cotisation à leurs enfants- doit cocher le maximum de cases si elle veut non pas garantir, mais, au moins, offrir toutes les chances de réussite dans un marché déjà saturé. Les générations passent vite et arrivent même quelques femmes comme Amandine Lourdel qu’on a pu voir dans le off d’Avignon ou Chloé Drouet. Chez les hommes, les plus connu sont sans doute Umut Köker ou l’ancien avocat Sébastien Wust.
Nous irons revoir ces jeunes gens à l’issue de leur scolarité, dans une vraie création, plus longue et bien à eux.
A l’issue de cette présentation de travaux, nous avons entendu une spectatrice demander à son ami: «Mais à quoi, cela sert au juste, une école d’humoristes, il n’y a assez d’écoles de théâtre?» Excellente question… Réponse en juin prochain. D’ici là, si le cœur vous en dit, vous pouvez aller voir ces jeunes gens, chaque lundi dans la petite salle de la Scala…
Philippe du Vignal
Présentation de travaux vue au restaurant de La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30.