Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Kastsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac
Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Katsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac
Cet acteur, entre autres chez Olivier Py et créateur hors-normes, maintenant bien connu, est tout à fait intéressant (voir Le Théâtre du Blog); sorti du Conservatoire national, il a, depuis, créé six spectacles. Le texte? Inspiré de la vie et d’une nouvelle du Russe Vladimir Slépian, né en 1930 et mort de faim à Saint-Germain-des-Prés en 98, un peintre dont l’œuvre se rattache à l’action painting de Jackson Pollock et à l’abstraction lyrique. En 63, il abandonne la peinture et devient un écrivain de langue française. Sa nouvelle Fils de chien parut dans la revue Minuit en 74 et fit l’objet d’une analyse de Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans Mille Plateaux.
Vladimir Slépian y met en scène un personnage qui a tout le temps faim et qui veut devenir un chien. Ce monologue s’adresse à des interlocuteurs appelés: «Messieurs». Pas loin de Samuel Beckett et avec une bonne dose d’absurde, c’est, aussi et avant tout, une réflexion sur l’aliénation, la folie et notre société. Une Note du propriétaire nous informe qu’il s’agit bien d’un chien, mort écrasé par une voiture et que c’est lui, son propriétaire, qui a transcrit cette rage d’écrire du chien.
« Cette création, dit Bertrand de Roffignac, est l’occasion pour notre Théâtre de la Suspension, de reconsidérer de façon originale notre manière de faire société. Qui dévore qui ? Comment ? Pourquoi certains mangent quand d’autres sont mangés ? (…) Le Chien serait heureux s’il avait la chance de vous voir. Je pense à lui. Nous pensons tous à lui. Vous aussi vous pensez à lui, pour la simple raison que nous pensons par lui. (…) Le temps d’une soirée, vous serez invités à retraverser les principaux événements de la vie du Chien, figure mythique mi-homme mi-bête, parvenu à renverser les derniers tabous d’une société sur le déclin. Ce récit viendra justifier son goût pour la chair humaine, ses amours contrariées avec une funambule obèse et la fascination progressive dont il fut l’objet pour ce qui s’est appelé notre Humanité. »
Cela se passe dans la salle aux beaux murs tapissés de bois. Avec, au centre de la scène, un grand caisson noir rempli d’eau où baignent une table et une chaise en stratifié bleu pâle des années cinquante qu’ont mis à l’honneur, il y a une trentaine d’années, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps pour leur… Deschiens. Nos excuses pour ce jeu de mots.
Bertrand de Roffignac, en T-Shirt blanc, pantalon et bottines noires, parfois revêtu d’un grand manteau orange pâle, va, avec ou sans micro, se lancer, marchant et pataugeant dans l’eau ou juste à côté dans un singulier monologue théâtral. Diction irréprochable, énergie à tout épreuve et excellent rapport avec les spectateurs. Un vrai spectacle donc, avec une débauche de lumières de couleur et d’environnements sonores électroniques.
Fils de chien est aussi proche d’une performance d’arts plastiques où le corps, la gestuelle d’un artiste et/ ou sculpteur et/ ou musicien sont à l’honneur mais aussi le temps, l’espace et la relation que l’artiste établit avec le public, parfois debout. Souvent à base de critique sociale et présentée dans une galerie d’art ou un musée, plus rarement dans un théâtre, avec, pour but de susciter une réaction. Créée une seule fois mais, éventuellement, à nouveau recommencée. Donc, pas loin d’un théâtre-théâtre.
Et ici, dans la lignée de Joseph Beuys, quant à l’animalité. Bertrand de Roffignac tirera un coup de revolver et un petit poulet tombera des cintres. Petit faux poulet couvert de mousse à raser qu’il enverra sur une spectatrice qui le lui réexpédiera illico… On est ici dans la lignée, bien sûr, d’Antonin Artaud, mais aussi des happenings d’Allan Kaprow, de George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois. Et en France, de Gina Pane. Bertrand de Roffignac agrafera des morceaux de viande ( fausse, on est au théâtre..), sur le le mur gris délavé du fond. Avec, donc, une petite touche d’art conceptuel…
Brillante, l’adaptation de cette nouvelle est souvent d’une rare violence verbale! Oui, mais, après une quarantaine de minutes, le temps devient long, comme souvent les solos des créateurs actuels et on frise l’ennui, même s’il se passe toujours quelque chose sur le plateau.
Bertrand de Roffignac gère mieux l’espace et le jeu, que le temps et il aurait pu nous épargner ces jets de confettis lancés par deux complices en combinaison noire, à tête de chien. Comme ces fumigènes à jets répétés qui ne servent à rien (peut-être au second degré puisqu’on entend dans le vacarme le mot: fumigène mais les cinquièmes déjà pour nous en janvier !). A ces réserves près, et malgré le froid, miracle d’un samedi soir: le public: une cinquantaine de personnes, jeunes pour la plupart, était bien au rendez-vous et a chaleureusement applaudi ce créateur.
Nous avons besoin de ce théâtre expérimental. Vous pouvez tenter l’expérience et aller voir cet ovni (pas la peine d’emmener votre tata!). En plus, vous aurez droit après, à une bonne soupe très chaude de lentilles pour vous réchauffer. Que demande le peuple? Et il y a ensuite dans la grande salle de l’Epée de bois, L’Alphabet des Providences (farce épique) dont l’infatigable Bertrand de Roffignac a aussi écrit le texte et réalisé la mise en scène. Nous vous en parlerons aussi.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 1 er février, du jeudi au samedi à 19h et le dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+ navette ( attention, pas facile à trouver et parfois fluctuante) ou bus 112.

