Adieu Valère Novarina

Adieu Valère Novarina

Isabelle, dix-huit ans, redoublait sa terminale A au lycée Voltaire à Paris. Et alors ? Elle ne parlait pas ou fort peu, sinon pour suggérer qu’elle raterait encore le bac. Jolie, comme on l’est à son âge, sans éclat, sans recherche et solitaire. Pourtant, il semblait qu’elle voulait s’en sortir et elle s’inscrivit à l’atelier-théâtre. Pas au point de monter sur la petite scène, mais pour écouter les autres et être là. Jusqu’au jour où…elle rencontra une fée qui s’appelait Valère Novarina.  Un extrait de L’Atelier Volant tomba sous les yeux d’Isabelle : «Oustral pou, s’il fa l’crou : nil vol rin entendre, nil vol s’axoliqui! Nou povions bantôt plousse comprindre. Mé ji mi la fote ?Voustre voulez pas blaire, satané marcanti ? Fi peu, tousse conje trova son blinche ! aje prafare ourdir mon trou, ploutôt que de me housser aussi sotte gaminerie!
Et voilà, il fallait le flux révolté de cette langue forte, de grand vent et de tripes, bourrée à craquer de vérité et de vie, pour qu’Isabelle revînt au monde de la parole. Elle l’a prise ce jour-là, se l’est appropriée et sa vie a changé. Merci, l’enchanteur.

Christine Friedel

© Fernand Michaud

© Fernand Michaud

Il y a un moment que nous n’avions pas rencontré au théâtre, ce grand poète et dramaturge. La dernière fois, il y a trois ans, il était dans la salle  à la Colline et paraissait très fatigué. Nous nous sommes dit bonsoir mais nous ne l’avons plus jamais revu.
La première fois, c’était à Marseille… en 78 où nous avions assisté à La Fuite de bouche, mise en scène par Bernard Ballet au Théâtre du Gymnase à Marseille. C’était 
une autre version  de L’Atelier volant qu’avait mis en scène Jean-Pierre Sarrazac ,quatre ans plus tôt. Valère Novarina écrivit ensuite Falstafe, une adaptation des deux Henry IV de William Shakespeare pour  Marcel Maréchal qui la crée en 75 dans ce même théâtre.
Plus tard, coup de tonnerre au festival d’Avignon 87
, Valère Novarina met en scène un très brillant monologue Le Discours aux animaux où il dirigeait le grand André Marcon. Suivirent des pièces remarquables  qu’il tint à mettre lui-même à mettre en scène, entre autres: Le Drame de la vieVous qui habitez le tempsJe suis la Chair de l’hommeLe Jardin de reconnaissanceL’Origine rouge et au théâtre de la Colline, Le Vrai Sang (2011), Le Vivier des noms (2015), L’Homme hors de lui (2017), L’Animal imaginaire (2019) Les Personnages de la pensée Et il a été souvent invité au festival d’Avignon, notamment par Bernard Faivre d’Arcier avec L’Acte inconnu (2007) puis par Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui accueillent e2008, cette pièce étonnante qu’est Le Vivier des Noms où 1.100 personnages sont évoqués. Et L’Acte inconnu, dans la Cour d’honneur. 

Il aimait beaucoup les noms et listes de noms et avait une pensée sur le langage au théâtre qu’il a brillamment énoncées dans Pour Louis de Funès  ou La Lettre aux acteurs. Il savait, pour donner corps à une écriture des plus ciselées, choisir ses interprètes comme, entre autres, Dominique Pinon, Nicolas Struve, Agnès Sourdillon, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Daniel Znyk, grand acteur hélas disparu qui s’emparaient de ses textes pas toujours faciles avec un métier et une virtuosité remarquables. Et Claude Buchvald monta en 98 L’Opérette imaginaire.
C’est le seul de nos dramaturges contemporains à avoir eu envie de faire vivre dans ses spectacles son écriture avec sa peinture -non figurative- qui apparaissait sur de grands tissus libres. Il réussit aussi à imposer cette écriture si particulière qui, au début, laissait le public assez désemparé. Grâce à la musique  qui accompagnait le texte par moments, comme celle de Christian Paccoud à l’accordéon, la première fois, c’était déjà, il y déjà trente ans.
Valère Novarina aura marqué la deuxième partie du XX ème siècle et le début du suivant, en renouvelant le langage théâtral avec une poésie d’une rare intensité.

Philippe du Vignal

 

 


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