La Culture en crise…
La Culture en crise…
La 2 CV théâtre: vingt ans de tournée mais coût de production négligeable… On parle à nouveau d’une grosse crise de subventionnement. Il y a cinquante ans que cela dure, avec juste un répit sous le règne de Jack Lang, alors ministre de la Culture… Mais les créations en 1982 étaient-elles meilleures grâce aux sérieuses augmentations de budget ? J’ai toujours pensé que le problème du théâtre n’était pas l’argent, et que trop d’argent était même nuisible à l’imagination.
On m’a raconté qu’à l’Opéra de Paris, un metteur en scène claquait dans ses mains pour réclamer une tortue traversant le plateau! Alors, ses assistants se sont précipités pour aller acheter une petite voiture téléguidée qu’ils ont customisé en tortue! Nous, compagnies du tiers théâtre, savons bien qu’il suffit d’un fil nylon et d’un petit bricolage pour faire passer comme par magie, un objet de jardin, à cour… Et franchement, une production gigantesque avec beaucoup d’argent, donne-t-elle toujours naissance à un grand spectacle?
Les grandes innovations au théâtre sont sorties d’officines modestes… L’exiguïté de son lieu et le peu de moyens qu’avait Tadeusz Kantor à Cracovie. Ou à New York, les pauvres salles successives du Living Theater de Judith Malina et Julian Beck, ou celle du Bread and Pupett, fondé par Peter Schumann (le seul encore vivant de tous…) à New York. Ou encore celle, sans rien d’autre que le nécessaire pour faire un « théâtre pauvre » du Polonais Jerzy Grotovski, metteur en scène et codirecteur avec Ludwik Flaszen, du petit Théâtre des Treize Rangs à Opole, puis, en 62, du Théâtre Laboratoire à Wrocław.
Et sans arrêt, on entend parler de décors ne servant que trois fois, de sols en marbre inutilisés ou escaliers livrés trop tard et, bien sûr, point le plus sensible: le salaire des directeurs: inconnu! Dans les budgets, on note juste la masse salariale. Mais bien plus que 5.000 € pour les directeurs de théâtres nationaux, lui dépendant à la fois de Bercy et du Ministère de la Culture. Quant à celui des directeurs de Centre Dramatiques Nationaux, il est plus élevé que la base minimale SYNDEAC: 4.000 €… Et les frais de mission peuvent être exponentiels: les hôtels à Avignon ne sont pas à 72 € et les repas, à 20,20 €, au tarif prévu.. Un détail?
Hervée de Lafond et moi, qui avons dirigé la Scène nationale de Montbéliard de 1991 à 2.000, nous n’avons, jamais question d’éthique, accepté d’être défrayés. Je m’entête à le dire: les Théâtres nationaux français les mieux dotés ne font pas les meilleures créations! Les projets que les coproducteurs nous demandent sont un drame actuel, dans la mesure où ceux-ci ne s’écrivent pas dans un bureau et doivent se maturer longtemps. Avec approximations successives sur le plateau ou dans la rue. Seulement quand la pièce est terminée, on peut enfin écrire un projet… Un jour, nous avions eu la faiblesse de faire comme tout le monde: draguer des coproducteurs et, une fois la coquette somme rassemblée, nous avons pondu notre plus mauvais spectacle! Nous ne voulions pas les décevoir en changeant radicalement de direction mais nous nous sommes enfoncés…
Je raconte toujours la même histoire: peut-on imaginer Pablo Picasso réclamant des subsides au Ministère pour peindre Guernica ou Antonin Artaud, aller mendier à la D.R.A.C., pour écrire un texte? Attention! Cela ne veut pas dire que nos refusons les subventions mais il faut sans cesse que nous nous rappelions que l’argent public doit être utilisé à bon escient. Quand on aborde ce sujet dans le milieu, il est tout de même terrifiant que l’on se fasse vite traiter de poujadiste ou populiste par celles et ceux qui, sans vergogne, bénéficient du système.
Jacques Livchine, codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs).

