Ceramic Circus, écriture et mise en scène de Roman Müller
Ceramic Circus, écriture et mise en scène de Roman Müller
Julian Vogel est suisse, comme Jean-Jacques Rousseau, le psychiatre Carl Gustav Jung, le mouvement dada né au cabaret Voltaire à Zurich, les sculpteurs Alberto Giacometti et Jean Tinguely, le grand acteur Michel Simon et la grande actrice Zouc, le célèbre clown Grock, le cycliste champion du monde Hugo Koblet, la championne de patinage artistique Denise Biellman,, Abraham Breguet, horloger et physicien, Jean-Luc Godard… Rien à voir avec Julien Vogel? Pas sûr…
Après avoir étudié la psychologie et l’histoire de l’art à l’université de Berne (Suisse), il a beaucoup pratiqué le diabolo à l’Ecole de cirque de Tilburg (Pays-Bas). Depuis 2019, il a travaillé sur China Series, un ensemble de performances, installations et vidéos autour de diabolos qu’il avait fabriqués lui-même. Il a été lauréat Circus Next 2020/2021. Virtuose, il a ensuite étendu sa pratique à des diabolos en argile, un exercice encore plus difficile, vu la casse attendue…
Ce Ceramic Circus tient à la fois de l’acrobatie à vélo et sur patins à roulettes, du jonglage, de la musique- Julian Vogel est aussi compositeur- ici avec une batterie. Chaque art pratiqué seul, mais le plus souvent associé à un ou deux autres… Le tout ayant à voir avec la performance, le jeu d’acteur et les arts visuels. Il a une maîtrise absolue de l’espace et du temps : juste une heure où tout est réglé presque à la seconde et au millimètre. Et, élément essentiel du spectacle, une grosse boule en céramique va tourner sans arrêt en le frôlant souvent.
Cela fait penser à une vidéo vu au Festival des arts de Bordeaux: un artiste avait filmé une pile d’assiettes chutant doucement, juste entre la position initiale sur un évier et l’écrasement au sol. Comme lui, Julian Vogel semble vouloir arrêter le temps-ce n’est sans doute pas pour rien-beau clin d’œil-qu’il pédale à l’envers, tout en sachant bien que c’est impossible: toutes les assiettes sans aucune exception, puis la grosse boule, finiront par tomber et se casser. Comme les humains, eux aussi, et sans aucune exception.
Sur le plateau, une piste ronde et blanche où il y a une caisse claire, une série de cymbales et dans le fond, un vélo. Et au dessus, cette grosse boule qui tournera inlassablement. Dans un coin, côté cour, une petite loge auréolée d’ampoules blanches où sont accrochés à des cintres des T. shirts: l’un blanc, l’autre bleu et le dernier rouge avec des paillettes. Julian Vogel fait quelques échauffements. Puis il va jouer plusieurs minutes comme pour narguer le temps, sur la caisse claire, d’abord très doucement et de plus en plus vite. Avec, en filigrane, des motif répétitifs chers à Phil Glass, John Cage, Laurie Anderson… compositeurs américains qui l’ont sans doute influencé.
Il déclenche des samplers en tapant sur un bouton, quand il tourne longuement sur ses patins à roulettes, après avoir fait des dizaines de tours sur son vélo. Il pédale à l’envers, sans doute grâce à une courroie en huit, frappant au passage, une cymbale, puis sur la caisse claire qu’il a accrochée devant lui. La grosse boule, à la fois belle et menaçante, tourne plus ou moins vite mais sans arrêt au-dessus de lui.
Le tout d’une extrême précision, commandé par lui-même et ses régisseurs. Et il y a la séquence que tout le monde attend, celle où il fait tourner simultanément cinq assiettes blanches sur de grandes tiges- un numéro hérité « des assiettes chinoises » où des circassiens peuvent arriver à en faire tourner par dizaines!
Julien Vogel court de l’une à l’autre, pour les remettre en mouvement quand elles commencent à fatiguer… Mais rien à faire, elles tomberont! Il arrive à en récupérer au vol trois ou quatre mais toutes se casseront, même quand ils les aura équipées d’un petit moteur électrique qui les fait vibrer et donc tourner. Une seule, au milieu de la piste, résistera un peu plus longtemps…
Et la boule continue de tourner: ronde comme la piste, les roues du vélo et des patins, les cymbales, les assiettes… Jusqu’au moment où il tirera sur un fil pour faire descendre une grande plaque où la boule se fracassera à grand bruit. Sur la scène couverte de porcelaine cassée, Julien Vogel visiblement épuisé par ce magistral Ceramic Circus, vient saluer le public qui applaudit longuement cet hymne très réussi à la fragilité, à l’éphémère : celle des objets et des humains. C’est aussi une réflexion sur le temps et l’espace, avec cette boule-planète qui le survole en permanence. Un remarquable spectacle, à la fois musical et visuel, sans un mot, et d’une grande poésie teintée de métaphysique. Nous n’avons pas vu passer ces soixante minutes.
Il vous reste un soir pour aller au Monfort. Sinon, n’hésitez pas, allez voir Julien Vogel qui jouera sans doute son spectacle en tournée.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 6 décembre, Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XV ème). T. : 01 56 08 33 88.

