À propos d’Elly, concept tg STAN,Jolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, adaptation scénique du film A propos d’Elly d’Asghar Farhadi
À propos d’Elly, concept: tg STAN, Jolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, adaptation scénique du film A propos d’Elly d’Asghar Farhadi, un spectacle de et avec, Haider Al Timimi ou Luca Persan, Kes Bakker, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Lukas De Wolf, Anna Franziska Jäger, Manizja Kouhestani, Armin Mola, Mokhallad Rasem, Scarlet Tummers et Stijn Van Opstal
Cela se passe sur une plage au bord de la mer Caspienne où un groupe d’amis venus de Téhéran, est venu passer quelque jours avec leurs enfants. Climat de vacances: tous heureux de se trouver ensemble mais il y a eu malentendu au téléphone avec le propriétaire! La maison qu’ils ont louée, n’est pas prête à les recevoir, leur dit-il. Qu’importe, ils vont accepter d’aller dans une autre, même si elle n’est pas très propre et en mauvais état, et que des vitres manquent. La bande de copains va bricoler cela.
Il y a ici Sepideh, qui a organisé ce voyage, son mari Amir et leur fille. Shohreh, son mari Peyman et leurs deux enfants dont un garçon nommé Arash. Mais aussi Naazy et son époux Manouchehr. Et Elly, institutrice de la fille d’Amir et Sepideh qu’elle a invitée. Mais ce n’est pas toujours facile de se retrouver dans toute cette bande.
Un climat joyeux, tout va bien : on mange, on rit, on danse ensemble -on pense parfois aux films d’Eric Rohmer… jusqu’à la disparition inexpliquée d’Elly. Inquiétude, puis angoisse et inévitablement, soupçons, révélation de non-dits, cris, conflits violents parfois même physiques. Qui était, au juste, Elly? Avait-elle un amoureux? Qui est ce jeune homme qui prétend l’être? La solidarité comme l’amitié vont voler en éclats, même si tous essaient de rester dans cette maison, malgré cette tragédie foudroyante. Mais ils savent qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après, comme si la disparition d’Elly marquait aussi la fin de leur jeunesse. Ils ont bien conscience qu’ils ne reviendront jamais ici, après cette terrible histoire. A la tout fin, la police prévient qu’un corps de femme a été retrouvé et demande qu’on vienne l’identifier.
Cela commence par un petit tour des acteurs dans la salle, histoire de faire connaissance et ils vont distribuer quelques bananes aux spectateurs. Sur le grand plateau nu-belle image- une jeune femme va se rouler lentement sur les grosses pierres grises disposées en carré sur lequel une brume-pluie très fine tombe inlassablement: on comprendra après que cette image préfigure la fin. Cette scénographie signée Joé Agemans et tg STAN) fait penser à une œuvre d’art minimal, entre autres: Breda (1986) de Carl Andre, longue épine dorsale en granit bleu.
Et côté cour, des accessoires bien rangés: chaises en plastique, couvertures, assiettes, verres en inox, cerfs-volants, oiseaux au bout d’une perche et agneau, grande feuille de plastique noir pour figurer la mer. Et, côté jardin, de gros ventilos attendent sagement pour souffler le vent qui déchaînera les flots… Ce spectacle créé en 2023 à Anvers est une adaptation du film d’Asghar Farhadi, avec onze interprètes : iraniens, irakiens, belges, afghans, néerlandais… Et issus de quatre compagnies. Pas un metteur en scène seul aux commandes mais un collectif, comme toujours au tg Stan. Même chose pour les dialogues.
Ici, au-delà de l’histoire, est aussi donné à voir le processus de création et il y a des moments de théâtre dans le théâtre. «Je viens d’une époque où l’écriture cherchait le réconfort et la satisfaction, dit Asghar Farhadi. Mais le monde d’aujourd’hui a besoin d’autre chose. Il a besoin de personnes prêtes à interroger, pas seulement à répondre. De personnes qui refusent de considérer quoi que ce soit, comme permanent et inébranlable. »
Le théâtre, surtout Shakespeare, avec, en tête: Hamlet, Roméo et Juliette a beaucoup inspiré le cinéma. Et inversement, il y eut La Maman et la putain de Jean Eustache, brillamment mis en scène en 90 par Jean-Louis Martinelli. Et Cyril Teste a adapté Festen de Thomas Vintenberg, Opening Night de John Cassavetes… Et Ivo van Hove, Les Damnés de Luchino Visconti et Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Thomas Ostermeier a mis en scène Mort à Venise, un autre film de Luchino Visconti. La plupart étaient de bons et solides spectacles.
«Le choix d’un scénario, dit Ivo van Hove, vient de ce que je ne trouve pas dans la littérature dramatique, l’expression aussi développée d’un thème, d’une situation de rapports ou de sentiments humains que j’ai envie d’explorer au théâtre par les moyens du théâtre. »
Ici, les acteurs-metteurs en scène ont pris avec intelligence, du recul avec les personnages créés par Asghar Farhadi et en jouent même plusieurs. Un scénario est sans doute plus malléable qu’une intrigue de théâtre, plus adapté aussi à l’esthétique du tg STAN. Et les interprètes, tous crédibles, de cette pièce bousculent les choses avec intelligence et empruntent parfois les chemins du théâtre dans le théâtre.
Avant de revenir, pas loin d’Anton Tchekhov, où dans La Cerisaie, le vieux First, dit simplement à la fin quand toute la famille est partie: «Ils m’ont oublié.» Jolente de Keersmaker, sœur d’Anne Teresa, la chorégraphe, est une des fondatrices du tg STAN et sa directrice. Et elle a joué… La Cerisaie. Ici, une phrase finale aussi dure et aussi émouvante : «On demande quelqu’un pour aller identifier le corps. »
Absolument impeccables, les onze acteurs ont une maîtrise absolue de ce grand espace avec, au milieu, ce carré de pierres… assez casse-gueule! Et la première demi-heure se voit avec plaisir. Mais le tg STAN gère mieux l’espace que le temps et on voit s’écouler très, très lentement, comme, dans le fond, la toile peinte de moins en moins figurative, représentant la mer, une plage et le ciel et qui se déroule avec le bruit d’un petit cliquetis : une belle idée flirtant avec l’art conceptuel.
Et ce spectacle n’en finit pas de finir… A cause d’un texte assez répétitif, où les personnages se demandent en boucle où a pu aller Elly, si elle est morte, blessée quelque part, incapable de revenir à la maison, ou si elle a volontairement quitté le groupe. La première demi-heure passe vite… mais les deux autres font du sur-place et nous avons eu l’impression d’être étranger à ce qui se passe sur la scène. Et ce n’importe quoi, foutraque au second degré, même remarquablement fabriqué, avec jeux de ballon, cerfs-volants, courts dialogues, appels téléphoniques, chansons, petites danses… et qui aurait pu être une performance de trente minutes maximum, est plus que longuet et ne tient pas vraiment la route sur une heure quarante…
Et le public? En majorité, des lycéens, il n’a pas bronché mais les applaudissements ont été bien frileux… Bref, nous avons connu le tg STAN mieux inspiré. Et honnêtement, nous ne pouvons vous recommander cet A propos d’Elly. Malgré quelques bons moments, ce ne sera pas un spectacle marquant dans l’histoire du théâtre contemporain.
Et le nouveau Théâtre de Nanterre-Amandiers? Toujours en chantier…Les travaux finissent et, avec un peu d’espoir, il ouvrira en janvier.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 14 décembre, Théâtre Nanterre Amandiers, Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de Seine). T. : 01 46 14 70 00.

