Festival d’Automne The Work, conception de Susanne Kennedy et Markus Selg, texte et mise en scène de Susa
Festival d’Automne
The Work, conception de Susanne Kennedy et Markus Selg, texte et mise en scène de Susanne Kennedy (en anglais, surtitré en français)
Cette artiste allemande de quarante-huit ans, diplômée de la Hogeschool voor Kunsten d’Amsterdam, était venue il y a deux ans au festival d’automne avec ANGELA (a strange loop) et Einstein on the Beach, d’après l’opéra de Phil Glass et Bob Wilson. Son travail est à la croisée des chemins entre théâtre, performance et installation avec grands écrans vidéo aux images hypnotiques. Souvent invitée au Berliner Theatertreffen et à la Volksbühne de Berlin, elle collabore régulièrement avec Markus Selg, artiste multidisciplinaire avec des scénographies mêlant vidéo, sculpture, architecture dans des espaces qui se veulent « immersifs ».
Ici, à la fois dans la salle et sur le grand plateau des Ateliers Berthier, il y a un peu de fumigène dans l’air… Bon ! On ne s’habitue toujours pas à ce cliché idiot ! Côté cour, un rideau où est projeté un mur en béton gris, à côté d’un feu jaune clignotant de chantier pour avertir d’un danger, sont assis sur des fauteuils blanc design des années soixante-dix se deux humains en jean bleu pâle et T Shirt, crâne soigneusement rasé avec un curieux regard, (des postiches, un véritable chef-d’œuvre).
Ils vont se parler comme leurs camarades qui les rejoindront mais identiques quelque soit leur sexe. Avec de curieuses voix enregistrées par des amateurs sur lesquelles, grâce à une boucle autour du cou, les interprètes se synchroniseront quand ils remueront les lèvres. Puis, arriveront par la salle, six doublures d’eux-même, costume et visage identique. Tous debout, face public. Mais, petit ou gros ennui comme le sur-titrage est très haut, on a du mal à les lire et quand on n’est pas bon connaisseur de la langue de William Shakespeare, c’est plutôt embêtant.
Côté jardin, une grande tente ronde où on aperçoit une dame aux cheveux blancs. Elle tricote inlassablement à côté d’un lit où, à côté, sera ensuite allongé sur un lit, un être humain en train de mourir.Puis le rideau se lèvera et nous pourrons aller sur ce très grand plateau de plus de cent m2, au sol entièrement couvert d’une toile peinte de motifs non-figuratifs aux couleurs violentes. Il y a, protégée par des barrières métalliques, une chambre avec un lit noir et, à côté, une sorte de haut réfrigérateur. Dans le fond, une obélisque inversée et lumineuse et un grand écran vertical, suspendus. Juste à côté, un salon avec table basse où il y a trois petites sculptures, un écran télé, un canapé blanc où sont assis ou debout mais toujours immobiles, trois autres personnages, toujours de sexe non identifié.
Dans une petite salle carrée avec des bancs, on peut s’asseoir pour regarder une vidéo avec un motard en combinaison noire filant à vive allure sur une autoroute, comme en voit dans les musées d’art contemporain dont Susanne Kennedy est sûrement une habituée. A l’étage, une petite plate-forme en caillebotis de fer où deux individus prendront la parole.
Comment ne pas être partagé? Le tout est remarquablement construit et bien assumé par Suzan Boogaerdt, Vanessa Loibl, Toni Maercklin, Montse Majench, Jasper Middendorf, Ibadet Ramadani, Damian Rebgetz, Marie Rosa Tietjen, Dominic Santia, Bianca van der Schoot, Laurie Young. Tous masqués en permanence, donc sans aucun jeu de visage possible, ce qui est loin d’être facile pour une actrice ou un acteur. Et il y a parfois, d’une rare beauté, des images sur le grand et haut écran qui finissent par virer en amas virevoltant de pixels. Et des lumières plus utilisées en vidéo que sur une scène… L’autrice et metteuse en scène sait créer des images impressionnantes mais, bon!
Ce n’est pas du théâtre au sens strict, donc on ne peut le lui reprocher et elle prend bien soin de le préciser: « J’aime profondément cette idée que le public puisse construire sa propre dramaturgie. Selon qu’il se déplace ou qu’il reste immobile, il compose une expérience différente. Le sentiment de «passer à côté» de quelque chose, fait aussi partie du dispositif. Dans ces formes immersives, une sorte de communauté se crée. On rencontre littéralement des gens sur scène. Et je souhaite que le public puisse construire sa propre dramaturgie.» Mais là, cela ne fonctionne pas et il y a une coupure inévitable (volontaire?) entre les spectateurs laissés pour compte dans la salle et qui attendent patiemment au cas où… Il y a eu peu de désertions mais une professionnelle est sortie, visiblement excédée…
Il y a longtemps que, sur un plateau, le mot immersif ne signifie plus grand chose. Susanne Kennedy «adore regarder les gens allongés, assis, installés comme ils le souhaitent » . mais elle se fait quelques illusions en croyant que le public «finit par faire connaissance, en quelque sorte, au cours d’une seule soirée.» Et il nous a été bien difficile d’entrer dans l’univers de cette Xenia et la « reconstitution des moments-clés de sa propre vie ». Sans doute, et surtout, à cause d’un texte assez plat et banal sans aucune véritable situation et avec un ésotérisme à cinq centimes d’euros. On pense aux mots de L’Enfer dans La Divine Comédie de Dante: «Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance. » Mais Susanne Kennedy nous dira que c’est sûrement fait exprès… John Cage nous avait dit en riant, déjà en 72, que l’ennui faisait bien partie des happenings! Susanne Kennedy a dû retenir la leçon du célèbre compositeur américain…
Si on a bien pigé, il y a aussi dans ce Work une mise en abyme du travail de Susanne Kennedy et Markus Selg sur fond de rituel mortifère. L’autrice et metteuse en scène veut nous emmener dans un espace à la fois physique et virtuel, largement inspiré des jeux vidéo où nous somme priés d’aller nous balader. Elle renonce à la frontalité du théâtre après le début très statique de cette œuvre, plus plastique que théâtrale, et le public est prié de naviguer parmi les fragments disloqués de la mémoire de Xenia.
Mais nous avons eu l’impression d’assister plus à une -trop longue- performance, Susanne Kennedy à lire attentivement sa note d’intention (assez bavarde et prétentieuse!), cherche à être à l’avant-garde de la mise en scène. Mais elle maîtrise mieux l’espace que le temps et un texte! Et c’est assez étonnant, elle ose utiliser des ronflements de basse électroniques et à la fin, un déluge de fumigène: deux stéréotypes qu’on voit partout -la troisième fois pour nous, cette semaine!- et elle aurait pu nous les épargner. Et les spectateurs? Ceux, encore sur le plateau- ont applaudi (un peu mollement) et ceux restés assis dans la salle- pas du tout!
Alors, à voir? Oui, oui, c’est toujours très intéressant surtout si vous êtes des professionnels de la scène, d’aller voir ce qui se fait côté arts visuels, chez nos amis allemands. Non, si vous vous attendez à un véritable aventure! Ici, Susanne Kennedy associe un texte assez banal, dispensé à longueur de temps par haut-parleurs à un parcours soi-disant « immersif » mais le compte n’y est pas. «J’ai toujours rêvé, dit-elle, que le théâtre puisse me transporter ailleurs. » Nous aussi… Mais, malgré une technique et une scénographie irréprochables, malgré aussi de gros moyens (un tel spectacle avec dix interprètes et nombre de techniciens compétents, est forcément très coûteux), nous n’avons pas du tout été « transportés ailleurs » par ce Work et cette heure et demi est longuette. Voilà, nous avons essayé de vous donner honnêtement un aperçu de ce Work et si vous avez envie de tenter une expérience, n’hésitez pas.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 21 décembre, Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris ( XVII ème).

