Un jour sans vent (Une Orestie) texte d’Eschyle, traduction de Florence Dupont, adaptation de Milène Tournier, conception de Céleste Germe et Maëlys Ricordeau, mise en scène de Céleste Germe
Un Jour sans vent (Une Orestie), texte d’Eschyle, traduction de Florence Dupont, adaptation de Milène Tournier, conception de Céleste Germe et Maëlys Ricordeau, mise en scène de Céleste Germe
Présentation: Eschyle (525-456 av. J.C.), immense dramaturge grec, inconnu de notre XVII ème siècle français, redécouvert au XIX ème. En 1936, deux étudiants, Roland Barthes (oui, oui, le grand écrivain!) et son camarade Jacques Veil- résistant hélas abattu par la Gestapo en 44- fondèrent à la Sorbonne, le Groupe de Théâtre Antique et Les Perses furent alors mis en scène par Maurice Jacquemont avec les costumes du peintre Jean Bazaine et les masques de Jean Dasté, metteur en scène et gendre de Jacques Copeau). Devant la chapelle de la Sorbonne, avec mille spectateurs! Ensuite immense succès en France et à l’étranger, et cela sur plusieurs dizaines d’années, avec des étudiants qui se passaient le relais!
En 61, André Steiger, metteur en scène suisse, monta les second et troisième volet de L’Orestie : Les Choéphores* et Les Euménides*. Pour tous les Sorbonnards, dont, entre autres, le poète Jacques Lacarrière, Lucien Attoun, le fondateur avec sa femme Micheline de Théâtre Ouvert, Claude Frontisi, spécialiste d’histoire de l’art moderne.. qui ont joué entre autres, Les Perses, ou ensuite Les Sept contre Thèbes, puis les second et troisième volet de L‘Orestie, cela a été l’occasion inespérée de découvrir un fabuleux théâtre jamais ou peu joué, sauf au début du XX ème siècle.
Mais une mise en scène de L’Orestie exige de gros moyens et n’est pas souvent montée: par Jean-Louis Barrault, et surtout par le grand Peter Stein: il nous souvient d’une représentation (en russe non surtitré!) à Maubeuge dans un gymnase devant un public (en majorité des lycéens). Tout était prêt pour la catastrophe? Non, pas du tout et le public était absolument conquis et le silence impressionnant. L’Orestie avait aussi été montée avec succès par Ariane Mnouchkine.
La compagnie Das Plateau adopte en 2008 une écriture scénique croisant texte théâtral, musique et arts plastiques (voir Le Théâtre du Blog). Et elle a pris la suite avec une adaptation-récit où un acteur et deux actrices disent des répliques adaptées du texte original auquel sont ajoutées des phrases poétiques de Milène Tournier.
L’accent est mis au début sur le féminicide d’Iphigénie, fille d’Agamemnon, le chef grec qui la fit immoler pour que les Dieux lui accordent un vent favorable à ses bateaux et que ses guerriers puissent aller jusqu’à Troie récupérer la belle Hélène, séduite par le beau Pâris et qui s’enfuira avec lui. On ne dira jamais assez l’importance de grandes héroïnes chez Eschyle, même si elles étaient jouées à l’époque par des hommes: Atossa, la grande reine des Perses qui prédit un sombre avenir à son fils Xerxès parti envahir la Grèce; Iphigénie tuée par son père Agamemnon, un crime dont se vengea Clytemnestre qui tuera le roi son assassin de mari et père de leur fille,Hélène mais aussi, Cassandre la Troyenne, esclave et butin sexuel d’Agamemnon; Electre qui poussa son frère à tuer leur mère Clytemnestre et son amant Egisthe. Et, à la fin, la grande déesse Athéna aura le dernier mot et mettra un terme à la vengeance, en accordant sa voix à Oreste, ce qui fera peser la balance en sa faveur quand il sera jugé par le tribunal qu’elle aura créé.
Ici, l’accent est mis sur Iphigénie dont on verra la statue s’enflammer. Avec une couleur féministe revendiquée. Après tout, si le monstrueux Agamemnon ne s’était pas permis de sacrifier sa belle-sœur Iphigénie, s’il n’avait pas voulu récupérer son autre belle-sœur, l’épouse de son frère Ménélas : la belle Hélène, la première femme chez Homère, puis dans le théâtre occidental, à revendiquer sa liberté sexuelle et à se permettre de quitter Ménélas pour rejoindre son amant, le Troyen Pâris… Comme Clytemnestre, aussi, qui avait pris un amant, Egisthe, né d’un inceste avec sa fille Pélopia et Thyeste, fils d’Atrée, père d’Agamemnon et Ménélas, et fondateur éponyme de la famille des Atrides. Thyeste envoya son fils Egisthe sous un faux nom, auprès d’Atrée qu’il tuera et occupa le trône d’Argos, dont Agamemnon et Ménélas le chassèrent. Vous suivez toujours ?
La guerre entre Athènes et Troie n’aurait-elle pu être évitée pas eu lieu? Oreste aurait-il pu épargner sa mère Clytemnestre. Mais il y était poussé par sa sœur Electre qui, elle, avait décidé de ne pas se marier.
Les Erinyes, déesses vengeresses des parricides et matricides, veulent la peau d’Oreste mais acceptent de confier le jugement à la déesse Athéna. Mais elle refuse d’être seule et choisit les membres du jury parmi les Athéniens. Un grand pas vers une justice démocratique, ancêtre de la nôtre… Et somptueux coup de théâtre imaginé par Eschyle, Apollon défendra Oreste. Et Athéna dit qu’elle votera pour Oreste, si égalité des voix pour et contre Dépouillement: il y a égalité : Oreste est donc libre et promet à Athènes une alliance éternelle avec Argos. Les Érinyes, furieuses, menacent de détruire Athènes. Mais Athéna, pour les calmer, leur propose de faire d’elles, des Euménides (des Bienveillantes). Bref, partout des relations sexuelles tous azimut, des meurtres toutes variétés confondues: parricides, matricides, féminicides… Vingt-cinq siècles après, hélas, rien de bien nouveau sous le soleil, il suffit d’écouter la radio…
Ici de grandes statues blanches antiques (bien réalisées par Laurent Pelois) : trois femmes et deux hommes,tous amputés d’une main ou d’un bras, et celle, plus petite et brune d’Iphigénie, elle entière mais qui brûlera : une image impressionnante. En fond de scène et sur les côtés, de hauts murs-miroirs qui multiplient ces statues. Une remarquable scénographie signée James Brandly pour servir d’écrin à ce récit parfois dialogué en quatre-vingt dix minutes Avec seulement, trois remarquables interprètes : Aurélia Nova (Cassandre, Electre, Les Erynnies, le Chœur), Maëlys Ricordeau (Clytemnestre, Athéna, le Chœur, Antoine Oppenheim (Agamemnon, Oreste, Apollon).(il fallait oser faire ce pari!)
Monter toute L’Orestie? Pas facile et d’un coût élevé vu le nombre de personnages. Ariane Mnouchkine l’avait fait mais, par les temps actuels? Et ici, avec seulement trois interprètes, cela fonctionne? Oui, et plutôt bien, même si on n’est pas de la paroisse et si on connait seulement de loin toute cette maudite famille de cinglés, mais ici tellement crédibles… Le spectacle doit beaucoup à la scénographie, aux images fabuleuses que sait créer la metteuse en scène et à un jeu sobre et efficace. Malgré quelques erreurs : comme cette incessante indication du numéro des vers sur l’écran, en fond de scène, sans aucun intérêt et difficilement visible. La metteuse a plaqué aussi de la musique électronique- souvent de basses- sous tout le texte- pour dire la violence, la guerre…. Un procédé bien usé ! Et pourquoi à la fin, nous faire lire sur une bande lumineuse passant trop vite comme dans les journaux télé, des phrases poétiques sur le vent. Avec la musique et le texte dit par les acteurs, cela fait trop d’informations à la fois… Et elle aurait pu nous épargner ces « costumes » en fait des vêtements du quotidien actuels que les interprètes parfois revêtus de longes étoffes dorées ? Son excellente direction d’acteurs mérite mieux.
L’Orestie nous raconte comment la mise en place d’une justice fondée sur la démocratie est un instrument au service de tous et de confier au seul Etat le soin de régler différends et crimes, pour que tous les citoyens d’une même nation puissent vivre dans une société aussi paisible que possible. Si tous les spectacles avait cette exigence de travail et cette force esthétique, le théâtre actuel se porterait mieux. Pauline Bayle, directrice du T.P.M. a bien fait d’inviter das Plateau.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 11 décembre, Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 70 48 90.
*Signées: Ph. du Vignal

