Et je pleure, et je pleure, et je pleure; en une soirée, j’ai pleuré autant qu’en dix ans
Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont quitté le 31 décembre la direction du Théâtre de l’Unité. Nous ne pouvions malheureusement être à la grande fête qu’avaient préparée leurs collaborateurs. Les mots de Jacques ci-dessous sont particulièrement émouvants. Nous reviendrons sur la longue aventure de cette compagnie hors-normes, sans laquelle le théâtre contemporain en France et à l’étranger, n’aurait jamais été le même….
Ph. du V.
Et je pleure, et je pleure, et je pleure… En une soirée, j’ai pleuré autant qu’en dix ans. Parfois, le rideau de larmes laissait la place quelques secondes à un soupçon de sourire. Hervée et moi, nous n’avions pas voulu être associés à la préparation de cette soirée, pour bien affirmer que, pour nous, c’était fini. Nos successeurs: Eric Prévost, Catherine Fornal et Estelle Chardon nous ont offert le 31 décembre le plus incroyable que l’on puisse imaginer: une déferlante d’amour illimitée a envahi la grande halle de l’espace Japy à Audincourt ( Doubs). Un seul refrain sortait : « Vous nous avez été essentiels. »
Mais comment ça, mais où ça ? Des cadeaux nous arrivent, même pas signés: fleurs, compliments écrits, œuvres d’art, boîtes de chocolats. etc. Mais surtout des étonnements et surprises. Sylvie Lalaude que j’ai tant aimée et qui a été notre assistante pendant dix ans, arrive de Bordeaux, et Céline Poulain, je ne sais d’où. Marie-Leila nous bichonne: champagne, vatrouchka, fauteuil, couverture. Nos collègues du théâtre de rue: Larderet, Jean- Luc et Pierre Prévot et aussi la compagnie Générik Vapeur avec Pierrot Berthelot, et Cathy Avram de Marseille sont là. Et Gilles Rhode, comédien et metteur en scène, fondateur de la Transe Express. Et des artistes de la promotion n° 77 de la F.A.I.A.R. (Formation Avancée Itinérante des Arts de la Rue). Et Léna Breban, fontaine à compliments, du genre: si vous aviez le rôle que vous avez joué dans ma vie. Mais Léna, tu collectionnes les Molière, tu as fais une mise en scène à la Comédie- Française… Qu’as-tu à faire de nous? Son épître est convaincante mais elle ne pourra pas la lire : il y avait une surdose d’éloges incroyables. Je regarde tous ces acteurs qui nous font la fête et qui répètent que nous avons été essentiels pour eux.
Mais jamais, nous n’avons eu le désir de transmission de quoi que ce soit! Il y a malentendu: jamais cela n’a été dans mon ADN. Nous aimions juste foncer sur des chemins vierges, changer les paramètres de représentation, jouer pour deux personnes ou pour 4.000, dehors ou à l’intérieur, partout… Et là, devant nous ils sont une centaine à nous dire merci à leur manière. Chacun raconte le moment où sa vie a basculé à cause de nous! Mais je pressens qu’ils retiennent de nous, ce que nous étions, des “voyeurs-voyants-voyous”, champions des chemins de traverse et décalages, ne craignant pas le : « Rater mieux”. Ou »La vie est la farce à mener par tous”. Chacune et chacun transformaient à sa manière mes adages, du genre: « Pour trouver, il faut se perdre”. Ou : « N’aie pas honte d’avoir honte.”
Sur la terrifiante musique klezmer de notre spectacle Térézin, Céline Chatelain dit un texte de Charlotte Delbo. Catherine Fornal orchestre l’ensemble, telle une capitaine dans la tempête et les numéros s’enchaînent sans une longueur. Ma dopamine (la molécule du plaisir) se déchaîne. Je plane, je ne sens plus mes métastases. Moi qui écrivais: cela va bientôt finir, j’écris maintenant : cela va continuer.
Mais j’en oublie, Catherine va me passer la liste peut-être, Sarat, le danseur de Montbéliard lâche les chevaux, dans une danse effrénée. J’ai surtout une pensée pour notre chère Irène K. qui nous a suivi: le cancer l’a achevée il y a à peine un mois. Et pour celui qui est resté chez lui: l’ours Claude Acquart, notre scénographe et indispensable compagnon de notre trio pendant cinquante ans! Claude n’aime décidément pas les mondanités…
Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité, à Audincourt (Doubs).

