Je n’aime pas les succès…
Je n’aime pas les succès
Je n’ai jamais aimé les succès, c’est bizarre! Mais je vais essayer de m’expliquer: les succès sont toujours usurpés, jamais mérités. Je n’aime pas les saluts de triomphe. A chaque fois, je pense à la phrase de Louis Jouvet qui s’adressait à un jeune comédien : « Petit, quand tu te baisses pour saluer, n’oublie pas que ce n’est pas pour recevoir des fleurs, mais pour demander pardon au public. »
Eh! Oui, quand on regarde les compagnies qui “cartonnent” comme on dit, ce sont rarement les meilleures, mais les plus consensuelles. Alexis Michalik triomphe dans plusieurs théâtres à Paris et j’ai vu son Edmond, un spectacle bien réalisé, sympathique mais fait pour plaire. J’ai envie de lui envoyer la sentence d’Emile Cioran: “J’ai connu toutes sortes de déchéances, y compris le succès.” Peter Brook avait analysé ce phénomène et, pour lui, les plus grands succès parisiens étaient le plus souvent, des pièces mortifères. ll disait: « C’est un « deadly theater. »
Le vrai succès, selon moi, c’est la rémanence: quand dix ans après que nous ayons joué un spectacle du Théâtre de l’Unité, quelqu’un vient nous dire: « Vous m’avez bouleversé,vous avez changé ma vie. Ah! alors, là, oui! Mais le soir même, les: « Merci, c’était super”, je ne les écoute plus jamais. Le pire: le cabotinage de compagnies avec saluts sur de la musique! Les acteurs ressortent et attendent que le public les réclame et, dès que baissent les applaudissements, ils reviennent en courant. Pour moi, c’est la honte… même s’il nous est arrivé de le faire!
Nous avons donc toujours rêvé de ne pas terminer par un salut. C’est arrivé pour une seule pièce, Terezin qui avait pour thème, les camps de la mort. Nous sommes restés figés de profil et regardions le public: cinq minutes d’une force inimaginable. Un par un, les spectateurs ont quitté la salle en silence….
Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, à Audincourt (Doubs).

