Livres et revues : Frictions n°40
Livres et revues
Frictions n°40
En ouverture de ce nouveau et très bon numéro, en blanc sur une page noire, quelques mots prémonitoires de Jean Jaurès le 25 juillet 14 : ««Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage. », donc juste avant qu’àla suite de l’assassinat le 28 juin à Sarajevo de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François Ferdinand, la France appelait le 1er août 14 à la mobilisation générale et deux jours plus tard, l’Empire allemand déclarait la guerreà la France et le lendemain, le Royaume-Uni à son tour la déclarait à l’Empire allemand.
Suit un édito Bas les masques où Jean-Pierre Han qui cite un article de Jean Jourdheuil de juillet 94 paru dans Libération : « Les spectacles de théâtre se présentent (…) comme sur les rayonnages d’un super marché . Et le paysage théâtral, malgré sa diversité, perd son relief. » Et il critique avec raison ce qu’est devenu le festival d’Avignon où on ne retrouve guère la pensée de Jean Vilar son créateur et où la préoccupation de son directeur Tiago Rodrigues, semble être la recherche de financement. Et dit Jean-Pierre Han, il y a deux ans, avait été mis en place un système de places à 150 et 300 € ! pour spectateurs privilégiés avec prestations ad hoc comme pour les grands matchs de foot !
Jean-Pierre Han s’étonne aussi et avec raison que la part de création passe après les modes de production. Et nombreux sont les spectacles qui, en effet, ont déjà pu être vus ailleurs… Bref, le festival est devenu avant tout une vitrine nationale mais aussi internationale ! Et un marché : ainsi sept spectacles du festival sont programmés à la Scène nationale de Clermont-Ferrand…
Et cette évolution vers un capitalisme théâtral n’est sûrement pas saine. Autre temps, autre mœurs : c’était il y a à peine un siècle une conversation entre Gaston Baty, directeur du Théâtre Montparnasse et Charles Dullin, directeur de l’Atelier : » Alors Gaston, cela va, la saison a été bonne pour toi ? » «Oui, très bonne. Et toi Charles ? » - »Mauvaise et j’ai des dettes! » -«Ecoute, Charles, si tu as besoin, je peux t’aider. » Surréaliste en 2025 où les coûts de production et d’administration explosent, ce qui n’est sûrement pas sain. Ainsi dans un Centre Dramatique National de moyenne importance, la collaboratrice du directeur perçoit un salaire (brut) de 5.000 € par mois.
Ainsi nombre de banques françaises subventionnent des festivals importants. Sans contre-partie? Mais ce genre de mariage entre théâtre et capitalisme est très rarement dénoncé par la presse.C’est bien qu’une revue comme Frictions le fasse avec courage et lucidité. Il y a une en ce moment une espèce de fascination des metteurs en scène pour le théâtre privé… Où ils ne sont pas toujours les maîtres absolus, la vedette dictant parfois ses choix quant à la distribution…
Dans le même ordre d’esprit, il y a dans ce numéro un long article de Michel Simonot; il pense qu’il faudrait retisser le rapport entre art et politique. Et où de plus en plus,« peut se mesurer l’engagement démocratique d’un élu, d’un responsable politique à la liberté artistique qu’il permet, dont il garantit les conditions concrètes ». Et il y a actuellement un signe qui ne trompe pas : des acteurs et actrices autour de la cinquantaine, pourtant issus du Conservatoire national ou des meilleurs écoles de théâtre, se demandent s’ils vont pouvoir continuer à vivre de leur métier. Le temps où une démarche artistique avait une existence propre semble révolu et comme le souligne Michel Simonot, il y a urgence où les rapports entre activité artistique et responsabilité sociale soient plus clairs…
A signaler aussi un article de Jean Lambert-wild sur son expérience de scène hippo-tractée, une roulotte transformée en tréteaux de théâtre, renouant avec l’esprit de Firmin Gémier…
Et il y a entre autres, une espèce de bilan personnel fait par Anton Arrufat, écrivain et dramaturge cubain, Le Théâtre et moi où il explique ses méthodes de travail et met en valeur les rapports qui s’établissent entre une pièce et le public. Ce texte intéressant est extrait de de La Pomme et la flèche à paraître chez Actualités éditions.
Philippe du Vignal
Le n° 40 de Frictions est en vente dans les librairies. 18 €.
